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Lorsqu’on va de Condé-le-Châtel à Hannebault, par la route départementale qui longe la rive gauche de l’Andon, on se trouve, en arrivant au village de Mulcent, en face d’une colline escarpée qui barre le chemin et oblige la rivière à faire un coude largement arrondi.
Au haut de cette colline, s’élève une vaste construction appartenant à l’époque de Louis XIII, qu’on appelle le château de Rudemont.
Sa situation lui a évidemment donné le nom qu’il porte : en effet, le mont est rude à escalader.
Si le voyageur qui passe au pied de cette colline, que la route contourne, n’est point effrayé par la roideur et surtout la longueur d’une montée, en plein midi, dans un chemin raboteux, s’ouvrant difficilement passage au milieu des blocs de grès rouge éboulés, il est amplement payé de ses peines en arrivant au haut : la vue est splendide et l’une des plus belles qu’on puisse rêver.
Derrière soi, un grand château de vieux style, adossé à un parc que continue une forêt.
Devant soi et à ses pieds, une immense étendue de pays, où les champs, les prairies, les arbres, les maisons isolées, les villages, les villes, les coteaux, les plaines et les rivières, se confondent et se mêlent jusqu’à l’horizon voûté : les yeux se perdent dans des espaces sans bornes, et le bleu du ciel, qui va sans cesse en pâlissant à mesure qu’il s’abaisse, semble s’appuyer légèrement sur le bleu foncé des collines.
On est sur une des cimes les plus élevées de l’ouest ; car, tandis que tous les rameaux qui partent du massif d’Écouves, le point culminant de cette partie de la France, s’affaissent assez rapidement, les uns en se perdant dans le plateau de la Mayenne, les autres en courant vers le mont Saint-Michel ou vers Saint-Lô, ceux-ci en se rattachant aux chaînons de la Bretagne, ceux-là en rejoignant les collines du Perche, celui qui sert d’assise au château et à la forêt de Rudemont se maintient, sans dépression très sensible, à sa hauteur initiale.
On comprend qu’à une pareille altitude, le climat soit assez rigoureux : rude est le froid sur cette colline, rudes aussi sont les vents qui, dans les jours de bourrasque, apportent jusque-là les vapeurs de la mer. Pour la première fois, rencontrant un obstacle, les nuages, trop lourds pour s’élever, se déchirent à ces crêtes de granit, et, s’accrochant aux branches des arbres qui les filtrent à travers leur feuillage touffu, ils se résolvent en pluie diluvienne. Pendant l’hiver, une bise contre laquelle il n’y a pas d’abris ; pendant la belle saison, des vents d’ouest qui chassent devant eux des torrents d’eau. Ainsi, de toutes les manières, se trouve justifié le nom de Rudemont.
Tandis que le pays environnant est aménagé en champs et en herbages séparés les uns des autres par des levées de terre plantées de haies vives et d’arbres à hautes tiges, ce plateau est couvert par une vaste forêt, qui suit les cimes des collines et se prolonge à une distance considérable, changeant de nom selon les localités qu’elle traverse, mais gardant partout la même physionomie.
De là, dans la même contrée, deux pays d’un caractère absolument distinct : – le pays d’en haut et le pays d’en bas.
Dans le pays d’en bas, la richesse industrielle et agricole, des usines nombreuses, établies sur le cours des rivières, des petites villes, des gros villages, des champs et des herbages d’une fertilité telle que les bœufs s’y engraissent en peu de mois sans travail, et sans peine pour le paysan.
Dans le pays d’en haut, au contraire, pas de villages, pas de maisons, pas d’habitants ; des bois et toujours des bois, coupés çà et là par quelques landes, dans les endroits où la couche de terre qui recouvre le grès ou le granit n’est point assez profonde pour nourrir des arbres.
Jusqu’à la Révolution, ces bois et ce château ont appartenu à la famille de Rudemont, qui, à défaut d’autres illustrations, compte parmi ses membres une longue série de chasseurs célèbres.
Sous Henri IV, un Rudemont a marqué sa place dans les guerres du Béarnais ; mais, de Louis XIII à Louis XIV ; pas un seul Rudemont n’a paru à la cour ou n’a figuré dans l’histoire.
Richelieu lutte contre la maison d’Autriche, les Rudemont chassent. Condé, Turenne, Villars, livrent leurs batailles, les Rudemont chassent. Louis XIV réunit la noblesse de France à Versailles, les Rudemont ne quittent pas leurs terres et chassent toujours. La guerre de sept ans abaisse la France, les Rudemont ne s’en aperçoivent pas, et continuent de chasser dans leurs bois.
Avec son titre et ses biens, chaque marquis de Rudemont mourant transmet sa passion pour la chasse à son aîné, religieusement élevé dans les traditions de la famille, et le culte de saint Hubert. Pour la noblesse du pays, les Rudemont sont les marquis Tayaut : c’est le nom que tout le monde leur donne, et ils en sont fiers.
Sous Louis XVI seulement, un Rudemont paraît à Versailles et fait parler de lui à Paris ; encore faut-il une catastrophe pour que cela puisse se produire.
Dans une partie de chasse, le marquis de Rudemont, qui était alors chef de la famille, se laisse entraîner par un sanglier affolé, et, du haut d’un rocher, il fait avec son cheval un saut d’une centaine de pieds, dans lequel il se casse les reins. Il ne laisse pas d’enfants, et c’est son cadet, prêt à entrer en ce moment dans les ordres, qui lui succède.
L’éducation avait par hasard détruit chez ce Rudemont, élevé pour l’Église, le principe héréditaire. Devenu inopinément maître de sa volonté, il abandonne le château de ses pères, qui pour lui n’est qu’un chenil, et il vient faire figure à Versailles, où il se marie ; lorsque la Révolution triomphe, il émigre.
La terre de Rudemont, château, herbages, prairies, forêts, est alors mise en vente, et elle est achetée en bloc par un ancien sergent de Condé-le-Châtel, nommé Fabu.
Bien que président du club de l’Égalité, ce Fabu n’avait foi ni dans la légitimité de la Révolution ni dans la durée de la République ; aussi, à peine est-il en possession du domaine de Rudemont, qu’il commence par abattre tout ce qu’il peut vendre de bois : s’il avait trouvé des acquéreurs, il aurait rasé à blanc toute la forêt. Il fallait profiter du moment : qui savait si les Rudemont ne reviendraient pas ?
En six années, de 1794 à 1800, il enlève de cette forêt vingt fois la valeur de ce que le domaine entier lui a coûté. Son ardeur ne se ralentit que quand le général Bonaparte, devenu consul à vie, donne des gages de sécurité aux honnêtes gens ; elle ne s’arrête tout à fait que quand Napoléon est sacré empereur.
La confiance entre alors dans son esprit, et il commence à se croire vraiment propriétaire de la terre qu’il avait jusqu’à ce jour exploitée en habile régisseur. Napoléon s’appuie sur une armée qui fait trembler l’Europe, il ratifie la vente des biens nationaux : c’est l’homme providentiel qu’il faut à la France.
Fabu, qui jusqu’à ce moment avait habité une petite maison de Condé, était venu alors s’établir au château de Rudemont, dont les volets avaient été fermés pendant douze ans, et l’âpreté qu’il avait mise naguère à ruiner son domaine, il l’avait employée désormais à le réparer et à l’enrichir.
Il était bien à lui maintenant pour toujours.
Que lui importait que le marquis de Rudemont, qui avait émigré, eût un fils ?
Que pouvait-il, ce fils, contre Napoléon le Grand, empereur des Français, roi d’Italie, protecteur de la confédération du Rhin, etc. ?
Et Fabu, qui voulait fonder aussi une dynastie, s’était fait appeler M. Fabu de Carquebut, du nom d’un petit domaine qu’il avait réuni à la terre de Rudemont.
Cependant Napoléon le Grand, qui faisait la fierté et la sécurité du vieil huissier, était tombé, et le fils du marquis émigré était rentré en France à la suite des alliés et de ses princes légitimes.
C’était à sa manière un philosophe que M. Fabu de Carquebut ; il croyait que tout excès dans un sens amène fatalement un excès dans un sens contraire. Où s’arrêterait-on dans la réaction ? On allait revenir sur la vente des biens nationaux et les reprendre aux propriétaires actuels, pour les restituer aux propriétaires anciens.
Lui reprendre Rudemont !
Oh ! Waterloo ! canaille de Blücher !
Il était parti pour Paris et s’était mis à la recherche de l’héritier des Rudemont.
À Paris, il avait repris espérance à mesure qu’il avait obtenu des renseignements sur celui qu’il redoutait : le marquis de Rudemont n’avait ni fortune ni crédit, et il était logé par charité chez un de ses cousins du côté maternel, en attendant qu’on pût le faire entrer dans la maison du roi.
Fabu l’avait été trouver, et, dans une petite chambre sous les combles, il avait été admis en présence d’un grand gaillard de six pieds de haut, bâti en Hercule, et âgé de trente-trois à trente-cinq ans, – le marquis de Rudemont.
– Je suis le bonhomme Fabu, avait-il dit en se présentant lui-même.
– Qui ça, Fabu ?
– Fabu, qu’on a surnommé de Carquebut à Condé-le-Châtel pour le distinguer de son frère. C’est moi qui, pendant nos malheurs, – c’était sa manière de parler de la Révolution, – ai acheté votre terre de Rudemont en bloc, pour qu’elle ne fût pas morcelée, et à seule fin pouvoir vous la rendre un jour ; ce que je viens faire, n’ayant pas pu vous trouver jusqu’à présent.
C’était admirable.
Le marquis resta un moment abasourdi, se demandant s’il rêvait.
Eh quoi ! celui qui lui parlait ainsi, et qui se tenait humble et tremblant devant lui, dans la position d’un suppliant, était le terrible Fabu, dont depuis vingt ans il ne prononçait le nom qu’en l’accompagnant d’une litanie d’épithètes d’exécration : Fabu le voleur, Fabu le buveur de sang, Fabu le républicain, Fabu l’assassin, le traître, le pillard.
Le premier trouble de la surprise s’étant calmé, le marquis avait prié Fabu de s’expliquer un peu plus clairement.
C’était facile : Fabu était un homme calomnié et incompris. Il avait été président du club de l’Égalité, cela était vrai ; mais en acceptant cette fonction, il n’avait cherché qu’à arrêter les passions populaires. S’il avait demandé quelque tête, ç’avait été simplement pour affermir son autorité. Il avait acheté la terre de Rudemont, cela était vrai encore ; mais il ne s’en était jamais considéré que comme régisseur. Si, jusqu’à ce jour, il n’avait rien fait pour la restituer à son légitime propriétaire, c’était parce qu’il avait été arrêté par la tyrannie de Buonaparte.
Maintenant que l’ogre de Corse s’était enfui, Fabu reprenait courage, et il venait proposer à M. le marquis de rentrer à Rudemont.
Seulement, si lui Fabu était disposé à restituer la terre de Rudemont à son légitime propriétaire, il était juste, n’est-ce pas ? que le légitime propriétaire payât au bonhomme Fabu ce que celui-ci avait dépensé en améliorations, chemins, plantations, etc. La note de ces dépenses avait été rigoureusement tenue : son total s’élevait à la somme de 1 463 577 francs 42 centimes, sans compter les intérêts. Mais de ces intérêts, il ne serait pas question, ils entreraient en compensation avec les fruits que le bonhomme Fabu avait perçus pendant son administration.
Cependant le marquis, qui n’avait pas dix louis dans sa poche, s’était laissé emmener à Rudemont, et, en chassant dans cette forêt toute pleine du souvenir de ses ancêtres, la passion héréditaire s’était réveillée en lui.
Alors le bonhomme Fabu avait trouvé un moyen pour tout concilier : c’était que M. le marquis de Rudemont épousât mademoiselle Sophie Fabu, une jeune fille de vingt ans, roturière, cela était vrai, mais bien élevée et apportant en dot à son mari les 4 463 577 fr. 42 centimes nécessaires pour payer les dépenses faites sur le domaine de Rudemont.
Ce mariage s’était accompli et il avait donné naissance à Arthur-Hubert Mulcent, comte de Rudemont, de qui il va être question dans ce récit.