Chapitre 5 — Le prix du silence

1134 Mots
La nuit s’était installée sur la ville avec une lenteur presque oppressante. Depuis la baie vitrée de son bureau, Gabriella Reines observait les lumières tremblantes des immeubles voisins. La pluie fine dessinait des lignes irrégulières sur la vitre, brouillant la silhouette des rues en contrebas. Son regard n’était pourtant pas vraiment posé sur la ville. Il était posé sur le dossier ouvert devant elle. Victor Salazar. Le nom semblait désormais chargé d’un poids nouveau. Quelques heures plus tôt, l’affaire n’était qu’une disparition parmi d’autres : un homme riche, un collectionneur d’art connu pour ses relations douteuses, volatilisé sans laisser de traces. Mais depuis sa visite à la galerie d’Adrien Delcourt, quelque chose avait changé. Elle sentait que cette affaire était différente. Plus sombre. Plus profonde. Gabriella prit une gorgée de café devenu froid. Puis elle relut les notes qu’elle avait prises. Transactions bancaires suspectes. Rendez-vous annulés. Appels nocturnes. Et toujours ce dernier déplacement confirmé : La galerie Delcourt. Elle se souvenait parfaitement de la manière dont Adrien l’avait regardée. Calme. Assuré. Presque amusé. Comme si leur rencontre avait été un événement qu’il avait déjà prévu. Gabriella ferma le dossier. Un détail continuait de la troubler. Adrien n’avait pas eu l’air surpris par ses questions. Pas vraiment. Comme si la disparition de Salazar n’était qu’un élément parmi d’autres dans un jeu plus vaste. Elle soupira et attrapa son téléphone. Un message apparut presque immédiatement sur l’écran. Adrien Delcourt : J’espère que votre soirée est moins studieuse que la mienne. Gabriella arqua un sourcil. Il était tard. Elle hésita une seconde… puis répondit. Les disparitions mystérieuses ont tendance à occuper mes soirées. Trois points apparurent. Puis la réponse arriva. Salazar ? Elle fronça les sourcils. Vous semblez très sûr de vous. Quelques secondes passèrent. Disons que lorsqu’un homme comme Salazar disparaît… ce n’est jamais un hasard. Gabriella sentit un frisson léger parcourir sa nuque. Elle tapa rapidement : Vous savez quelque chose ? La réponse arriva presque immédiatement. Peut-être. Mais ce genre de conversation mérite mieux qu’un écran. Elle resta immobile. Puis une nouvelle notification apparut. Une adresse. Et un simple message : Si vous voulez comprendre ce qui arrive aux hommes comme Salazar. Gabriella fixa l’écran quelques secondes. Elle connaissait ce genre d’invitation. Ambiguë. Dangereuse. Et pourtant… Elle attrapa sa veste. Le bar était discret. Presque invisible depuis la rue. Un lieu feutré, plongé dans une lumière ambrée où les conversations semblaient se perdre dans un murmure permanent. Gabriella repéra Adrien immédiatement. Il était assis au fond de la salle. Comme quelqu’un qui avait choisi l’endroit avec soin. Quand elle s’approcha, il leva les yeux. Et ce sourire apparut. Calme. Mesuré. — Inspectrice Reines. — Monsieur Delcourt. Elle s’assit en face de lui. L’espace entre eux semblait chargé d’une tension étrange. Adrien fit signe au serveur. — Je me suis permis de commander un verre pour vous. — Vous êtes sûr de vous. — Disons que je commence à comprendre vos goûts. Gabriella observa le verre posé devant elle. Whisky. Exactement ce qu’elle avait commandé lors de leur première rencontre. — Vous avez une bonne mémoire, dit-elle. Adrien haussa légèrement les épaules. — Je fais attention aux détails. Un silence s’installa. Puis Gabriella posa directement la question. — Que savez-vous sur Victor Salazar ? Adrien tourna lentement son verre entre ses doigts. — Beaucoup de choses. — Comme quoi ? — Comme le fait que Salazar n’était pas simplement un collectionneur d’art. Gabriella ne dit rien. Elle attendait. Adrien continua. — Il achetait certaines œuvres… pour de mauvaises raisons. — Lesquelles ? Adrien leva les yeux vers elle. Son regard était étrangement sérieux maintenant. — Le pouvoir. Gabriella fronça les sourcils. — L’art peut donner du pouvoir ? — Certaines œuvres valent des fortunes. — Ça je sais. Adrien secoua légèrement la tête. — Je ne parle pas d’argent. Il se pencha légèrement vers elle. Sa voix devint plus basse. — Je parle d’influence. Gabriella sentit la tension se resserrer. — Continuez. — Salazar possédait des pièces que certains hommes très puissants voulaient récupérer. — Pourquoi ? Adrien eut un léger sourire. — Parce qu’elles pouvaient détruire leur réputation. Gabriella resta silencieuse. Elle comprenait. Le chantage. — Donc Salazar faisait pression sur eux ? — Exactement. Adrien but une gorgée de whisky. — Et les hommes puissants détestent être manipulés. Le regard de Gabriella se durcit. — Vous pensez qu’il a été éliminé. Adrien la fixa quelques secondes. — Je pense qu’il a joué avec des gens plus dangereux que lui. Le silence retomba. Autour d’eux, les conversations du bar continuaient doucement. Gabriella sentit pourtant que l’air semblait plus lourd. — Et vous ? demanda-t-elle. Adrien haussa un sourcil. — Moi ? — Salazar vous faisait-il chanter ? Le sourire d’Adrien revint. Mais cette fois, il était différent. Plus sombre. — Peut-être. Gabriella se pencha légèrement en avant. — Vous ne semblez pas très inquiet pour quelqu’un qui pourrait être suspect. Adrien soutint son regard. — Peut-être parce que je sais que vous êtes trop intelligente pour tirer des conclusions hâtives. Leurs regards restèrent accrochés quelques secondes. Puis Gabriella se redressa. — Ou peut-être parce que vous pensez pouvoir me manipuler. Adrien éclata d’un léger rire. — Inspectrice… si je voulais vous manipuler… Il laissa la phrase en suspens. Gabriella sentit un léger frisson. — Alors ? Adrien la fixa. Longuement. Puis il répondit doucement : — Je m’y prendrais différemment. Le silence qui suivit était chargé d’une tension presque palpable. Gabriella détourna légèrement le regard. Elle détestait l’admettre… mais la présence d’Adrien avait quelque chose de magnétique. Dangereusement magnétique. — Une dernière question, dit-elle. — Je vous écoute. — Si Salazar a été éliminé… Elle marqua une pause. — Qui aurait intérêt à le faire disparaître ? Adrien prit le temps de réfléchir. Puis il répondit : — Beaucoup de monde. — Trop pratique. Adrien sourit. — Le monde réel est rarement simple. Gabriella vida son verre. Puis elle se leva. — Merci pour le verre. Adrien leva les yeux vers elle. — Vous partez déjà ? — J’ai une enquête à mener. Il hocha la tête. Mais son regard restait posé sur elle. — Faites attention, inspectrice. Elle s’arrêta. — Pourquoi ? Adrien répondit calmement : — Parce que plus vous creusez cette affaire… Son regard devint plus sombre. — …plus vous risquez de découvrir des choses que certaines personnes préfèrent garder enterrées. Gabriella soutint son regard quelques secondes. Puis elle répondit simplement : — C’est mon travail. Elle quitta le bar sans se retourner. Mais une fois dehors, sous la pluie froide, elle sentit une pensée étrange traverser son esprit. Cette enquête ne concernait plus seulement Victor Salazar. Elle concernait désormais Adrien Delcourt. Et quelque chose lui disait que cet homme jouait un jeu bien plus complexe qu’il ne le laissait paraître.
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