“A… Arrête de me suivre.”
Je me rue dans les couloirs secondaires, ces artères délaissées que je connais par cœur. Loin des flux principaux, loin des yeux. C’est mon territoire. Et je ne veux pas de Richard ici.
Je lui suis reconnaissante pour la voiture, mais c’est tout. Nous ne sommes pas amis.
“Allez, sérieux. J’ai merdé avec ma vanne. Qu’est-ce qui t’est arrivé ?”
Ça ne peut plus durer. Cette poursuite, cette fausse sollicitude. C’est étouffant.
Je m’arrête net, façant le béton. Il s’immobilise aussitôt, à un mètre de distance. Quand je me retourne, c’est avec la douleur dans la poitrine qui s’est transformée en une colère froide, cristalline.
“T-Tu as dit à Elson d’accepter mon “non”. Eh bien moi, je te dis non. Alors arrête. Je vais bien.”
Richard me dévisage, les mains sur les hanches. Son expression est sérieuse, pour une fois. Il ne sourit pas.
Cette fois, quand je fais volte-face et m’enfuis, pour de vrai, je n’entends pas ses pas derrière moi.
Mon projet de disparaître est un échec cuisant. Je ne mesure l’étendue du désastre qu’après les cours, en me dirigeant vers mon casier.
Les regards. Ils sont plus nombreux. Plus insistants. Comme si on avait diffusé mon itinéraire. Mon chemin habituel, censé être discret, est devenu une allée d’exposition. Chaque paire d’yeux est un scalpel. J’ai envie de me dissoudre, de couler à travers le linoléum, de m’enfoncer dans les fondations de l’école.
Les chuchotements enflent à mesure que j’approche de mon rangée. Et puis, je vois.
Ah. C’est pour ça.
Mon casier a été v***é. Le cadenas, modeste mais solide, a cédé, tordu, arraché.
C’est un champ de ruines. Mes feuilles de cours, mes guides d’étude, des années de notes soignées, éparpillées comme des confettis après un ouragan. Et pire. Des photos. Des photos de moi. Collées sur la porte, autour, comme des trophées. Il y a celle de mon rôle dans Le Songe d’une Nuit d’Été en CM2, avec mon appareil dentaire et mon costume de lutin ridicule. Celle où je souffle mes dix bougies, le visage couvert de crème. Des mots doux griffonnés par ma mère, “Sois forte, ma puce”, exposés à la voracité des objectifs de téléphone qui mitraillent, enregistrent, capturent l’humiliation.
Le casier est vide. Mes manuels, mes livres de bibliothèque, mes rares romans d’évasion… ont disparu.
Je reste plantée là. Le choc est un anesthésiant. Je ne crie pas. Je ne pleure pas.
Qui ? Tasha, vengeance pour la scène à la cantine ? Kendra, toujours en rogne à cause de Richard ? Ou simplement le troupeau, flairant le sang et se jetant sur la proie facile ?
Une fille me touche le bras. Je sursaute violemment, comme électrocutée. C’est Maya, une connaissance, pas une amie. Elle recule, choquée par ma réaction.
“Euh… Bloom ? Tu m’entends ?”
Je ne peux pas parler. Je hoche la tête, un mouvement saccadé de pantin.
“Euh… donc.” Elle jette un regard gêné sur le côté. “Tes affaires. Tes livres… J’ai entendu dire… ils sont à la piscine…”
Un “ooooh” collectif, malsain, parcourt le groupe d’observateurs. Mais moi, je deviens vide. De plus en plus vide. Comme si on siphonnait tout ce qui me restait à l’intérieur.
— — —
Le natatorium. Un grand bâtiment connecté, qui sent toujours le chlore et l’humidité morte. En plein hiver, c’est un désert. L’équipe de natation s’entraîne parfois, mais à cette heure, c’est fermé, silencieux comme une tombe.
Les portes grandes ouvertes sont une gueule sombre qui m’attend.
C’est un piège. Évident. Grossier. Mais je ne peux pas laisser mes livres – les derniers vestiges de ma normalité – là-bas.
Je dépose mon sac à dos près de l’entrée, ne gardant que l’essentiel. Mon téléphone, sa lumière froide, pour seule arme.
L’eau de la piscine, dans le noir, est une surface d’encre, lisse et menaçante. Je m’approche du bord, le cœur battant la chamade. Où sont mes livres ? Je ne vois aucune page flottante, aucune tache d’encre.
Puis, je l’aperçois. Sur une chaise pliante, au bord du bassin. Une pile. Bien ordonnée. Sèche. Mes livres.
La confusion me submerge, plus angoissante que la colère. Pourquoi ?
Je n’ai pas le temps de réfléchir.
Une poussée violente, vicieuse, dans mon dos. Pas de main, juste une force brute.
Je bascule en avant. L’eau glacée m’avale d’un coup. Elle me vole le souffle, remplit ma bouche, mon nez, mes oreilles. Le chlore brûle mes yeux grands ouverts dans l’obscurité.
Je me débats. Mes vêtements d’hiver – jean, pull – deviennent des pierres. Ils m’entraînent vers le fond. Je bats des bras, des jambes, une nageoire désespérée. La surface semble à des kilomètres.
Quand ma tête émerge enfin, je hurle. Un cri rauque, animal, qui se perd dans le vaste espace obscur. Et c’est alors que j’entends le bruit.
CLANG !
Les portes du natatorium se ferment. Un bruit métallique, définitif. Le dernier rai de lumière du couloir disparaît.
Je suis dans le noir absolu. Le noir qui pèse, qui étouffe, qui est palpable.
Haletante, toussant l’eau chlorée, je nage à l’aveuglette vers ce que j’espère être le bord. Mes mains heurtent le carrelage glissant. Je m’y agrippe, mes ongles grattent, et je me hisse hors du bassin, tremblante, ruisselante, vaincue.
Assise sur le bord, je grelotte. Le froid mord jusqu’à l’os. J’attends que mes yeux s’habituent. Mais il n’y a rien à quoi s’habituer. Juste le néant. Un noir plus profond que la nuit, sans lune, sans étoiles.
Mon téléphone. Je l’ai lâché. Il est au fond de la piscine. Mort.
Je rampe vers les portes. Métal froid. Je pousse, je tire. Rien. Verrouillées de l’extérieur ? Bloquées ?
Téléphone mort. Pas de lumière. Pas de contact. Personne ne viendra ici avant des heures. Peut-être demain. Celui qui a fait ça voulait que je crève de froid, de peur, que je perde la raison dans le noir.
“Hah… Haha… Ha…”
Un rire sort de ma gorge. Ce n’est pas un rire de joie. C’est le son de quelque chose qui casse, qui se délite. Pourquoi moi ? Je n’ai rien demandé. Pas à Elson, pas à Richard, pas à cette haine.
Ça fait mal. Trop.
Je me recroqueville contre la porte, front contre mes genoux trempés. Le rire se transforme en petits hoquets humides, en sanglots étouffés que je refuse de laisser partir. Je ne pleurerai pas pour eux. Pas ici.
Il n’y a plus de lumière. Je suis perdue.
Tout ce que j’entends, c’est le drip… drip… de l’eau qui tombe de mes vêtements, et les dernières ondulations dans la piscine.
Non. Il y a autre chose.
Une voix. Loin, d’abord. Puis plus proche. Elle appelle. “Bloom !”
Je ne bouge pas. Je ne réponds pas. Je reste pelotonnée, à écouter. La voix insiste, devient plus forte, plus nette. Impatientée. Inquiète ?
Des pas résonnent dans le couloir. Ils s’arrêtent de l’autre côté de la porte.
“Bloom ?! BLOOM ! Réponds-moi, bon sang !”
Richard. Encore lui. Comment fait-il pour être toujours là, au moment précis où le sol se dérobe ?
“Attends, je vais juste… m’écarter !”
Je ne fais rien. Je reste là. Épuisée. Vide. Résignée.
Alors j’entends le bruit. Un grincement métallique horrible. Richard grogne, de l’autre côté. Un coup sourd. Un craquement. Les gonds de la porte cèdent avec un hurlement de métal tordu.
La lumière du couloir jaillit, me transperçant les paupières fermées. Je garde les yeux serrés, un refuge contre ce monde trop brutal.
L’odeur de pin m’envahit, m’enveloppe. Une vête – chaude, sèche, qui sent le propre et lui – est jetée sur mes épaules.
Puis des bras. Fortes. Sûrs. Ils se glissent sous moi et me soulèvent du sol mouillé comme si j’étais une plume. L’épuisement final me submerge. Toute résistance s’évanouit.
Au lieu de me débattre, je me blottis. Instinctivement. Mon visage cherche un abri, se presse contre le creux de son cou. Sa peau est chaude. Son pouls bat, régulier, vivant.
Et pour la première fois depuis longtemps, dans cette étreinte imposée, je me sens, contre toute attente, en sécurité.