La pluie tombait en fines aiguilles sur les vitres du commissariat.
Gabriella Reines observait la ville à travers la baie vitrée de son bureau, les bras croisés contre sa poitrine. Les lumières nocturnes se reflétaient dans le verre comme des constellations tremblantes.
Trois jours.
Cela faisait trois jours que Victor Salazar avait disparu.
Et pourtant, plus l’enquête avançait, plus tout semblait s’enfoncer dans un brouillard opaque.
Elle soupira, passa une main dans ses longs cheveux noirs, puis retourna vers son bureau.
Les photos étaient étalées devant elle.
Victor Salazar.
Galeriste influent.
Collectionneur d’art contemporain.
Disparu sans laisser de trace.
Mais ce qui dérangeait Gabriella, ce n’était pas la disparition.
C’était les personnes gravitant autour de lui.
Et surtout un nom.
Adrien Delcourt.
Elle fixa la photo du marchand d’art.
Costume impeccable. Regard calme. Presque trop calme.
Quelque chose chez cet homme lui donnait la sensation étrange de se trouver face à un joueur d’échecs qui voyait toujours trois coups d’avance.
La porte du bureau s’ouvrit brusquement.
— Toujours en train de penser à lui ?
Gabriella leva les yeux.
C’était Marcos.
Son collègue posa deux cafés sur la table.
— Tu devrais dormir un peu, dit-il. Tu as l’air d’avoir interrogé un fantôme.
Gabriella esquissa un sourire fatigué.
— J’ai peut-être fait pire.
— Ah oui ?
Elle prit une gorgée de café.
— J’ai parlé avec Adrien Delcourt.
Marcos haussa les sourcils.
— Le type de la galerie ?
— Lui-même.
— Et ?
Gabriella resta silencieuse quelques secondes.
Puis elle répondit :
— Je ne sais pas encore s’il ment.
Marcos s’assit en face d’elle.
— Ça, c’est nouveau.
— Mais je sais une chose.
Elle tapota la photo du galeriste.
— Cet homme sait beaucoup plus qu’il ne le dit.
Un silence s’installa.
Puis Marcos fit glisser un dossier vers elle.
— On a quelque chose.
Gabriella ouvrit le dossier.
Des photos.
Un bâtiment ancien.
Un atelier abandonné.
— C’était l’ancien atelier privé de Salazar, expliqua Marcos. Un endroit qu’il utilisait pour stocker certaines œuvres.
— Pourquoi personne ne nous en a parlé ?
— Parce qu’officiellement, cet endroit n’existe pas.
Gabriella releva la tête.
— Où est-il ?
— Quartier industriel. À l’est de la ville.
Elle referma le dossier.
— On y va.
Une heure plus tard.
La voiture de police s’arrêta devant un immeuble décrépit.
Les murs étaient couverts de graffitis, et les fenêtres du dernier étage semblaient brisées depuis des années.
Gabriella descendit la première.
Le vent froid soulevait les pans de son manteau.
— Charmant, murmura Marcos.
Elle observa l’entrée.
La porte métallique était entrouverte.
— Trop facile.
Ils entrèrent.
L’intérieur sentait la poussière et l’humidité.
Leurs pas résonnaient dans l’obscurité.
Gabriella alluma sa lampe torche.
La lumière révéla des toiles recouvertes de draps blancs, alignées le long des murs comme des fantômes silencieux.
— Salazar avait vraiment un goût pour le dramatique, souffla Marcos.
Gabriella s’avança lentement.
Elle souleva un drap.
Un tableau apparut.
Un visage peint avec une précision troublante.
Les yeux semblaient presque vivants.
— Tu connais cet artiste ? demanda Marcos.
Gabriella secoua la tête.
Mais quelque chose dans ce regard peint lui donna un frisson.
Elle continua d’avancer dans l’atelier.
Puis elle s’arrêta net.
— Attends.
Marcos la rejoignit.
Au centre de la pièce se trouvait une table.
Et dessus…
Un carnet.
Gabriella l’ouvrit.
Des notes.
Des noms.
Des dates.
Et au milieu de la page…
Un nom entouré en rouge.
Adrien Delcourt.
Marcos siffla doucement.
— Voilà qui devient intéressant.
Gabriella referma le carnet.
— Très intéressant.
Mais ce n’était pas tout.
Elle remarqua autre chose.
Une enveloppe.
Elle l’ouvrit.
À l’intérieur se trouvait une photographie.
Une photo prise de loin.
Une silhouette féminine devant la galerie de Delcourt.
Gabriella fixa l’image.
Puis elle sentit son estomac se nouer.
Parce que cette silhouette…
C’était elle.
— Quoi ? demanda Marcos.
Gabriella lui montra la photo.
— Quelqu’un nous observe.
Le silence tomba dans l’atelier.
Un silence lourd.
Puis un bruit retentit derrière eux.
Un léger grincement.
Ils se retournèrent immédiatement.
Mais il n’y avait personne.
Seulement la porte d’entrée… qui oscillait lentement.
Comme si quelqu’un venait de partir.
Gabriella sentit son instinct s’embraser.
Quelqu’un était là.
Il y a quelques secondes.
Et cette personne les observait.
Elle se précipita dehors.
La rue était vide.
La pluie tombait toujours.
Les lampadaires projetaient une lumière jaune sur l’asphalte mouillé.
Mais aucune silhouette.
Aucune voiture.
Rien.
Gabriella resta immobile quelques instants.
Puis elle murmura :
— Tu joues à quoi, Delcourt ?
Plus tard dans la nuit.
Gabriella rentra chez elle.
Son appartement était plongé dans le silence.
Elle posa son arme sur la table et retira son manteau.
La fatigue commençait à peser sur ses épaules.
Mais son esprit refusait de se calmer.
Elle repensait à l’atelier.
À la photo.
À ce carnet.
Adrien Delcourt était lié à cette disparition.
Elle en était certaine.
Mais la question restait la même.
Comment ?
Elle se dirigea vers la cuisine.
Se servit un verre de vin.
Puis elle s’approcha de la fenêtre.
La ville respirait dans la nuit.
Soudain.
Son téléphone vibra.
Elle regarda l’écran.
Numéro inconnu.
Elle hésita.
Puis répondit.
— Inspectrice Reines.
Un silence.
Puis une voix masculine.
Douce.
Calme.
— Bonsoir, Gabriella.
Son cœur manqua un battement.
Elle reconnaissait cette voix.
— Delcourt.
Un léger rire passa dans le téléphone.
— Je vois que vous ne m’avez pas oublié.
Gabriella serra le téléphone.
— Où êtes-vous ?
— Pas très loin.
Elle s’approcha instinctivement de la fenêtre.
— Vous nous suiviez à l’atelier ?
— Disons… que j’étais curieux.
La colère monta en elle.
— Victor Salazar a disparu.
— Je sais.
— Et votre nom est dans ses notes.
Un silence.
Puis Adrien répondit calmement :
— Cela ne vous surprend pas.
— Pourquoi ?
— Parce que vous savez déjà que je fais partie de cette histoire.
Gabriella sentit une tension étrange se former dans sa poitrine.
— Alors expliquez-moi.
Adrien marqua une pause.
Puis il dit doucement :
— Je pourrais.
— Faites-le.
Un nouveau silence.
Puis sa voix revint.
Plus basse.
Plus intime.
— Mais je préfère vous le dire en face.
Gabriella fronça les sourcils.
— Où ?
— À la galerie.
— Maintenant ?
— Maintenant.
Elle hésita.
Chaque instinct d’enquêtrice lui criait que c’était une mauvaise idée.
Mais une autre sensation… plus trouble… l’attirait dans ce jeu dangereux.
— Une heure, dit-elle finalement.
Adrien sourit au téléphone.
Elle pouvait presque l’entendre.
— Je vous attends.
L’appel se termina.
Gabriella resta immobile.
Son reflet dans la vitre semblait la fixer.
Comme si une autre version d’elle-même lui demandait :
Es-tu sûre de vouloir entrer dans ce jeu ?
Elle prit son arme.
Et murmura :
— On va voir, Delcourt…
La nuit ne faisait que commencer.