Chapitre onze : "Les vérités inconfortables"

1202 Mots
Noah Les jours passent, et chaque journée chez « Westbridge & Goldstein » ressemble à un nouveau champ de bataille. Hugo Moreau et moi sommes comme des aimants opposés, incapables de nous supporter sans nous lancer des piques, mais toujours inévitablement attirés l’un par l’autre. À chaque fois que je le vois, je sens cette tension se raviver, comme un feu qu’aucun de nous ne veut éteindre. Ce matin encore, il a critiqué mes dernières analyses, trouvant que je n’avais « pas suffisamment développé le raisonnement ». Et, bien sûr, j’ai répliqué, refusant de le laisser s’imposer sans résister. — Vous savez, Monsieur Moreau, si mes analyses ne vous conviennent jamais, je suis certain que vous trouverez quelqu’un d’autre pour faire le travail à ma place, ai-je lâché d’un ton sec. Il m’a lancé ce regard perçant, un mélange de frustration et de défi, avant de répondre : — Belair, si je devais engager quelqu’un d’autre, croyez bien que ce serait déjà fait. Alors faites preuve d’un peu plus de rigueur et de moins d’insolence. C’est toujours la même chose entre nous. Un mot de trop, une critique, et voilà que nous sommes engagés dans un duel dont aucun de nous ne veut sortir perdant. Mais ce qui m’effraie, c’est que ce jeu, cette provocation constante, est devenue une habitude que je ne veux plus lâcher. Il y a quelque chose dans cette relation de chien et chat qui me pousse à vouloir le voir, à vouloir me battre contre lui… peut-être même pour lui. De retour à l’appartement ce soir-là, **Jean-Baptiste** m’attend avec un sourire en coin, comme toujours. Dès que je passe la porte, il me scrute, sans cacher son amusement. — Ah, l’homme de la guerre froide est de retour ! Alors, comment s’est passé ton dernier affrontement avec le terrible Moreau ? Je laisse échapper un soupir, m’affalant sur le canapé. — Comme d’habitude. Il a trouvé le moyen de critiquer chaque mot que j’ai écrit, et, évidemment, j’ai fini par lui répondre. Jean-Baptiste rit, secouant la tête. — Ah, tu le cherches aussi, avoue-le. C’est presque comme une danse entre vous deux. Tu sais que tu pourrais juste ignorer ses remarques, mais non, tu te lances dans la bataille à chaque fois. Je le regarde, hésitant, avant de lâcher un soupir. — Peut-être… peut-être que je ressens quelque chose pour lui. Mais c’est ridicule, il est… c’est mon patron, JB. Et il me déteste probablement. Jean-Baptiste sourit, s’appuyant contre le dossier du canapé. — Oui, oui, bien sûr, il te “déteste”. Allez, Noah, ce n’est pas parce que vous vous lancez des piques que ça veut dire qu’il te méprise. Au contraire, moi, je dirais que ça cache quelque chose de bien plus intéressant. Je croise les bras, tentant de cacher mon embarras. — T’es sûr ? Et s’il ne faisait que jouer avec moi ? Jean-Baptiste secoue la tête, un sourire malicieux aux lèvres. — Peut-être qu’il joue, mais t’es clairement partant pour jouer aussi. Et puis, tu sais quoi ? Si tout ça te perturbe autant, confie-toi à ton fameux “ami mystère” sur « Essentia ». Je suis certain qu’il aura de bons conseils pour toi. Je souris malgré moi, réalisant que Jean-Baptiste a raison. Ces derniers jours, mes échanges avec Athanor sont devenus une bouffée d’air frais, un espace où je peux parler de mes doutes et de mes émotions sans craindre d’être jugé. Avec lui, tout est simple, direct. Nous avons tissé une amitié étrange mais authentique, où chaque mot semble peser le poids d’une vérité que je ne peux confier à personne d’autre. Je me retire dans ma chambre, mon téléphone en main, et j’ouvre « Essentia ». Athanor est en ligne, et dès que je vois son pseudonyme, une sensation de calme m’envahit. Avec lui, je n’ai pas besoin de jouer un rôle, ni de prétendre être autre chose que ce que je suis. VersLibre : Encore une journée compliquée. Cette personne… c’est comme si elle faisait exprès de me pousser à bout. Mais je ne peux pas m’empêcher d’attendre nos échanges avec impatience, même si ça me frustre au-delà de tout. Sa réponse arrive rapidement, comme s’il ressentait le même besoin de parler. Athanor : Je comprends. Moi aussi, il y a quelqu’un qui occupe mes pensées bien plus que je ne voudrais l’admettre. Chaque jour, je me dis que je devrais prendre de la distance, mais cette personne a une manière de me défier… et j’en redemande. Un frisson parcourt mon dos en lisant ses mots. Il semble comprendre exactement ce que je ressens, comme s’il partageait cette même contradiction. VersLibre : Je crois que provoquer cette personne est ma façon de garder le contrôle. Si je cédais… tout deviendrait bien plus compliqué. Athanor : Je te comprends mieux que tu ne le crois. Critiquer, repousser… c’est une manière de créer des barrières. Mais parfois, je me demande combien de temps cela peut durer avant que tout s’effondre. Je laisse échapper un petit rire, trouvant une étrange consolation dans cette amitié virtuelle. Nos vies, nos sentiments, semblent se refléter l’un dans l’autre, comme si nous étions connectés par des expériences et des émotions partagées. VersLibre : Et si ce jeu était la seule chose qui nous empêchait de sombrer ? Peut-être que c’est une sécurité, un moyen de maintenir une distance confortable. Athanor : Peut-être. Mais il y a des jours où je me demande si cette distance ne cache pas simplement ce que nous avons peur de voir en face. Parfois, ce qu’on repousse est justement ce qui nous attire le plus. Je reste pensif devant son message, réalisant combien ses mots touchent juste. Ma relation avec Hugo est compliquée, un mélange de fascination et d’agacement, mais peut-être qu’au fond, je ne fais que me mentir en prétendant que tout cela n’est qu’une guerre d’ego. VersLibre : Tu crois qu’il existe des relations où l’on peut juste… être soi-même, sans barrières ni jeux de pouvoir ? Athanor : Je crois que c’est possible. Mais ces relations-là sont souvent les plus vulnérables, celles où l’on doit oser s’exposer entièrement. Peut-être que, pour l’instant, cette distance est ce qui nous protège.” Je souris, touché par sa réponse. Nos échanges me permettent de voir mes émotions avec plus de clarté, sans le filtre du doute ou de la peur. Avec Athanor, je me sens compris, accepté. Et même si je ne sais pas qui il est, cette amitié devient un ancrage que j’apprécie plus que je ne saurais l’expliquer. Après quelques messages supplémentaires, nous nous souhaitons une bonne nuit, et je repose mon téléphone, l’esprit apaisé. Cette conversation m’a aidé à accepter une part de ce que je ressens pour Hugo, même si ce n’est qu’un début. Peut-être qu’un jour, je trouverai le courage de lui faire face autrement que par des provocations. Mais pour l’instant, ce jeu est ma seule protection. Et tandis que je sombre dans le sommeil, une pensée persiste : peut-être que derrière ce jeu, il y a bien plus qu’une simple guerre d’ego. Peut-être que ce que nous nous refusons à voir est justement ce qui nous lie, malgré tout.
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