8Les policiers arrivés sur place avaient délimité un large périmètre de sécurité sur le terrain vague à proximité du centre commercial. Malgré tout, quelques personnes étaient postées là, tout autour, cherchant à approcher le corps retrouvé, lointain, hors de portée des curieux, hors de portée de tout désormais. Bon Dieu de merde, qu’est-ce qui pouvait bien pousser des hommes à se conduire ainsi ? De quel enfer sortaient-ils pour ne pas mesurer l’horreur, ne pas se retenir de commettre l’irréparable ? Dieu du ciel, pourquoi fallait-il que le sens de la saloperie humaine se dérobe ainsi ? Ce n’étaient pourtant pas les prisons, ni les psychologues, ni les drogues ou les médicaments qui manquaient. Mais non, ça continuait d’arriver, tous les jours, à tous les endroits de France.
Les techniciens de l’identité judiciaire étaient en train de faire les constatations nécessaires : photographies des lieux et du corps de la victime, repérage et prélèvements des traces et indices visibles. Lévy était blanc, d’un blanc tirant sur le verdâtre, et il ne disait pas un mot. La tension faisait comme une boule de haine et de dégoût suspendue parmi les hommes présents. Le corps de l’enfant, au visage violacé, gisait sur le côté. Il devait avoir une dizaine d’années. On pouvait aisément imaginer sa souffrance, la terreur et les cris qui se perdent, puis peut- être l’abandon de la lutte, sa résignation alors qu’il était presque déjà mort. Jean-Baptiste Le Goff refoula sa nausée et les images qui la provoquaient. Il pria pour que cet enfant trouve la paix.
Le capitaine serra la main des policiers et du médecin légiste, avant de s’adresser à son lieutenant :
– Quand est-ce qu’on l’a retrouvé ?
– Ce matin, vers huit heures, répondit Lévy. Un des employés de la pizzeria du centre commercial, arrivé sur les lieux, a cru distinguer une forme depuis sa voiture, quelque chose d’inhabituel, et quand il s’est avancé pour voir, il a découvert le cadavre.
– Qu’est-ce que vous savez pour l’instant ?
– Il n’a pas été tué sur place, commenta le médecin légiste. Le corps a été transporté et la mort remonte à quelques heures tout au plus. La strangulation est sans doute la cause principale du décès. L’autopsie le confirmera. Le gamin devait avoir une dizaine d’années, portait des vêtements usés et sales, trop légers pour la saison ; il appartenait sans doute à une communauté rom, d’après le type ethnique. On n’a rien retrouvé sur lui, ni papiers, ni argent.
– Est-ce que sa disparition avait été signalée dans les jours précédents ?
– Non, on n’a rien du tout, répondit Lévy. J’ai appelé nos collègues de Paris et de la petite couronne. Ils n’ont aucun élément à nous donner concernant une disparition dans les communautés qui vivent aux abords de la capitale.
– Quels sont les indices ? demanda Le Goff.
– Pas grand-chose, à vrai dire, continua le lieutenant. Aucun résidu de tir d’arme à feu. On a pu relever quelques traces fraîches de pneumatiques dans le sol humide. Le meurtrier a sans doute garé sa voiture en empiétant sur le terrain. Puis il a dû sortir et faire quelques mètres pour se débarrasser de son encombrant colis, d’où les nombreuses empreintes de pas. Des chaussures de chantier ou de randonnée, avec des grosses semelles, pointure 46, appartenant donc vraisemblablement à un homme grand. Ça sent la précipitation : après tout, n’importe qui aurait pu le voir. Pourquoi ici, et pas dans la forêt un peu plus loin ? C’est quand même assez exposé comme endroit. Ça nous laisse au moins une chance d’avoir des témoignages.
Le Goff soupira :
– On n’a plus qu’à espérer que ça s’arrête, parce qu’avec ça, et la disparition du fils Trumeaux, on est dans une belle merde.
– Ah ! au fait, le procureur est venu, dit Lévy. Il veut te voir. En tout cas, l’enquête, c’est pour nous. Il pense qu’il y a peut-être un lien avec la disparition du fils Trumeaux.
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* *
De retour au commissariat, Antoine Lévy prépara des cafés longs pour toute l’équipe avec le Magimix tout neuf qu’ils s’étaient offert à Noël. La nuit allait être blanche. Depuis la découverte du cadavre, aucun témoin ne s’était présenté et le mystère restait entier autour de l’identité de l’enfant. Lévy entra avec son plateau dans le bureau de Le Goff, posa les tasses, et remarqua que le patron n’avait toujours pas enlevé les photos de sa femme ; il en fut un peu gêné, mais ne dit rien. Antoine Lévy était naturellement réservé, voire bourru. En vieillissant, ça ne s’arrangeait pas, disait sa femme. Un taiseux, qui cachait sa compassion pour les travers du genre humain sous des dehors ombrageux et un physique impressionnant, un quasi-quintal de muscles entretenu par une discipline exigeante. Il aurait voulu souhaiter à son chef de tourner la page.
Le Goff et Lévy furent bientôt rejoints par les autres membres de l’équipe : le lieutenant Darbot et le brigadier Chauffour. Darbot était l’intello du groupe : il avait fait des études littéraires en parallèle de ses études de droit. En début de carrière, il avait passé plusieurs années dans un commissariat de quartier, car il aimait bien le contact avec les gens. C’était souvent à lui que l’on demandait de rédiger des notes de synthèse. Il rompit le silence mélancolique :
– Un enfant négligé, voire maltraité, et abandonné, peut-être prostitué, retrouvé en banlieue, mort, loin de sa communauté, sur un terrain vague à proximité d’un centre commercial. Pas de témoin, pas de signalement pour la disparition : ça s’annonce mal.
– Qui peut bien être l’enfant de s****d qui fait des trucs pareils ! s’exclama Chauffour, le petit dernier de l’équipe, fraîchement débarqué de la police des frontières à Lille.
– On va attendre de savoir ce que donnent l’autopsie et les relevés, reprit Le Goff sans prêter attention à l’indignation du brigadier. On aura peut-être quelque chose. Une trace d’ADN, des cheveux… Et puis peut-être que quelqu’un a vu quelque chose, dans la nuit, au matin, même si, le dimanche, la plupart des magasins sont fermés… Les journalistes sont prévenus ?
– Oui, tu penses ! s’exclama Lévy. Ça va s’étaler dès demain à la une du Parisien : « Un serial killer dans l’Essonne ? Une nouvelle victime ». Lanvin va vouloir nous voir très vite et, à mon avis, on a intérêt à montrer qu’on occupe le terrain. Les journalistes vont nous coller au cul.
Le corps de l’enfant avait été évacué et ramené au laboratoire. Le légiste confirma que la mort avait eu lieu dans les heures précédant la découverte du cadavre, entre trois et quatre heures du matin. C’était un garçon d’une dizaine d’années. Un mètre vingt et seulement vingt kilos – retard de croissance très net dû certainement à la malnutrition. D’après l’examen de sa dentition, caries pas soignées et dents absentes, il serait difficile de retrouver la trace d’un dossier quelconque dans un cabinet dentaire. L’analyse toxicologique ne révéla rien de particulier. L’estomac ne contenait plus qu’un peu de bile. L’enfant n’avait pas mangé la veille. Il devait souvent sauter à la corde, d’ailleurs. Ces différents éléments, dont l’état lamentable des vêtements et chaussures, permettaient de conclure que le gamin vivait dans un état d’extrême précarité. Il n’y avait pas de trace de violence sexuelle, ni de sperme. Pas de fracture non plus mais, en revanche, des traces de couleur brune correspondant à d’anciens hématomes sur les cuisses, étendus sur des zones de douze à quinze centimètres. Cet enfant était battu régulièrement. On retrouvait également sur la poitrine des lésions récentes, ecchymoses et griffures, qui semblaient montrer que le gamin avait lutté contre son agresseur. Du sang séché et de minuscules morceaux de peau sous ses ongles permettraient peut-être d’isoler l’ADN du tueur. La mort avait bien été provoquée par la strangulation : le meurtrier avait étranglé sa victime avec tellement de force que le larynx avait été écrasé.