La villa des Goudes se dressait comme une sentinelle moderne au bord de la falaise, ses murs de béton blanc et ses immenses baies vitrées captant les reflets changeants de la Méditerranée. À l’intérieur, tout respirait le luxe : le sol en marbre poli, les meubles design aux lignes épurées, les sculptures abstraites disposées avec une précision presque clinique. Mais ce matin-là, alors que le soleil inondait la terrasse d’une lumière dorée, une froideur persistante semblait s’accrocher aux lieux, comme une ombre que ni l’argent ni le prestige ne pouvaient dissiper. Henri Leconte, 40 ans, descendit l’escalier de verre menant au salon, une chemise blanche impeccablement repassée sur les épaules, ses mocassins claquant doucement sur les marches. Ses yeux verts, cernés par une nuit de sommeil haché, balayèrent la pièce vide. Les enfants étaient déjà dehors avec Marie, et Catherine, sa femme, brillait par son absence – une habitude devenue presque banale.
Il s’arrêta près de la console où trônait une photo encadrée : lui et Catherine, dix ans plus tôt, lors de leur mariage. Elle, radieuse dans une robe blanche, un sourire éclatant aux lèvres ; lui, plus jeune, les traits moins marqués par le poids des responsabilités. Ce mariage avait été une alliance stratégique, unissant son empire pétrolier à la notoriété montante d’une actrice en devenir. Aujourd’hui, cette union ressemblait à une coquille vide, maintenue par les apparences et les convenances. Catherine, 32 ans, passait plus de temps sur les plateaux de tournage ou dans les cocktails parisiens qu’à Marseille. Quand elle rentrait, elle emplissait la villa de son parfum capiteux et de récits exaltés, mais ses interactions avec Tibo et Maëlys se limitaient à des cadeaux coûteux et des câlins théâtraux, vite oubliés une fois ses valises refaites.
Henri prit une gorgée de café, amer comme ses pensées, et sortit sur la terrasse. Là, sous un ciel d’azur piqué de mouettes, Marie s’activait avec les enfants. Tibo, assis sur une chaise en fer forgé, empilait des galets ramassés lors d’une sortie à la plage, son front plissé par la concentration. Maëlys, elle, courait autour de lui, une branche à la main qu’elle brandissait comme une épée. « En garde, capitaine Tibo ! Les méchants arrivent ! » cria-t-elle, sa voix aiguë portée par le vent. Marie, installée sur une couverture étendue sur le sol, un livre de biologie marine posé à côté d’elle, leva les yeux de ses notes pour intervenir. « Maëlys, pas trop fort, sinon les méchants vont nous repérer ! » lança-t-elle avec un sourire taquin. Maëlys s’arrêta net, posant un doigt sur ses lèvres. « Chut, t’as raison. Faut être discrets ! »
Henri s’approcha, les mains dans les poches, un sourire discret aux lèvres. « Qu’est-ce qui se passe ici ? Une bataille navale ? » demanda-t-il, s’arrêtant près de Tibo. Le garçon releva la tête, fier de son œuvre. « Non, papa, c’est un phare. Pour guider les bateaux. » Henri s’accroupit pour examiner la tour de galets, un peu bancale mais ingénieuse. « Pas mal, Tibo. Tu crois qu’il tiendra avec le mistral ? » Tibo haussa les épaules. « Peut-être pas, mais Marie dit qu’on peut le renforcer avec des coquillages. » Henri jeta un regard à Marie, amusé. « Des coquillages ? Tu transformes mon fils en architecte marin, on dirait. » Elle rit, ajustant ses lunettes de soleil sur son nez. « Faut bien qu’il apprenne à construire solide. Les phares, c’est sérieux ! »
Maëlys bondit vers son père, sa branche toujours en main. « Papa, toi, t’es un méchant pirate, d’accord ? On doit te battre ! » Henri se redressa, feignant la surprise. « Moi, un pirate ? Et si je suis un gentil capitaine, hein ? » Maëlys plissa les yeux, méfiante. « Non, t’as une tête de méchant. Regarde, t’as même pas de perroquet ! » Marie éclata de rire, se levant pour rejoindre le trio. « Elle a raison, Henri. Un pirate sans perroquet, c’est suspect. » Il croisa les bras, jouant le jeu. « D’accord, mais si je suis un pirate, je viens voler votre trésor. Où est-il ? » Maëlys pointa un coin de la terrasse où une boîte en plastique débordait de cailloux brillants. « Là ! Mais t’approche pas, ou je te jette un sort ! » Elle agita sa branche, et Tibo brandit un galet comme une arme. « Et moi, je te lance des boulets de canon ! »
Henri leva les mains en signe de reddition, riant malgré lui. « D’accord, d’accord, je me rends ! Vous êtes trop forts pour moi. » Il s’assit sur une chaise libre à côté de Marie, laissant les enfants reprendre leur jeu. « Ils t’ont adoptée, on dirait », dit-il à voix basse, son ton oscillant entre amusement et gratitude. Marie haussa les épaules, s’asseyant à son tour. « Ils sont faciles à aimer. Tibo est sérieux, mais il a plein d’idées, et Maëlys… elle met de la vie partout. » Henri hocha la tête, son regard se perdant sur la mer scintillante. « Oui, mais avant toi, ils ne riaient pas autant. Catherine… elle n’est pas souvent là, et quand elle vient, c’est comme un spectacle. Ils adorent, mais ça ne dure pas. »
Marie tourna la tête vers lui, surprise par cette confidence. « Elle doit être occupée, avec son métier. Ça ne doit pas être facile pour vous non plus. » Henri soupira, passant une main dans ses cheveux grisonnants. « C’est ce qu’on signe quand on vit comme ça. Le pétrole, le cinéma… On court tous après quelque chose. » Il la fixa un instant, curieux. « Et toi, tu cours après quoi ? » Elle baissa les yeux sur son livre, un sourire timide aux lèvres. « Les océans, je suppose. Je veux les comprendre, les protéger. Ça sonne bête, peut-être. » Il secoua la tête, sincère. « Pas du tout. C’est concret, ça. Plus que mes barils de brut, parfois. »
Un silence s’installa, ponctué par les cris de Maëlys qui poursuivait un ennemi imaginaire. Marie ramassa son livre, La Vie secrète des coraux, et le feuilleta distraitement. Henri désigna la couverture d’un signe de tête. « Tu lis ça pour tes cours ? » Elle acquiesça, s’animant soudain. « Oui, c’est fascinant. Les coraux, c’est comme des forêts sous l’eau. Ils abritent des milliers d’espèces, mais ils sont tellement fragiles… » Elle s’arrêta, rougissant. « Désolée, je m’emballe. » Henri sourit, se penchant légèrement vers elle. « Non, vas-y, emballe-toi. C’est rare, des gens qui parlent comme ça. » Encouragée, elle ouvrit une page illustrée d’un récif rougeoyant. « Regarde, ça, c’est un corail rouge. Il vit ici, en Méditerranée. Il peut durer des siècles, mais un rien le tue. »
Il étudia l’image, impressionné malgré lui. « Et le pétrole, dans tout ça ? Tu dois me voir comme un monstre, non ? » lança-t-il, mi-sérieux, mi-taquin. Elle rit, secouant la tête. « Pas un monstre, non. Juste… quelqu’un qui fait un truc que je comprends pas encore. Mais t’es gentil avec tes enfants, ça compense. » Il haussa un sourcil, amusé. « Gentil ? C’est tout ? » Elle croisa son regard, un éclat malicieux dans les yeux. « Pour l’instant, oui. Faudra voir si tu deviens un pirate sympa ou pas. » Il rit, un son grave qui résonna sur la terrasse. « Marché conclu. Mais toi, avec tes coraux, tu pourrais me convaincre de passer aux algues un jour. »
Maëlys revint en courant, interrompant leur échange. « Marie, viens ! On a besoin d’une sorcière pour cacher le trésor ! » Marie se leva, tendant la main à la petite. « J’arrive, capitaine ! » Mais avant de s’éloigner, elle se tourna vers Henri. « Si tu veux des algues, commence par lire ça », dit-elle en posant son livre sur la table avec un clin d’œil. Il le prit, le feuilletant tandis qu’elle rejoignait les enfants. Tibo l’appela à son tour. « Papa, viens voir mon phare, il est fini ! » Henri se leva, suivant son fils. « D’accord, mais si ça s’écroule, je te mets au boulot dans ma société ! » Tibo gloussa, et Maëlys cria : « Non, il reste avec nous, pirate ! »
L’après-midi s’étira dans une légèreté inhabituelle. Marie guida les enfants dans une chasse au trésor improvisée, utilisant des cailloux peints comme indices, tandis qu’Henri les observait depuis la chaise, le livre de Marie toujours à la main. Il tourna une page, lisant un passage sur la pollution marine, et sentit une étrange culpabilité le piquer – un sentiment qu’il repoussa vite. Marie venait d’un monde si différent du sien : la Belle de Mai, ses ruelles populaires, ses immeubles défraîchis où les odeurs de cuisine méditerranéenne se mêlaient aux cris des voisins. Elle avait grandi là, entre les rêves d’océan et les réalités d’une vie modeste, alors que lui naviguait dans un univers de contrats et de compromis, où le pétrole coulait comme une rivière noire, engloutissant parfois ses propres valeurs.
Alors que le soleil déclinait, peignant le ciel d’un orange ardent, Marie s’assit à nouveau près de lui, essoufflée par les jeux. « Ils sont infatigables », dit-elle, essuyant une goutte de sueur sur son front. Henri hocha la tête, fermant le livre. « Grâce à toi. Tu leur donnes quelque chose que je ne peux pas. » Elle le fixa, sérieuse soudain. « Toi aussi, tu leur donnes beaucoup. Ils parlent de toi tout le temps. » Il baissa les yeux, touché malgré lui. « Peut-être. Mais toi, tu les fais rêver. » Elle sourit, un peu gênée. « Alors on fait une bonne équipe, non ? » Il acquiesça, le cœur serré par une chaleur qu’il ne nommait pas encore.
Dehors, le mistral se levait, pliant les pins et faisant danser les vagues au loin. Henri sentit un vide en lui, un vide qu’il avait ignoré jusque-là, commencer à se fissurer. Marie, avec sa simplicité et sa passion, était une lumière inattendue dans l’ombre dorée de sa vie, et cette lumière, il le pressentait, allait bientôt tout bouleverser.