II

1693 Mots
II Quand le bonhomme Fabu avait marié sa fille au marquis de Rudemont, il avait deux enfants. Cette fille, Sophie, Et un fils plus âgé d’une quinzaine d’années, nommé Alexis. L’âge ne constituait point la seule différence qui existât entre le frère et la sœur. Sophie était douce de caractère, modeste d’esprit, pleine de tendresse et de réserve dans ses sentiments. Née au milieu de la tourmente révolutionnaire, elle avait été dès le berceau habituée à la crainte et au mystère. Sa mère, qui était pieuse, allait, toutes les fois qu’elle pouvait échapper à la surveillance de son mari, entendre la messe que disait un prêtre dans une grotte de la forêt de Rudemont, et elle emmenait sa petite fille avec elle. L’enfant devait se taire et soigneusement cacher à tous, et surtout à son père, ce qu’elle voyait, comme ce qu’elle entendait. On sait quelle influence ces premières impressions exercent sur un caractère. Celui de l’enfant s’était formé dans ce milieu, et à vingt ans, après avoir reçu une instruction plus étendue et en même temps plus délicate que celle qu’on donnait alors aux jeunes héritières de la riche bourgeoisie, mademoiselle Sophie Fabu était une jeune fille d’une timidité extrême, qui tremblait continuellement devant son père, pour lequel elle n’était qu’une « sotte poupée. » L’annonce de son mariage avec le marquis de Rudemont l’avait remplie d’épouvante et en même temps de joie. Marquise ! que dirait-elle, que ferait-elle dans ce monde ? Son mari pourrait-il lui pardonner d’être la fille d’un huissier ? Comment gagnerait-elle son cœur ? De là des craintes qui assurément lui eussent fait refuser son consentement si on le lui avait demandé. D’un autre côté, elle avait vu dans cette union la main de la Providence qui lui permettait de restituer aux Rudemont une fortune dont ils avaient été dépouillés, et elle s’était réjouie d’avoir été choisie pour mettre à exécution cet acte de justice et de réparation. Naturellement madame la marquise de Rudemont avait adoré son mari, devant lequel elle avait vécu à genoux. Et en mourant, après quinze années d’une ardente dévotion, elle lui avait demandé pardon du chagrin que cette mort allait lui causer, en même temps que du premier trouble qu’elle allait apporter à ses habitudes. Tout autre était le frère aîné, Alexis Fabu. Il était aussi dur que sa sœur était douce, aussi vantard qu’elle était modeste, aussi extravagant dans ses paroles et surtout dans ses actions qu’elle était réservée. Jamais frère et sœur n’avaient été si éloignés l’un de l’autre, et cela au physique aussi bien qu’au moral. À les regarder, à les écouter, c’était à croire qu’ils n’avaient pas une goutte du même sang dans les veines ; et cependant madame Fabu avait été une honnête femme, sur laquelle les plus mauvaises langues de Condé n’avaient jamais trouvé à bavarder. L’éducation n’avait fait que développer ces dispositions naturelles chez Alexis, car Fabu, qui destinait son fils à l’état de propriétaire campagnard, avait trouvé que dans cette profession les points essentiels à acquérir sont au nombre de deux : 1e savoir compter ; 2e savoir faire respecter ses droits. Pour tout le reste, livré à lui-même, Alexis avait largement usé de la liberté qu’on lui laissait, et en peu d’années il était devenu un parfait chenapan, d’autant plus redoutable que ses poches étaient toujours garnies. Quand un père de famille, exaspéré que son fils eût été entraîné par Alexis, venait se plaindre auprès du bonhomme Fabu, celui-ci riait aux éclats, répondant pour toute excuse : – Il faut que jeunesse se passe. Il était fier de ce fils. « Un Rudemont n’eût pas mieux fait, » disait-il quelquefois à ses intimes. Être un Rudemont ! Le père Fabu avait élevé son fils bien-aimé dans ce but, et celui-ci avait grandi dans la persuasion qu’un jour – le plus rapproché serait le meilleur – il serait seul maître de ce domaine. Et ce qu’il y avait de particulier chez le père comme chez le fils, c’est que tous deux vivaient dans cette foi naïve, qu’il n’y avait qu’à posséder Rudemont pour être un vrai Rudemont. En passant dans le grand salon, Alexis regardait les portraits accrochés aux murs avec une sorte de respect, lui qui ne respectait rien : c’étaient des ancêtres, les siens. Quand la crainte avait amené Fabu à conclure le mariage de sa fille avec le marquis de Rudemont, l’accord du père et du fils s’était rompu au milieu d’explosions terribles. Alexis avait été élevé pour être propriétaire de Rudemont ; il voulait Rudemont. Que sa sœur épousât le marquis ou ne l’épousât pas, il s’en moquait. Ce qu’il voulait, ce qu’il exigeait comme son droit, c’était le château, c’étaient les terres, c’était la forêt. On lui volait son bien. Quand, malgré ses plaintes et ses révoltes, le mariage s’était fait, il avait été partout, criant que son père était un voleur, ce qui faisait rire les gens ; le marquis, un escroc, ce qui amusait les uns et exaspérait les autres ; enfin que sa sœur n’était pas sa sœur, ce qui faisait hausser les épaules à tout le monde. Il avait refusé d’assister au mariage et il s’était établi dans le domaine de Carquebut, que son père lui avait donné, et dès lors il avait juré qu’il ferait à son beau-frère « le marquis » et à « sa voleuse de sœur » tout le mal possible. Bien que demeurant à une heure de distance à peine, les deux beaux-frères, on le comprend, n’avaient point établi de relations entre eux ; quand le marquis apercevait de loin le frère de sa femme, il s’arrangeait pour prendre un autre chemin ; si par hasard il se trouvait en face de lui, il détournait la tête. – Le voleur ! disait Alexis à ses confidents, il n’ose pas me regarder ; et ça se dit marquis. C’est moi qui suis le vrai marquis de Rudemont. Ce qu’Alexis appelait être marquis, c’était courir les foires de la contrée pour y acheter les plus beaux chevaux qu’il pouvait trouver ; c’était payer largement à boire, dans les cabarets, à tous ceux qui voulaient trinquer avec lui ; c’était poursuivre toutes les filles disposées à se laisser atteindre en sachant qu’un louis coulait facilement entre ses doigts ; c’était tutoyer tout le monde ; c’était n’avoir pas peur d’un coup de poing ou d’un coup de bâton, en se jetant dans une rixe ; c’était pressurer ses fermiers, égorger ses débiteurs ; c’était battre ses ouvriers et ses domestiques ou jouer aux cartes avec eux selon l’occasion ; enfin c’était faire en tout et partout son bon plaisir, sans garder le respect de rien, ni des autres ni de lui-même. Ce genre de vie n’était pas fait pour rapprocher les deux beaux-frères, car le marquis s’était organisé à Rudemont une existence aussi convenable et aussi décente que celle d’Alexis était extravagante. Rentré en possession de son château par son mariage, il avait, un an après, par la mort d’un cousin, fait un héritage inespéré, qui avait mis à sa disposition une grosse somme d’argent, et, au lieu d’être dans la dépendance de son beau-père, comme il l’avait été jusqu’à ce jour et comme le bonhomme Fabu avait voulu qu’il le fût, il s’était trouvé maître de vouloir et de commander. L’expérience du malheur lui avait, par un hasard assez peu ordinaire, profité ; pendant les longues années de son exil et dans ses voyages, il avait su voir, et il n’avait pas eu honte d’apprendre. Revenu à Rudemont, et ayant aux mains des moyens pour agir, il avait voulu appliquer chez lui ce qu’il avait admiré chez les autres, si bien qu’en quelques années il avait triplé la valeur de ses propriétés et en même temps singulièrement augmenté la richesse du pays. Ceux-là mêmes qui l’avaient vu revenir avec effroi, ne lui avaient pas tenu longtemps rancune, et bientôt il s’était fait aimer de tout le monde : des uns pour les services qu’il rendait, des autres pour l’estime qu’il inspirait. Comme si ce n’était pas assez de toutes ces causes pour diviser les deux beaux-frères, les procès étaient Venus élargir le fossé creusé entre eux. À la mort du père Fabu, Alexis avait naturellement envoyé du papier timbré au mari de sa sœur, pour réclamer tout ce qui lui avait été volé et mille autres choses encore. Les voyages et les séjours dans les villes pour suivre ses procès avaient été funestes à Alexis ; ses vices avaient trouvé là des satisfactions faciles, qui l’avait entraîné loin, et en même temps il en avait contracté un nouveau, qui lui avait coûté plus cher que tous ceux dont il était déjà si largement pourvu, – la spéculation. Pour faire face aux lourdes dépenses qui lui avaient été imposées par la perte de quelques procès incidents, il s’était associé avec deux b****s noires. Les affaires avaient été déplorables, de nouveaux procès avaient surgi de ce côté. Si bien que de procès en procès et de pertes en pertes, il en était arrivé à mourir sans rien laisser que des dettes à ses deux enfants : une fille, madame Mérault, veuve d’un juge au tribunal de Gondé, et un fils, « mon fils Arthème, » comme il disait, qui, pour courir après les filles, faire le beau dans les foires, boire dans les cabarets, promettait de continuer le père, si même il ne le dépassait pas un jour. La mort d’Alexis Fabu de Carquebut n’avait point établi de relations entre celui-ci et les enfants du défunt. Il avait fallu la mort même du marquis pour que les liens de famille qui existaient entre l’héritier des Rudemont et des deux enfants d’Alexis Fabu se resserrassent. Un peu avant de mourir, le marquis avait parlé à son fils Arthur de ses deux cousins. – Ils sont malheureux et dans le besoin, lui avait-il dit. Je n’ai pas pu les voir à cause de l’hostilité qui a existé entre leur père et moi ; ils ne m’étaient rien d’ailleurs. Mais toi, c’est différent : il y a de ton sang dans leurs veines. Fais pour eux ce que tu pourras, le plus que tu pourras ; je te les recommande. Arthur, qui n’avait jamais vu ses parents, mais qui avait beaucoup entendu parler d’eux par sa mère, était tout disposé à faire ce que son père lui demandait. Huit jours après les funérailles du marquis, il avait donc été leur faire visite, et à tous deux il avait tenu le même langage. – Mon père, à son lit de mort, m’a ordonné cette démarche, que je fais avec plaisir. Voulez-vous oublier nos guerres de famille et vivre désormais en parents, en amis ? Vous êtes libres l’un et l’autre, je le suis également. Voulez-vous que nous nous réunissions ? Voulez-vous, ma cousine, me faire l’honneur d’être la maîtresse de ma maison ? vous, mon cousin, voulez-vous me faire l’amitié de devenir mon camarade de chassé et mon ami ? Rudemont est assez grand pour que nous y vivions tous trois à l’aise ; vous y serez chez vous. La cousine et le cousin avaient accepté, et, après dix années, ils s’étaient si bien installés à Rudemont qu’ils y étaient chez eux. Rudemont leur appartenait : c’était le marquis qui était chez eux et non eux qui étaient chez le marquis.
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