4. À Cannes

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4 À Cannes.Le soleil, les palmiers, les fragrances de la Méditerranée, les rideaux fermés, la chambre dans la pénombre et le bruit sourd des coups contre la chair flasque, l’odeur de la peur, du rance et du sang. Igor avait préféré emmener le petit dans la salle de bains, c’était plus facile à nettoyer. Ils l’avaient fixé sur une chaise avec du ruban adhésif autour du torse et l’homme de main s’appliquait à lui défoncer le visage à coups de poing. Sa bouche était éclatée, déjà des dents manquaient, ses yeux tuméfiés, d’un bleu noir de mouche à merde. Le Croate qui le frappait devait faire dans les cent kilos et il s’y connaissait pour réduire la gueule d’un môme en bouillie. Le jeune ne se faisait aucune illusion : il allait crever. S’il avait su, si seulement il avait su… Le deuxième gars, plus petit mais râblé comme un g*****e, semblait lire dans ses pensées. Accolé à la porte de la salle de bains, il pouvait surveiller le salon, mais aussi la porte ouverte de la deuxième chambre où se trouvait une fille ligotée au milieu du lit. Il lui balança, avec son accent des pays de l’Est à faire flipper un croque-mort : — Tu regrettes maintenant, hein ? Tu te dis « si j’avais su à qui je m’attaquais », hein, c’est ça ? Connard ! Tu sais que tu vas crever ? Tu le sais ? Igor se tourna vers son chef. — Vlad, il tourne de l’œil, je le laisse refroidir un peu, Non ? Ou bien je le finis ? — Ça me fait chier, on aurait dû les emmener tout de suite. Si on le finit ici, on va être emmerdés pour se trimballer le corps. Non, on va le laisser reprendre ses esprits et après on partira. — Ah, c’est pour le corps que tu t’embêtes ? Le costaud avait une sorte de malice au fond de l’œil. Il reprit : — Ne te fais pas de soucis. J’ai amené mes outils, avec ma petite scie électrique, je le découpe et on le met dans les sacs. Si tu veux, je dis à Franck et Boris d’apporter les sacs ? — Non, c’est bon, laisse-les dans la bagnole, ces deux crétins. Pour l’instant, on va s’occuper de la fille. — Da. Vlad serra les poings en les remontant devant ses yeux. — Cette s****e, elle va comprendre ! — Da. Ils passèrent dans le salon pour rejoindre la chambre et se planter devant le lit. Allongée au milieu, nue, le corps tremblant couvert de plaies violacées, elle se tenait en chien de fusil, la tête à demi relevée vers ses agresseurs. Le bâillon cachant la moitié basse de son visage faisant d’autant plus ressortir la terreur de ses yeux révulsés. Elle gémissait, et tordait ses mains attachées dans le dos, les chevilles jointes par du sparadrap. — s****e, commença Vlad. Alors comme ça, tu voulais nous quitter ? Tu t’es laissé embobiner par ce jeune con de Français, c’est ça ? Mais tu sais que tu ne peux pas, que tu n’as pas le droit, tu le sais ? Tu sais aussi ce qui t’attend ? Et si les autres filles voulaient faire comme toi, hein ? Qu’est-ce qu’on ferait avec mon frère ? On fermerait boutique ? C’est ça que tu veux ? La fille faisait non de la tête, roulant des yeux de plus en plus paniqués. Shafi avait peur, peur de ces fous. Elle les connaissait, depuis le jour où elle s’était fait kidnapper sur ce bord de route près de son village en Croatie. On l’avait emmenée dans cette ferme, au milieu d’une forêt, pour l’élevage comme ils appelaient ça. Les viols, les coups, les menaces de mort sur sa famille, la drogue, tout ce qu’il fallait pour briser les filles de treize à dix-sept ans, des gamines, les plus fragiles. Puis on l’avait mutée à Milan, près des chantiers de construction, elle dormait dans un algeco avec deux autres putes et un sadique chargé de les garder. Le gars avait fini par être tué, ses patrons n’appréciaient pas les sévices qu’il faisait subir aux travailleuses pendant la nuit. Aussitôt remplacé par un autre, à la main lourde. De Milan elle s’était retrouvée à Lille, de Lille à Paris, dans un studio de la banlieue nord. Tous les soirs on lui faisait arpenter les abords des hôtels de l’aéroport Charles-de-Gaulle. Et ce jeune était arrivé. Il l’avait prise pour une passe, puis lui avait proposé de partir avec lui, dans le sud de la France, à Cannes. Cette abrutie y avait cru. Elle s’était enfuie, pour se retrouver dans une petite cité près de Grasse. Le jeune était de moins en moins gentil. Il avait voulu qu’elle couche, qu’elle fasse des choses avec ses potes. Elle avait accepté, espérant en rencontrer un qui la considère ou qui l’aime. Mais la plupart de ces crétins ne parlaient même pas anglais (langue qu’on lui avait apprise à la ferme). Finalement, son « copain » l’avait envoyée faire le tapin à Cannes. Mais ceux de Paris n’étaient pas restés inactifs, ils avaient lancé un avis de recherche sur toute l’Europe et Shafi avait fait la connerie de sympathiser avec une compatriote, collègue de trottoir. Son souteneur avait tenté de la récupérer. Quand il avait compris à qui il avait affaire, son instinct de survie lui avait conseillé de prévenir les frères Mordeck, légitimes propriétaires de la petite. Les patrons d’une entreprise de prostitution et de trafics en tous genres à échelle européenne, tenant en main une centaine de filles, s’appuyant sur une petite armée d’hommes fidèles ainsi qu’une poignée de tueurs redoutés, tant par les leurs que par les concurrents. Shafi ne connaissait pas ses patrons, et ceux-ci aimaient bien s’occuper personnellement de ce genre de problème. Vlad, le plus jeune des deux frères Mordeck, était descendu sur la côte et, après avoir repéré son bien, s’était fait passer pour un client pour l’inviter à monter dans cette suite du Carlton. Igor l’avait rejoint, avec ses poings et ses « outils ». Ils avaient ensuite gentiment demandé à la fille de faire venir son copain, soi-disant pour la lui racheter à bon prix. L’autre idiot s’était précipité. On en était là. Vlad sortit son long cran d’arrêt à manche d’ivoire, se pencha vers le lit et se saisit du genou de Shafi en grognant : — Je vais t’arracher le clito, s****e ! Tu vas jouir ! Shafi sembla hurler du regard, elle se débattit et réussit à faire glisser le bâillon. Un cri de terreur jaillit de sa gorge. Vlad lui asséna un coup de poing qui la fit taire. Il se redressa, inquiet. Igor l’observait, aux aguets. — Igor, va voir dans le couloir. — Da. Vlad marmonna entre ses dents serrées. — La s****e… L’homme de main traversa le salon et s’approcha en silence de la porte d’entrée de la suite. Il se pencha et l’ouvrit d’un coup. Pour tomber sur Amanda. La jeune femme avait son portable à la main, elle se redressa en faisant un grand sourire au molosse et en profita pour reculer d’un pas. Elle s’en voulait de s’être arrêtée en entendant ce… ce cri à glacer les sangs ! Elle n’était pas conne et avait compris que quelqu’un, une fille, se faisait certainement tabasser ici. Il fallait prévenir les flics. Mais à présent, en voyant la face de singe du gars qui l’observait – et surtout son maillot de foot sur lequel s’étalait « Croatia » en lettres grasses, elle regrettait. Elle ne put s’empêcher de regarder au-dessus de son épaule. Elle vit par la porte entrouverte de la chambre, les jambes nues de la fille et le corps râblé d’un brun qui s’approchait. — Qu’est-ce qui se passe ? fit Vlad qui venait d’apparaître. — Rien, je l’ai trouvée là, elle écoutait à la porte et elle avait son portable. Amanda balbutia : — Mais… Mais non. C’est rien, je passais, juste je passais et j’appelais une amie. J’ai trébuché devant la porte, c’est tout. Vlad se glissa devant son molosse. — Tu as entendu le cri. C’était plus une affirmation qu’une question. — Le cri, quel cri ? Bon, eh bien messieurs, je vais… — Attends. À présent, le Croate se trouvait à vingt centimètres d’elle. Il la dévisagea de haut en bas, son sourire s’étirant légèrement lorsque ses yeux s’attardèrent sur sa fine robe, sur ses bas noirs. Il semblait voir à travers ses vêtements qu’elle était nue. — Qui tu es, toi, une p**e ? Amanda ne le sentait pas, le gars était menaçant et ne voulait pas la lâcher. Elle rétorqua en jetant un œil du côté de la suite. — Vous avez ce qu’il faut, non ? Chacun ses affaires, c’est ma devise. J’ai fini ma journée, enfin, ma nuit, et mon employeur m’attend. L’autre se mit à sourire franchement. Un sourire mauvais. — Alors c’est vrai, t’es une p**e ? J’en étais sûr. Il lui saisit le poignet. — Tu sais que t’es belle, t’es vachement belle… Elle sortit les crocs, mais ne put dégager son bras de la poigne de fer du Croate. — Oui, belle et très chère, et surtout libre de ses choix. Je dois y aller. Lâchez-moi ! — On ne me dit pas non, à moi, je te paierai. Allez, viens, s****e. — Mais… Il l’entraîna dans la suite et la jeta au centre de la pièce ou Amanda manqua se casser la figure. Igor avait verrouillé la porte, après avoir vérifié que personne d’autre ne s’intéressait à leurs histoires. — Qu’est-ce que vous faites ? Laissez-moi partir, je ne dirai rien. — Ferme-la, sale p**e, tu fouinais, t’aimes ça, fouiner ? Je vais m’occuper de toi. Vlad se tourna vers son homme de main. — Va dans la chambre. Et, dans le même temps, il sortit son couteau dont il fit jaillir la lame. Plantant ses yeux noirs dans ceux d’Amanda. Igor s’exécuta, prenant soin de refermer derrière lui. Il comptait imiter son patron avant que le vagin de Shafi ne ressemble à un steak tartare. Amanda recula vers le lit alors que l’homme marchait dans sa direction, essayant de se protéger de son sac. Vlad l’arracha d’un geste sec, il savait se battre au corps à corps, il se saisit du bras droit de la jeune fille et la propulsa sur le lit, puis se jeta sur elle, se collant à son corps et lui plaquant la lame de son couteau contre la gorge. Déjà son autre main essayait de dégrafer sa braguette alors qu’il remuait sur elle. La fille étouffait de peur, sentant la lame lui taillader la glotte, le souffle chaud de l’autre fou lui polluer le visage. Elle ne pouvait bouger, au risque de se faire égorger. Elle était folle de rage. Elle avait déjà été violée, à l’âge de treize ans, et s’était jurée d’en faire payer le prix à celui qui réessaierait. Le Croate se mit à grogner, il l’avait dure comme une batte de base-ball mais se trouvait trop bas pour embrocher la p**e. Il écarta son couteau du cou d’Amanda. C’est là que la jeune femme réagit. Elle tourna la tête pour lui mordre le bras, lui faisant relâcher son étreinte. En repoussant son poignet vers le visage de l’homme, le couteau ripa le long de sa gorge, la pointe effilée sectionna l’artère, et le sang se mit à gicler comme d’un tuyau percé. Vlad lâcha son arme, poussant un râle en se prenant le cou à deux mains. Déjà, l’hémoglobine envahissait sa bouche et l’asphyxiait. Des gargouillis s’échappèrent de ses lèvres, accompagnés d’une bave rouge. Il s’écroula, glissant du lit sur le sol. Le sang fusant par saccades au rythme des battements de son cœur. Amanda se releva d’un bond, les mains en arrière, rouges et poisseuses, elle tremblait de tout son corps. Elle tituba en regardant autour d’elle. Dans la chambre à côté, l’autre n’avait rien entendu. À toute vitesse, elle essuya ses mains sur les draps, réussissant à les rendre presque blanches, puis elle récupéra son sac et vérifia qu’elle n’avait rien oublié. Elle jeta un œil sur le corps recroquevillé sur la moquette. Il ne bougeait plus. Tout le côté gauche, de l’épaule jusqu’à la cuisse, était recouvert de sang noir. Le Croate s’était vidé comme un porc. En trois pas rapides elle rejoignit la porte qu’elle ouvrit le plus délicatement possible. Elle s’entendait haleter de peur, le corps secoué de frissons, elle se précipita dans le couloir. Ses longues jambes dévalèrent les escaliers et après avoir à peine salué le concierge qu’elle connaissait, elle se rua sur la Croisette. De retrouver l’air chaud et la lumière du soleil la calma. La station de taxis était toute proche. Elle s’y rendit. Elle avait ses affaires dans un petit hôtel au bout de la promenade, elle décida de se les faire envoyer par le gérant. C’était une habituée du lieu, et elle l’avait déjà fait. Amanda se glissa sur le siège de cuir à l’arrière d’une grosse Audi sous le regard étonné de son conducteur. — À l’aéroport, vite. Le chauffeur ne se formalisa pas, il en avait vu d’autres, depuis le temps qu’il travaillait sur la côte. Il chaussa son nez d’une impressionnante paire de Ray-ban et démarra sa berline. Il demanda : — Vous savez quel terminal ? Quel vol ? — Paris, vol Air France. Dépêchez-vous, s’il vous plaît. La jeune femme avait un billet pour le soir, mais savait qu’avec le système de navettes de la compagnie française elle pourrait prendre le premier vol pour Orly. Elle se pencha vers le conducteur. — Cent euros de plus si vous me laissez fumer, d’accord ? L’homme se fendit d’un sourire. — Je vous allume même votre cigarette, à ce prix. — Merci, j’ai ce qu’il faut. Elle descendit la vitre et s’alluma une Dunhill en regardant l’imposante façade blanche du palace qui s’éloignait. Mon Dieu, pensait-elle, quelle histoire de fou. L’homme était mort, c’est sûr, il était mort. Amanda espérait que les flics ne trouveraient pas ses empreintes dans la suite. De toute façon, ces gars allaient devoir se justifier de leurs activités. Qui étaient-ils ? Qui était la fille ? Que lui faisaient-ils ? Des sadiques, des proxo ? Oui, ça devait être ça. Ce s****d avait tout de suite deviné le métier d’Amanda. Quel enfoiré ! Un sourire de haine déforma son visage. « Je l’ai crevé, ça lui apprendra… » Elle se sentait mieux. Non, personne ne pourrait la relier à cette histoire. Et puis si ça se trouve, les amis de ce con allaient faire disparaître son corps. Elle n’avait pas tort sur ce point. Effectivement, personne ne sut jamais qu’un homme était mort ce jour-là dans la suite 225 du Carlton. Personne sauf son homme de main, Igor, qui irait bientôt le rapporter au clan, et à leur chef, Tcheck Mordeck, l’aîné. Celui qui chérissait son frère plus que tout, celui que l’on surnommait, là-bas, dans l’ex-Yougoslavie, Tcheck le Boucher. Mais là où elle avait vraiment tort, c’est que ces hommes allaient la retrouver.
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