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Bogotá, salle de boxe de Caldéron, une heure du matin.Le Maudit était mal en point.
Bien que l’expression soit grossière, il fallait reconnaître qu’il s’était fait « défoncer la gueule ». Le Mexicain ne l’avait pas raté. Lucas était avachi sur une chaise en fer dans un coin du vestiaire auquel il avait droit. Au plafond, pas de ventilateur, juste un néon crasseux où agonisait une bonne centaine de moucherons. L’air était moite, avec l’odeur rance des gars qui étaient revenus dans cette pièce, comme Lucas, allongés sur une civière, le corps marbré de coups. Sur le sol, des taches pas nettes faisaient penser à du sang – l’encre des contrats pour les combats – et au milieu de la pièce : la grande table luisante de gras où on tapait la tequila lors des victoires et où on allongeait le vaincu lors des défaites par KO.
Les casiers gris, rouillés et déglingués se mettaient à trembler par instants, tout comme ce foutu néon qui clignotait, à moins que cela ne provienne de son œil poché, pensa le Maudit. L’intérieur de son crâne lui faisait mal. Les combats dans la grande salle, juste derrière, faisaient rage, on entendait les hurlements des parieurs et les cris du public. Encourageant leur poulain, ou huant l’outsider. Lucas avait eu droit aux huées en montant sur le ring.
Sur le moment, il s’en foutait.
Le Mexicain (il devait son surnom à sa moustache à la Pancho Villa), son adversaire, était un ancien du quartier, et même du club de boxe, une des plus anciennes salles de Bogotá : il avait gagné plusieurs fois la ceinture en mi-lourds avant de s’épaissir et de passer aux « galas », en lourds.
Une histoire à la con, de celles où Lucas aimait à se fourrer. Le Maudit ne boxait plus depuis cinq ans et le bookmaker était venu lui proposer vingt mille dollars. Il n’y avait pas à s’en faire, avait-il expliqué, le combat était truqué. Une idée du Mexicain lui-même. Il s’était endetté à cause d’une jolie Brésilienne et savait qu’en venant boxer dans son quartier, les paris iraient sur ses poings. Une belle affiche, un Français sur le retour contre l’ancien gamin des favelas, la prime pour le vainqueur était de mille dollars. Les cadors du coin avaient été prévenus, il valait mieux ne pas trop jouer avec sa peau dans ce milieu. C’était eux qui avaient avancé l’argent pour payer Lucas. De son côté, le Mexicain avait misé toutes ses économies sur le Maudit.
Le Français avait eu quinze jours afin de préparer le combat. Pour l’occasion, il s’était payé un sac de sable, faisant quelques footings histoire de cracher ses Lucky et de la gymnastique musculaire pour se durcir.
Cinq mille personnes emplissaient la salle, l’air était irrespirable à cause de la fumée des cigares et cigarettes et de l’exiguïté du lieu qui était prévu pour deux mille spectateurs. Le speaker était obligé de hurler dans son micro tandis que des minettes en maillots de bain défilaient sur le ring entre chaque son de cloche en tendant des panneaux vantant les délices de la bière locale et indiquant le numéro du prochain round. La tequila coulait à flots et l’argent passait de main en main, à mesure que les combats s’achevaient. Celui du Mexicain et du Français était en quatrième position dans la soirée de gala.
Après avoir fait une centaine d’abdos et quatre séries de pompes, Lucas avait quitté son vestiaire pour se diriger vers le ring, accompagné d’un soigneur qu’on lui avait alloué, au milieu des cris et des insultes. Il se sentait bien, chaud et concentré. Il n’y a pas à s’en faire… se répétait-il. Le scénario voulait qu’il s’en prenne quelques-unes au premier round pour allonger le Mexicain d’une droite « surprise » au milieu du deuxième. Avec cette tactique, sa cote pouvait monter jusqu’à dix contre un à la fin du premier round. Le book lui avait filé son fric avant le combat, on ne sait jamais, et il avait bien fait.
Le Maudit s’était bien douté de quelque chose en voyant le regard noir du Mexicain se poser sur lui alors que l’arbitre les présentait à la foule. Le public était chauffé à blanc et hurlait en faisant trembler les planches du ring. Lucas savait que sa vie partait un peu dans tous les sens en ce moment. Il se demanda, en frottant ses deux gants l’un contre l’autre, s’il avait bien fait d’accepter ce deal. Il n’eut pas le temps d’y penser plus avant. Le Français se prit une gauche dans l’arcade de la puissance d’un coup de batte, puis une droite sèche vint lui couper le souffle, son adversaire avait frappé en plein cœur. Il recula en essayant de reprendre de l’air, le Mexicain ne lui en donna pas l’occasion, un enchaînement au visage fit craquer ses vertèbres, un coup au foie le plia en deux et il posa un genou à terre. Aussitôt l’arbitre vint stopper le combat en l u i demandant de se relever. Autour du Maudit, la foule tapait du pied et criait en faisant vrombir tout le gymnase. Il chercha le book des yeux sur son banc, il avait disparu, mais il remarqua l’œil au beurre noir sur la figure de la jolie Brésilienne qui le regardait avec un air à la fois terrifié et désolé. Pas de doute, quelque chose clochait.
En parlant de cloche, ce fut comme un carillon de bronze qui résonna dans son crâne quand le Mexicain le cueillit, en déséquilibre alors qu’il se relevait, sur la tempe gauche. Lucas eut l’impression qu’un piano lui tombait sur la gueule. Une nappe de goudron noir emplit son cerveau alors qu’une nausée terrible remontait dans son ventre, il eut la sensation que quelqu’un tirait le ring sous ses pieds, comme on tire un tapis, il vit la salle basculer sur le côté et eut très peur en sentant un gouffre noir sous son corps qui l’aspirait. En fait, il tapa de la tête contre le ring puis son cerveau se débrancha.
Il se réveilla sur la table graisseuse, dans le vestiaire.
On lui avait ôté ses gants, il se mit à trembler et le soigneur lui jeta une couverture miteuse sur le corps. L’homme finissait de lui appliquer de la vaseline sur les plaies de la figure. Le néon n’arrêtait pas de lui balancer des coups dans les châsses, Lucas se pencha sur le côté et entendit un raclement de ferraille sur le sol avant de vider ses tripes dans le seau que le gars venait de positionner d’un coup de pied.
Le Maudit se sentait mieux. Il se redressa et poussa un cri de douleur, quelque chose crissait dans sa poitrine.
— Côtes cassées, ou fêlées, faudra faire une radio, lui dit le soigneur. Bouge pas, je te mets un bandage. J’ai que de la vaseline, il faudra le refaire à sec avant de te coucher. Ça va ?
Le boxeur amoché n’y voyait que d’un œil, il cracha un glaviot de sang en direction du seau, qu’il rata. Il demanda :
— Y’a à boire ?
Sa voix était râpeuse.
Il entendit le « toc » d’une bouteille contre la table et le bruit du bouchon de fer qu’on dévisse.
— Tequila, fit l’autre en lui mettant la bouteille dans les mains.
Lucas s’envoya une bonne rasade, elle était tiède et dégueulasse à souhait. Il la reposa.
— Dans l’armoire, là, y’a des cigarettes.
Le soigneur finit de serrer la b***e Velpeau sur son torse et lui ramena ses clopes. Lucas s’en alluma une et souffla longuement la fumée de sa première taffe : il avait fait se consumer de moitié sa Lucky en tirant dessus.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Le Mexicain est devenu fou, lui raconta le type. Sa Brésilienne est venue le voir juste avant le combat pour lui dire qu’elle avait couché avec le book.
— Nom de dieu de merde, une histoire de cul ! grogna Lucas.
Il détestait les histoires de cul.
— Bon, je te laisse la bouteille. T’as un taxiphone dans le couloir si tu veux appeler une caisse, allez…
— Attends…
Lucas aurait voulu lui donner du fric, il n’était pas en état. Il fixa le soigneur de son œil vert.
— Merci…
— Ça va, fit l’autre, et il s’en alla.
À présent seul dans ce vestiaire lugubre, la couverture limée toujours sur ses épaules, le Maudit se prit une nouvelle rasade de tequila puis termina sa clope, qui alla finir en voltigeant à côté du seau de ferraille. Il se hissa sur les bras pour descendre de la table, ses jambes tremblèrent un instant, son crâne lui faisait des misères, enfin son corps voulut bien l’amener jusqu’à une chaise toute proche de son casier. Il s’y affala et regarda le plafond.
Une histoire de cul… pensa-t-il.
Il en aurait chialé de rire, tout en sachant que s’il devait en vouloir à quelqu’un, c’était bien à lui. Les emmerdes et la poisse semblaient lui coller aux basques depuis quelque temps. Tout en sentant les murs vibrer à cause des cris de la foule dans la salle de boxe (un des boxeurs sur le ring venait sûrement de s’écrouler), il se mit à gamberger.
Lucas n’était plus le petit gars de vingt ans qui avait débarqué en Colombie une décennie plus tôt. Il avait pris du muscle, du poids et de l’expérience. De l’expérience pour les emmerdes et les coups durs. Cela n’avait pas altéré son caractère, au contraire, son état d’esprit « d’avant » s’en était trouvé renforcé : sa haine et son mépris de l’homme étaient plus affirmés que jamais. Ces deux caractéristiques étaient bien enfouies au fond de lui mais au travers de ses yeux verts, souvent tranchants et froids comme de la glace, on sentait qu’il pouvait tuer sans hésiter, et pas seulement pour de l’argent. Mais aussi, qu’il ne connaissait pas la peur.
Federico l’avocat, chez qui Lucas s’était rendu dès son arrivée, avait décelé ces aptitudes. D’ailleurs, n’était-il pas en cavale à cause d’un meurtre commis dans la ville de Nice où il demeurait alors. Un contrat dont Lucas s’était acquitté avec sang-froid, le seul problème venant de la notoriété de sa victime et des conséquences politiques qui découlèrent de l’assassinat de cet homme. Ses commanditaires lui avaient dit : « Prends ce million et ce billet d’avion, va en Amérique du Sud et mets-toi au vert. Si tu cherches du travail, tu peux contacter cet avocat, il connaît pas mal de monde là-bas. Une dernière chose : ne reviens surtout pas… »
Lucas devait disparaître, laissant à Nice une ex-fiancée qui venait de le larguer à cause « d’une histoire de cul », une connerie qu’il avait faite. Angelina, son ex, ne voulait plus entendre parler de lui, mais elle était enceinte et le lui avoua quand il annonça son obligation de quitter la France. Le choc fut rude, déjà que la séparation avec Angélina l’avait démoli, le fait d’apprendre qu’il allait être père d’une petite fille sans pouvoir rester et prendre ses responsabilités l’avait rendu fou d’amertume et de rage.
Il n’avait pas le choix, la b***e, pour qui il avait travaillé sur le meurtre de Jacky la Salade, pouvait s’en prendre à elle s’il n’obéissait pas. Il se résigna à quitter l’Europe, bien décidé à faire son trou en Colombie, à ramasser un maximum de fric et à revenir. Avec assez de force et de haine pour buter le premier qui l’empêcherait de voir sa fille.
Écroulé sur cette chaise bancale, dans ce vestiaire à l’atmosphère poisseuse puant la défaite, Lucas voyait bien qu’il était encore loin du compte… Cependant toutes ces années passées n’avaient pas été vaines. Petit à petit, coups après coups, reçus ou donnés, le Maudit avait acquis une expérience et un savoir-faire dans son métier, celui qu’il connaissait le mieux, et celui pour lequel, généralement, on l’embauchait. Tuer, liquider des gus, des richards de la drogue ou des hommes de main, jamais de femme, des politiques véreux ou des flics corrompus, les abattre, les laisser le corps sanglant et la tête éclatée…
Sauf qu’en ce moment, les contrats sérieux se faisaient rares.
Et Lucas savait pourquoi.
Il soupira trois fois et se décida à bouger. Il allait récupérer ses fringues, son fric et rentrer chez lui.
Alors que le taxi s’enfilait dans les rues sombres de Bogotá, la radio crachait un tango argentin, style saudade. Lucas pensa reconnaître Astor Piazzolla : « Vuelvo al sur », un truc qui vous arrachait les larmes des yeux.
Il laissa son regard se remplir de la nuit moite à travers la fenêtre ouverte. Angelina lui manquait. En vérité, il ne l’aimait plus, il s’était fait une raison. Non, il s’agissait d’autre chose. D’être seul. Il s’y était habitué depuis longtemps – depuis l’orphelinat en fait – mais il avait connu l’amour, une fois, une seule fois dans sa vie. L’amour intense, qui fait rire et pleurer, qui fait jouir et souffrir. Ça lui manquait.
Pourquoi pensait-il à cela ? se renfrogna-t-il. Il ferait mieux de réfléchir à ce qu’il allait faire pour le Mexicain et le book. Bah, à présent, les deux devaient courir pour sauver leur peau, avec les cadors qui avaient dû perdre un max de blé sur cette affaire… « Mais bon, si jamais je les recroise… »
La voiture attendait en bas de chez lui.
Pas un souffle d’air dans la nuit sombre, quelques candélabres du début du siècle jetaient leurs flaques de lumière tous les cinquante mètres le long de l’avenue qui descendait vers le centre, une chaleur prégnante remontait de la ville, presque étouffante. Lucas régla le taxi et le regarda s’éloigner. Il s’alluma une cigarette et s’approcha de la Mercedes noire.
Une vitre arrière se mit à descendre dans un bourdonnement d’abeille.
— Bonsoir, monsieur Murneau, lâcha une voix de femme.
— Bonsoir, Isabelle.
Il se tenait à deux mètres de la voiture, surveillant le chauffeur du coin de l’œil. Il entendit le déclic d’un briquet et vit le visage de la jeune femme s’éclairer d’une lueur rouge, ses traits étaient tirés, la fumée vint faire écran au travers de la fenêtre ouverte.
— Montez, fit-elle, il faut qu’on parle.
Lucas souffla la fumée de sa cigarette vers le ciel, resta un instant à humer l’air, le nez contre les étoiles, puis fit dodeliner sa tête dans un signe qui voulait dire non.
— Pas maintenant, j’ai eu une soirée difficile, je rentre me coucher.
Il jeta sa clope et fit un salut de la main, un sourire sardonique au coin des lèvres.
— Merci quand même pour l’invitation.
Déjà, il remontait l’avenue en direction de son immeuble.
Son deux pièces était au deuxième étage, les meubles de style mexicain et le parquet grinçait sous les pas. Sur l’arrière, les fenêtres donnaient sur un grand parc aux arbres feuillus et à la faune nocturne et bruyante. S’il le désirait, l’habitant de ce lieu pouvait en sautant rejoindre un de ces arbres et ainsi redescendre vers le parc et s’échapper. Le Maudit prévoyait toujours une sortie de secours lorsqu’il occupait un logement.
Il pénétra dans le salon en allumant une, deux, puis trois lampes de chevet disséminées dans la pièce, un peu comme Bogart dans Le Faucon maltais, puis enleva sa gabardine qu’il accrocha derrière la porte d’entrée, sans omettre de récupérer le pistolet Glock qui s’y trouvait pour le glisser dans son jean.
Il avait besoin de se passer un coup de flotte sur la figure. Dans la salle de bains le miroir lui renvoya une image qui lui arracha une grimace. Ses lèvres commençaient à dégonfler, ainsi que son œil, mais un gros hématome bleu s’étalait sur sa tempe gauche, là où il avait reçu le coup de massue de son adversaire.
— Enfoiré de Mexicain ! siffla-t-il en se rinçant la bouche. Du sang vint s’étaler sur l’émail mais ses dents n’avaient pas souffert, ni son nez. De la salle de bains, une petite fenêtre donnait sur l’avenue déserte. Il s’aspergea plusieurs fois le visage d’eau tiède, la moiteur de la nuit interdisait la fraîcheur quelle qu’elle soit, et jeta un œil dehors.
Lucas vit la portière de la Mercedes s’ouvrir et Isabelle en sortir.
— Et merde ! jura-t-il.
Il retourna dans le salon et s’affala dans un vieux fauteuil club placé juste en face de la porte d’entrée. Il récupéra une Lucky et la glissa entre ses lèvres. L’ambiance était chaude, seuls quelques meubles recevaient la lumière des lampes de chevet, certaines recouvertes d’un voile rouge. La fumée de la cigarette planait, immobile, au-dessus de la table basse ou traînait une bouteille de Jameson et un vieux Zippo, ainsi qu’un cendrier. Il avait besoin de laisser reposer son œil gauche. Son droit n’allait pas tarder à sombrer, lui aussi, dans les délices du sommeil, songeait-il. C’est à ce moment-là qu’on frappa à la porte. Lucas se pencha en avant et déposa son arme sur la table en bois, il retourna s’enfoncer dans son fauteuil.
— Entrez, c’est ouvert. Sa voix sifflait un peu, à cause de ses lèvres gonflées.
La jeune femme qui pénétra dans l’antre du Français devait faire dans les un mètre soixante. Vêtue d’un tailleur avec jupe serrée au-dessus du genou et petite veste courte boutonnée sur une poitrine opulente, elle avait des seins à vous empêcher de dormir. Le tout dans un ton gris très années cinquante. Ses bas étaient de couleur chair et ses chaussures à talons hauts faisaient ressortir le galbe de son corps et la finesse de sa taille. Lucas aimait ce genre de femme : des femmes avec de la classe. Elle avait de grands yeux bleus, à l’américaine, et son visage soigneusement maquillé était encadré d’une masse de cheveux auburn au brushing soigné, faisant rebondir avec souplesse de larges mèches en accroche-cœur sur ses fines épaules. La fille portait une sorte de pochette noire au double C entrecroisé et un collier en or sur sa gorge nue. Lucas la connaissait : Isabelle Verchouten ou Verkochen, elle avait dans les trente ans, une Européenne à diplômes embauchée par Federico. Une de ses plus proches collaboratrices. Il pensait se souvenir que son père était un ancien gros ponte belge qui avait travaillé dans la finance et la Mafia en métropole avant de s’exiler dans ce coin et de prendre des parts dans l’affaire de l’avocat.
Elle aussi, l’avait déjà vu. Une ou deux fois. On n’oubliait pas ces yeux de félin, au vert émeraude faisant penser à de l’herbe recouverte de rosée, ou, par moments, à une tempête en mer. Mais pour l’instant, seul un œil était visible, brillant d’un éclat méfiant tandis que son confrère semblait souffrir sous un amas de chair bleuie.
L’homme qui lui faisait face, affalé au fond d’un fauteuil de cuir usé, avait lui aussi la trentaine. Les cheveux châtain, en bataille, tirant vers le blond, le visage carré, il mesurait un mètre quatre-vingt, une carrure de lutteur. Isabelle avait étudié son dossier avant de venir. Lucas Murneau était français, plus exactement, niçois. Cela faisait environ dix ans qu’il était arrivé en Colombie et qu’il avait contacté Federico Lopez. L’avocat venait alors d’ouvrir son cabinet et travaillait aussi bien pour des politiques et des hommes d’affaires que pour des barons de la drogue. Il avait su rapidement élargir ses domaines de compétence au-delà de la simple finance et du juridique, offrant toutes sortes de services et surtout de solutions à ceux qui avaient les moyens de se les payer. Lopez avait envoyé Lucas sur plusieurs missions à travers le pays avant de le faire embaucher par des troupes paramilitaires qui se battaient à la solde de gros propriétaires terriens contre les forces révolutionnaires. Federico avait détecté du potentiel chez le jeune Français et voulait qu’il se « forme ». À l’époque, c’était le bordel dans la jungle. Il y avait les Américains avec leurs troupes d’élite qui se battaient contre les cartels et leurs champs de coca, eux-mêmes embauchant des AUC* (les paramilitaires dont faisait partie Lucas) ou des FARC pour protéger leurs biens et leurs territoires, que cela soit contre l’armée officielle colombienne ou contre la CIA et ses troupes. Les uns n’hésitant pas à s’allier aux autres le temps de faire disparaître une faction rivale.
Le Français était resté trois années dans la jungle, allant d’un groupe à l’autre avant de travailler en solo, devenant un expert dans l’art de faire disparaître des officiers ou des chefs de troupes. Formé, il l’avait été. D’abord chez les AUC, puis chez les Américains qui l’avaient initié à la guérilla et au maniement des armes jusqu’à ce qu’il se spécialise en tant que sniper, tireur d’élite et assassin.
Pourquoi avait-il quitté les AUC ? Il y avait un blanc dans le dossier de Lucas. Une histoire se serait produite dans un village au cœur de la forêt. Des rumeurs, alimentées par les chuchotements effrayés de paisanos disent que ses compagnons de guerre l’auraient torturé avant qu’il ne s’échappe et revienne se venger. On parle d’une nuit terrible où il aurait sauvé des femmes et des enfants, et aurait tué de manière horrible les membres de son ancienne troupe. Tous, jusqu’à leur chef qu’il aurait fait brûler vif.
À son retour, Lucas Murneau n’était plus le même homme. Son corps et son cœur s’étaient durcis. Un surnom lui collait à la peau, comme le sang et la boue collent aux rangers du guérillero dans la forêt.
Ce surnom, plane encore, là-bas, dans l’esprit des paisa - nos. Dans leurs cauchemars. Lorsque, au plus profond de la nuit, retentissent à nouveau les cris de terreur et de douleur des victimes, montent les flammes et l’odeur de chair brûlée, alors que dans le regard de l’homme aux yeux verts, flambent les feux de l’enfer.
On l’appelait le Maudit.