5.

2334 Mots
5Isabelle ferma la porte tandis que Lucas soupirait. Encore des soucis, pensa-t-il. Elle esquissa un sourire gêné en voyant sa mine. C’était une négociatrice, mais ce n’était pas la discussion à venir qui la dérangeait, non, c’était l’état du Maudit. Il était couvert de coups et visiblement mal en point. Elle avança dans la pièce en regardant autour d’elle avec étonnement. Les couleurs chaudes, la chaîne stéréo de qualité, la multitude de bouquins, de CD mais aussi de disques vinyle épars ou rangés sur des bibliothèques, l’impressionnaient. Elle n’aurait jamais imaginé trouver ce style d’intérieur chez un tueur. Le Niçois se dit que Federico était au courant pour le match de boxe, et alors ? Depuis quelque temps l’air s’était refroidi entre les deux hommes et Lucas pensait ne plus pouvoir compter sur l’avocat pour trouver du travail – ce qui l’avait amené à accepter cette saloperie de combat. Alors que foutait-elle ici ? Et pour quelle raison ? Il lâcha : — Je vous passerai un disque une autre fois, si vous voulez. Il est un peu tard et je suis fatigué. Il devait être deux heures du matin. — Bon, reprit-il, vous avez gagné. Prenez deux bières dans le frigo et venez vous asseoir. Isabelle hésita, elle jeta un œil sur le téléphone dans un coin en pensant : il a besoin de soins, je devrais appeler un docteur. Mais elle connaissait trop le côté machiste des hommes dans cet endroit du monde pour oser en parler. — Je… Je vois bien que vous êtes fatigué. Que vous est-il arrivé monsieur Murneau ? — Appelez-moi Lucas, pour commencer, et je vous raconterai. Je suis sûr que ça va vous amuser. Elle alla au frigidaire chercher deux bières mexicaines et revint s’asseoir sur un clone du fauteuil de Lucas de l’autre côté de la table basse. La jeune femme fit sauter les capsules et tendit une bouteille au Maudit. Celui-ci se pencha en avant et en profita pour écraser sa cigarette. Il ne put empêcher son œil valide de remonter sur le décolleté d’Isabelle. Elle ne remarqua rien, plongée qu’elle était dans la contemplation des pochettes de disques et des photos en noir et blanc qui parsemaient les murs ombrés. Lucas soupira, il se savait en manque de tendresse depuis un moment. Il valait mieux rester concret. Isabelle était une tête dans la finance et le commerce mais elle était aussi au fait du côté obscur des affaires de Federico, et plus encore, gérant elle-même les relations avec des tueurs ou des hommes de main pour des contrats (assassinats), des déménagements (kidnappings), ou des négociations (intimidations). Elle connaissait les hommes et savait évaluer les risques et les tarifs. Federico, lui, s’occupait plutôt de la branche ressources humaines, arrangeant des plans de carrière, des formations, mais surtout, le plus difficile, se démenant pour trouver et recruter des hommes capables et fiables, un vrai boulot de chasseur de têtes. Ses clients connaissaient son sérieux en la matière et on n’hésitait pas à le consulter de tout le continent afin de profiter de ses services. Le Maudit fronça les sourcils. — C’est Federico qui vous envoie ? Il a enfin un travail pour moi ? Il ne m’en veut plus pour cette histoire de journaliste ? Isabelle but une petite gorgée de bière et la reposa sur la table. Elle toussota dans sa main et sortit un étui à cigarettes de sa pochette. Une Philip Morris bleue vint se planter entre ses lèvres au rouge sanguin (on voyait qu’elle venait de se maquiller, son boss avait dû la faire sortir du lit précipitamment) et un briquet d’argent vint en faire rougir l’extrémité. Elle souffla la fumée en s’installant contre le dossier du fauteuil et en croisant les jambes dans un crissement de bas qui électrisa le dos du Maudit. — Oui, c’est Federico qui m’envoie. L’homme chercha des yeux la « pochette », le dossier : il y en avait toujours un dans ce cas. Il ne le vit pas. Isabelle remarqua le regard et reprit : — C’est pour une mission, disons, un peu spéciale… — Ah, se contenta d’acquiescer Lucas. Il était intrigué et se descendit une bonne lampée de bière avant qu’elle ne réchauffe. La jeune femme ne le quittait pas des yeux, elle devait penser qu’il allait la harceler de questions. Elle pouvait toujours rêver, le Maudit était tout sauf bavard. Elle se décida : — Il s’est fait kidnapper. Par des jeunes du Barrio, à Montacalle. Et maintenant, ils veulent une rançon de deux cent mille dollars… avant demain midi, sinon… — Deux cent mille dollars ? C’est une belle somme. — Oui, ils ont dû voir qu’il était riche ajouta la fille, un brin sarcastique. Tout le monde connaissait les goûts de Federico en matière de cravate voyante et de montre clinquante. Elle jeta un regard d’encouragement vers l’homme à l’œil poché. Rien. Il attendait la suite. — Il m’a appelée dans la soirée et… Il m’a demandé de vous contacter pour que vous vous en occupiez. En fait, il aimerait que vous le rameniez… vivant. — Et la rançon ? — Elle est pour vous. D’après moi, il ne s’agit pas de kidnappeurs professionnels. Ils vont le tuer dès qu’ils auront l’argent. Isabelle omit de préciser qu’ils tueraient aussi celui qui amènerait la rançon. — Quelle générosité, siffla Lucas, mais ça ne marche pas comme ça. Il paraissait en colère et se mit à réfléchir. La fille regarda un instant sa bière puis s’en vida une partie dans la gorge. Elle savait que les négociations allaient commencer et qu’elle était en mauvaise position pour discuter. Sur sa droite, une fenêtre ouverte donnait sur le parc aux arbres monumentaux. Des cris stridents de singe résonnaient au loin, et le vent épais qui venait de se lever, soufflant et bruissant dans les feuilles, emplissait la pièce de la moiteur de la nuit. Lucas se ralluma une Lucky, il voulait dormir. Il pensait qu’il n’avait pas du tout envie d’aller se faire canarder à Montacalle, encore moins dans l’état ou il se trouvait. Il se demanda même s’il arriverait à se lever et à bouger. Il lâcha, tout en soufflant sa fumée vers le plafond : — Le tarif, c’est cinquante mille dollars par homme tué, ça, c’est pour les hommes. Pour récupérer un otage, c’est aussi cinquante mille dollars. Combien pensez-vous qu’il y aura d’hommes dans ce barrio, mademoiselle ? — Heu… bafouilla-t-elle. Hum… Je ne sais pas Lu… Lucas. À vous de me le dire. Ça lui fit plaisir qu’elle prononce son nom. Il comprit qu’il devait profiter de la situation pour obtenir ce qu’il espérait depuis un moment. Il demanda : — Pourquoi êtes-vous venue me voir moi ? Je croyais être en disgrâce ? — Justement, nous préférons que cette affaire reste, disons, entre nous. — Et les autres tueurs travaillent tous pour des cartels en même temps qu’avec vous, c’est ça ? — Exactement. — Jusqu’où vont vos pouvoirs de décision ? Qu’a dit votre patron ? — Il a dit : démerdez-vous comme vous voulez pour le faire venir, sinon je suis mort ! Textuellement. Lucas lui jeta un regard en biais de son œil valide. Elle comprit soudain le sens ambigu de ses paroles et devint rouge comme une tomate. Isabelle toussota dans sa main. — Je pense qu’il parlait, aussi, du domaine financier. Le Maudit nota le « aussi » mais ne voulut pas l’embarrasser. — Vous avez les clés du coffre alors ? — On peut dire ça. Cela fait sept ans que je travaille avec lui, et j’en sais pas mal sur ses activités. Je pense qu’une confiance mutuelle, du moins dans le domaine professionnel, nous lie. — Vous pouvez prendre des décisions en son nom ? Faire des promesses ? Elle planta son regard dans l’œil vert et sérieux que le Maudit pointait sur elle. — Je crois que si vous le sortez de là, sans ruiner la société, il acceptera les conditions que j’aurai négociées avec vous. — Je veux cinquante mille dollars par homme tué plus cinquante mille pour le ramener. Plus les frais, mon artillerie a besoin d’être renouvelée, et je ne vous parle pas de ma voiture. Il y a autre chose. Je veux un gros contrat dans les six mois, un de ces contrats à six zéros. Il insista du regard pour faire passer le message. Isabelle lui fit comprendre qu’elle avait saisi. — Vous en avez refusé un, de contrat à six zéros, l’année dernière. Nous y voilà, pensa Lucas, et ça l’énerva. — Il s’agissait d’un journaliste d’un canard de gauche. Ce type était marié et avait des gosses, je ne fais pas ce genre de contrat. Elle se rappela la colère de l’avocat. Le Maudit avait refusé le boulot après avoir lu le dossier. Federico avait dû demander un report aux commanditaires. Il avait perdu de l’argent, mais surtout, un peu de la confiance qui lui était indispensable dans son métier. Si ce n’était vitale. — Quel genre de contrat alors ? demanda-t-elle. — Ne faites pas l’idiote, vous savez faire la différence entre un pourri et un mec bien. Un politique, un chef de gang, ces mecs qui ne pensent qu’à s’enrichir sur le dos des autres, quitte à ce qu’il y ait des dommages collatéraux, des morts quoi. Ce sont des tueurs, tout comme moi. Sauf qu’ils n’ont pas de morale. La jeune femme décroisa les jambes dans un nouveau crissement de bas, on aurait dit un chat se faisant les griffes sur la moquette, et posa sa bière avec force sur la table de bois. Son visage avait rosi. — Oui, acquiesça-t-elle, vexée. En fait cela concerne la plupart des contrats. Sauf que la règle habituelle veut que ces hommes se fassent descendre parce « qu’ils l’ont bien cherché », non ? C’est ce qu’aurait dit Federico. Cette fille connaît son boulot, pensa Lucas. Elle ne lâche pas l’affaire. L’avocat ne l’avait pas envoyée par hasard. Et certainement pas pour ses beaux yeux bleus. Elle avait raison, le journaliste savait ce qui l’attendait en faisant ces articles sur les massacres des AUC. Mais en France, la liberté d’expression était sacrée, ainsi que le fait de répondre à une certaine déontologie dans le boulot. Le Maudit avait la sienne, il tenta : — Vous savez qu’en Europe on a des principes. Elle fit un sourire. Isabelle n’était plus fâchée. Elle lui montra sa bière. — En Europe, on appellerait ça de la piquette, je sais de quoi je parle, je suis Belge et je m’y connais en bières. Nous ne sommes pas en Europe, malheureusement. — Oui, malheureusement. Ils se regardèrent un moment, amusés. Lucas se redressa pour poser sa bouteille vide et poussa un gémissement, la jeune femme eut un geste involontaire vers lui puis se ressaisit. Elle préféra continuer de discuter de l’affaire. — Quant aux cinquante mille dollars par homme, c’est le tarif que l’on applique pour des personnes protégées ou susceptibles de vendetta, pas sur… des niños. Mais j’accepte vos conditions, je pense que les deux cent mille de la rançon, plus deux cent mille autres dollars du cabinet devraient vous convenir. Pareil pour le contrat, vous l’aurez, je ferai en sorte que Federico tienne mes engagements. Lucas le maudissait. Cela ne se faisait pas de venir chercher quelqu’un pour un boulot au milieu de la nuit. Il pouvait à peine bouger. Mais l’avocat était pratiquement son seul commanditaire depuis dix ans et à part se faire embaucher par un parrain à qui il devrait jurer fidélité, il ne lui restait pas beaucoup de perspectives pour évoluer. D’un autre côté, Federico allait avoir une dette envers Lucas, s’ils n’y laissaient pas leur peau tous les deux. Le Maudit savait que cela ne servait à rien de réfléchir à ce genre de conneries. On accepte ou on refuse. Ensuite, on fait le travail. Il demanda : — Bon, racontez-moi l’histoire. — Eh bien… Je ne sais pas comment, mais Federico s’est retrouvé entre leurs mains. Sûrement un taxi qui l’a baladé jusqu’à eux, elle lui coula un regard en biais qui évitait d’en rajouter, la réputation de l’avocat et de sa libido légendaire n’était plus à prouver (Lopez était capable de traverser le désert sans une goutte d’eau pour une nuit avec Cindy Crawford). Elle continua : — Bref, ce soir vers 22 heures j’ai reçu un coup de téléphone de Federico. Il m’a dit qu’il s’était fait enlever par des jeunes de Montacalle et qu’ils voulaient deux cent mille dollars pour le libérer. Il m’a ensuite demandé de sortir l’argent du coffre et de vous contacter pour l’échange, disant qu’il n’y avait que vous pour le tirer de là. Il a ajouté que si vous refusiez, il était mort. — Je vois. Il se mit à gamberger. Des amateurs, une b***e de gamins avec des armes qui détroussent les bourgeois et les touristes qui passent par là. Montacalle était réputé pour ses putes. Ces idiots avaient carrément donné leur position. — Comment ça se passe, ensuite ? — J’ai eu un des ravisseurs qui m’a donné un numéro de téléphone. Je dois les appeler demain avant midi pour faire l’échange. — Quel genre de ton, au bout du fil ? Isabelle se sentit rougir et détourna la tête pour répondre. — v*****t, très v*****t et… obscène. Ils vont le tuer, pensa Lucas. Il imaginait les paroles du petit dur au téléphone : « Si t’amènes pas le fric, s****e » ou bien « sale p**e… ». Ce genre de paroles. Celles d’un type bourré de tequila, de coke, de rancœur et de violence. Des pauvres types qui vivent dans les poubelles de la société. Ça devait être leur plus gros coup, ils avaient dû prévoir des flingues et des renforts. Ces gars ne lâcheraient pas l’avocat, ne serait-ce que par haine pour ce qu’il représentait. Le Maudit allait devoir tuer des gosses, cela ne l’enchantait guère. Putain de boulot. Il soupira. — Je vais m’en occuper. Laissez le numéro sur la table et partez. La jeune femme fut interloquée. — Co… Comment ? Et la rançon ? — Gardez-la. Isabelle sentit un frisson lui glacer l’échine. Le regard du Maudit racontait la suite des opérations : la mort allait poser son manteau sombre sur les niños de Montacalle. Elle ne put s’empêcher de demander : — Qu’est-ce que vous allez faire ? — Je vais dormir un bon coup, ensuite j’irai chercher votre patron et je vous le ramènerai. — Et c’est tout ? — Oui. Rentrez chez vous, votre mari doit vous attendre. — Mon mari ? dit-elle sur un drôle de ton. Lucas la regarda. Son mari devait être un banquier ou un truc dans le genre qui devait s’amuser dès qu’il le pouvait avec des danseuses aux corps parfaits et aux têtes de linotte, et ignorer sa femme qu’il devait trouver trop guindée. Alors que Lucas en avait marre des danseuses aux têtes de linotte. Quant aux femmes guindées… — Bon, vous savez faire les bandages ? Le visage d’Isabelle s’éclaira. Elle se leva en lissant sa jupe et se planta droite devant lui, une main posée sur la hanche, légèrement cambrée sur le côté. — Dites-moi où se trouve votre boîte à pharmacie. Mais d’abord, elle jeta un œil sur la bouteille de Jameson sur la table, où planquez-vous vos verres à Whisky ? Je crois que j’aimerais un remontant avant. Et pour les bandages, ne vous faites pas de souci, j’ai passé mon brevet de secouriste lorsque j’étais chez les bonnes sœurs à Bâle. Ses yeux bleus pétillaient. Elle ajouta : — Il fait chaud, non ? Le Français pensa : chez les bonnes sœurs ? Tiens donc… Ça promettait.
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