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361 Mots
9La mère Trumeaux regardait la photo de son fils, inlassablement. Elle avait fait encadrer un cliché récent où on le voyait assis, souriant, près de la voie ferrée, derrière la maison. Il tenait sa tête entre ses mains et portait son pantalon rouge en velours qu’elle avait dû raccourcir parce qu’il était trop long. Où était-il désormais, son ange, son biquet, son bichon d’azur ? Elle reposa le cadre sur le buffet et s’éloigna, se retourna encore une fois pour le regarder. Quand reviendrait-il ? Elle savait bien, la mère Trumeaux, qu’elle ne maîtrisait plus les événements ni l’emploi du temps mais, quand même, il fallait qu’elle réfléchisse. Elle évitait de se le dire – il ne reviendra pas, il est mort déjà –, elle pensait que ça portait malheur. Il ne fallait pas inviter le monstre du malheur chez soi, il fallait fuir les pensées qui ne lui proposaient que le désastre. Certains jours, c’était plus facile que d’autres. Les jours de pluie, où elle ne sortait pas de sa maison, étaient plus faciles à supporter que les journées ensoleillées, les jours de marché où les conversations animées allaient bon train dehors, les jours où la vie avait le culot de continuer sans son fils, sans même sembler remarquer cette absence, et encore moins en souffrir, comme une longue vague qui emporte tout, sauf la mère Trumeaux, arrimée à sa souffrance et à son manque comme un roc, un récif, une falaise qui défie la mer et se dresse, petite puissance volontaire et dérisoire face au grand mouvement de la vie. Elle revint vers la photo, la reprit entre ses mains, machinalement, comme elle le faisait des dizaines de fois par jour, la serra fort et se mit à pleurer, avec des gros sanglots étouffés. Il fallait préparer le repas, il était presque midi mais, non, elle s’en sentait incapable. Toute cette fatigue, toute cette force qui lui manquait, qui allait en sens inverse, vers l’espoir, impuissant, qui la prenait tout entière, la confisquait à la vie qui va. La mère Trumeaux, elle ne voulait plus bouger de son désespoir. C’était décidé. Il allait falloir qu’il revienne, Lucas, et que la police lui rende enfin des comptes, enfin. Elle se dit qu’elle allait appeler le capitaine Le Goff dans l’après-midi.
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