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1338 Mots
La nuit enveloppait Marseille d’un manteau noir, troué çà et là par les lumières vacillantes du port et des collines environnantes. Un orage grondait au loin, ses éclairs illuminant les calanques comme des coups de pinceau sur une toile sombre. Dans la villa des Goudes, les grandes baies vitrées vibraient sous les assauts du vent, et les enfants dormaient à l’étage, bercés par le ronflement sourd du tonnerre. Catherine, retenue à Paris pour la première d’un film à grand budget, avait envoyé un message laconique à Henri : « Rentrerai dans quelques jours. Embrasse les petits. » Lui, fidèle à son rôle de père et d’homme d’affaires, avait passé la journée entre téléconférences et jeux avec Tibo et Maëlys, secondé par Marie, dont la présence devenait chaque jour plus indispensable. Ce soir-là, l’orage avait pris tout le monde par surprise. Vers 20h, alors que Marie finissait de ranger les jouets éparpillés dans le salon, les premières gouttes s’étaient écrasées contre les vitres, suivies d’un déluge qui transformait la terrasse en une cascade scintillante. Henri, descendu de son bureau après une énième réunion, trouva Marie près de la porte-fenêtre, son sac à dos sur l’épaule, scrutant l’averse avec une moue inquiète. Ses cheveux châtains, encore humides d’une course sous la pluie pour récupérer un cerf-volant oublié dehors, collaient à son front, et son tee-shirt blanc était taché de boue. « Tu comptes vraiment partir là-dedans ? » demanda-t-il, s’appuyant contre le chambranle, une tasse de café à la main. Marie se tourna vers lui, un sourire gêné aux lèvres. « J’ai pas trop le choix. Mon vélo est costaud, mais j’avoue que les éclairs, c’est pas mon truc. » Elle ajusta son sac, jetant un regard dehors où les arbres ployaient sous les rafales. Henri fronça les sourcils, posant sa tasse sur la console. « Reste ici. Ce n’est pas prudent de rentrer maintenant. » Sa voix, d’ordinaire posée, portait une fermeté qui surprit Marie. Elle hésita, triturant la lanière de son sac. « Je veux pas déranger… Les enfants dorment, je peux partir discrètement. » Il secoua la tête, avançant d’un pas. « Tu ne déranges pas. Et les enfants seraient ravis de te voir au petit-déjeuner. » Elle rit doucement, baissant les yeux. « D’accord, mais seulement si tu promets de pas me faire dormir sur le canapé. Il est trop chic, j’ai peur de le salir. » Henri sourit, un éclat amusé dans ses yeux verts. « On a mieux que ça. Viens. » Il la guida à travers le hall, ses pas résonnant sur le marbre, jusqu’à une chambre d’amis au rez-de-chaussée. La pièce, sobre mais élégante, offrait un lit recouvert d’un plaid gris, une commode en bois clair et une vue imprenable sur la mer déchaînée à travers une large fenêtre. Marie posa son sac près de la porte, écarquillant les yeux. « C’est plus grand que mon appart entier. T’es sûr que je peux rester ici ? » demanda-t-elle, moitié sérieuse, moitié taquine. Henri s’appuya contre l’embrasure, les bras croisés. « Sûr. Considère ça comme un refuge anti-orage. » Elle hocha la tête, un sourire reconnaissant aux lèvres. « Merci, vraiment. » Il s’apprêta à partir, mais Marie le retint d’une question spontanée. « Tu dors jamais, toi ? T’es toujours en train de courir quelque part. » Il s’arrêta, surpris par sa curiosité, et revint sur ses pas. « Pas souvent, non. Le boulot, les enfants… Ça ne s’arrête pas. » Il s’assit sur le bord d’une chaise près de la fenêtre, la regardant avec une attention nouvelle. « Et toi ? Tu rêves de coraux toute la nuit ? » Elle rit, s’asseyant sur le lit, ses jambes repliées sous elle. « Parfois. Mais ce soir, je vais juste essayer de pas flipper à chaque coup de tonnerre. » Un éclair zébra le ciel, suivi d’un grondement qui fit trembler les vitres. Marie sursauta légèrement, serrant un coussin contre elle. Henri haussa un sourcil. « Peur des orages ? » Elle haussa les épaules, jouant la désinvolture. « Disons que je préférerais être sous l’eau avec les poissons. Là-dessous, c’est plus calme. » Il s’approcha, s’appuyant contre le mur près d’elle. « Sous l’eau, hein ? T’es vraiment une drôle de fille, Marie. » Elle le fixa, un sourire en coin. « Et toi, t’es un drôle de patron. T’as pas l’air du genre à rester dans une villa à regarder la pluie. » Il pencha la tête, son regard s’attardant sur elle. « Peut-être que j’aime bien la compagnie, ce soir. » La phrase flotta entre eux, chargée d’une tension qu’aucun des deux ne nomma. Dehors, la pluie redoublait, martelant le toit comme un tambour, mais dans la pièce, l’air semblait suspendu, immobile. Marie baissa les yeux, jouant avec un fil du plaid. « Tu fais souvent ça ? Inviter des nounous à dormir chez toi ? » demanda-t-elle, taquine pour masquer son trouble. Henri rit doucement, un son rauque qui résonna dans l’espace confiné. « Non, t’es la première. Mais t’es pas une nounou ordinaire, faut dire. » Elle releva la tête, ses joues rosissant légèrement. « Et toi, t’es pas un patron ordinaire. T’es trop… humain, pour un milliardaire. » Il haussa les épaules, amusé. « Faut bien que je compense les barils de pétrole. » Elle sourit, mais un nouvel éclair illumina la pièce, la faisant tressaillir. Instinctivement, Henri tendit la main, effleurant la sienne pour la rassurer. « Ça va aller. C’est juste du bruit. » Elle hocha la tête, son souffle un peu plus court. « Oui, juste du bruit… » Leurs doigts restèrent en contact une seconde de trop, un frisson électrique passant entre eux. Henri retira sa main, se raclant la gorge. « Tu veux compter les éclairs ? Ça aide, non ? » proposa-t-il, cherchant à briser la tension. Elle acquiesça, saisissant l’idée comme une bouée. « Oui, une seconde par kilomètre. On essaie ? » Un éclair déchira le ciel, et elle commença à voix basse : « Un… deux… trois… quatre… » Le tonnerre éclata, puissant. « Quatre kilomètres », murmura-t-elle, un sourire fragile aux lèvres. Il hocha la tête, impressionné. « T’es une pro. » Elle rit doucement. « C’est mon père qui m’a appris. Il disait que ça faisait moins peur comme ça. » Il la fixa, captivé par cette simplicité qu’elle portait comme une armure. « Ton père a l’air d’un type bien. » Elle acquiesça, un éclat tendre dans les yeux. « Il l’est. Il m’emmenait pêcher dans une vieille barque, à la Madrague. C’est là que j’ai commencé à aimer la mer. » Henri s’assit sur le lit à côté d’elle, laissant un espace prudent. « Et moi qui croyais que tous les gamins de Marseille rêvaient de foot ou de bateaux de luxe. » Elle secoua la tête, amusée. « Pas moi. Moi, c’était les poissons et les algues. » Il sourit, un éclat sincère dans les yeux. « Ça te va bien, ça. » Un silence lourd s’installa, leurs regards se croisant dans la pénombre. Dehors, un nouvel éclair illumina leurs visages, révélant une intensité qu’ils avaient jusque-là esquivée. Henri tendit la main à nouveau, effleurant ses doigts, puis sa joue, replaçant une mèche humide derrière son oreille. « Tu devrais te reposer », murmura-t-il, sa voix plus rauque qu’il ne l’aurait voulu. Elle hocha la tête, incapable de répondre, son souffle coupé par ce contact furtif. Il se leva, presque à contrecœur, et s’arrêta à la porte. « Bonne nuit, Marie. » « Bonne nuit, Henri », répondit-elle, à peine audible, alors qu’il refermait derrière lui. Dans le couloir, Henri s’appuya contre le mur, le cœur battant à tout rompre. Ce frisson, ce premier vrai frisson, venait de fissurer quelque chose en lui – une barrière qu’il avait érigée sans même s’en rendre compte. De l’autre côté de la porte, Marie fixa le plafond, les éclairs dansant dans ses yeux, consciente que cette nuit marquait un tournant qu’aucun d’eux ne pouvait ignorer.
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