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423 Mots
10– Ah ! ben dis donc, elle est pas fameuse, cette viande…, soupira la femme, qui parvenait à grand-peine à couper son steak trop dur. Elle a dû courir la bestiole… Ils s’étaient décidés pour un restaurant à viande, pas très loin de l’autoroute, au centre commercial régional. Pourquoi s’embêter à aller en centre-ville ? Ici, c’était rapide, moins cher, pratique, avec le supermarché à côté. D’accord, c’était difficile de se garer le samedi mais, après, on était tranquilles. L’homme ne disait rien. Il mâchait consciencieusement son steak exotique, trempait ses frites dans la sauce au poivre et son regard se portait au loin, vers le parking et les nuances de gris du ciel et du bitume. Elle lui posa d’autres questions pour essayer de l’amener à parler, en vain : il faudrait penser à prendre de l’essence, et puis bien d’autres choses encore. – Au fait, poursuivit-elle, t’as lu dans Le Parisien ce matin ? Un gamin retrouvé mort près de Villebon. Peut-être un bohémien, enfin, on ne sait pas qui c’est. T’as vu ou pas ? – Non, répondit-il, évasif. Et puis arrête avec ça, on n’y peut rien, nous, là-dedans… On va quand même pas se lamenter à longueur de temps. Elle avança son visage vers lui et baissa la voix : – Et puis le gamin, chez nous, qu’est-ce qu’on fait de lui maintenant ? On est bien embarrassés, tiens. Depuis le temps qu’il est enfermé là-haut, on peut plus le relâcher comme ça, maintenant, il nous dénoncera dès qu’il pourra, dès qu’il retrouvera le chemin de chez lui et, crois-moi, ça va pas tarder, à mon avis. Parce que, un bohémien, d’accord, ça compte pas trop, mais un fils de Français, c’est pas pareil. Encore heureux que les bourdilles n’aient toujours pas sonné à la porte, tiens, mais le jour où ça va arriver, je te préviens : moi, j’y suis pour rien dans tout ça… – Pour rien, tu dis ? murmura l’homme, avec une colère réprimée dans la voix. C’est pas toi peut-être qui me pousses à faire ces choses ? Et puis après, tu le traites de tous les noms, tu lui parles pire qu’à une bête, tu le traînes par les cheveux, tu claques les portes derrière lui, comme si tu voulais lui écraser la tête, comme si le gosse, il méritait que de mourir ? Et ça fait la morale avec ça ? Crois-moi, t’es dans le même sac que moi, tu t’en tireras jamais comme ça. Une lueur d’effroi passa dans le regard de la femme. Ses mèches rouges tombaient sur son front. Elle les replaça en arrière, derrière les oreilles ; elle réfléchissait. – Bon, alors, qu’est-ce qu’on fait ? demanda-t-elle. – J’en sais rien, tiens, et puis tu m’as coupé l’appétit avec ça. Il appela le serveur et sortit sa carte bleue. – Attends, je vais aux toilettes, dit sa femme. – Dépêche-toi, j’en ai marre d’être là. On a du boulot, faut qu’on réfléchisse.
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