III

1784 Mots
III Comment cette situation s’était-elle établie ? Un peu par la bonté d’Arthur de Rudemont, beaucoup par l’activité et la persévérance de la fille et du fils d’Alexis Fabu. Sous une apparence rébarbative et volontaire, Arthur de Rudemont était une nature douce et molle. À son père, il avait pris une taille de géant, une encolure de taureau, une belle tête pleine de noblesse, une santé solide, une force redoutable, et la passion de tous les exercices du corps : l’épée, le cheval, la chasse ; mais, d’un autre côté, sa mère lui avait donné une grande douceur de caractère et une profonde tendresse. À le voir, on pouvait s’imaginer qu’on avait devant soi un vainqueur irrésistible ; mais à le pratiquer on trouvait bien vite une nature qui ne savait pas résister : un agneau dans la peau d’un loup. Au contraire, le fils d’Alexis Fabu, « mon fils Arthème », qui se faisait appeler M. de Carquebut tout simplement, eût volontiers été un loup, si son intelligence avait été en rapport avec ses instincts. Du loup il avait la voracité d’appétit, la férocité de caractère, la mine basse, l’air inquiet, l’aspect sauvage, mais il n’avait pas, par malheur pour lui et par bonheur pour les autres, l’audace, le courage, le talent de l’observation et la combinaison de la stratégie, qui appartiennent à cet admirable carnassier. Quand Arthur lui avait proposé de venir à Rudemont, il n’avait été nullement sensible à ce procédé : « C’est un acte de réparation, » s’était-il dit ; et il s’était conduit en conséquence, en homme à qui l’on doit beaucoup. L’obligé n’était pas lui, c’était le marquis. Bien qu’elle ne ressemblât en rien à son frère, madame Mérault, de son côté, avait éprouvé le même sentiment que celui-ci ; il était dans le sang des Fabu de croire que les Rudemont ne s’acquitteraient jamais du tort immense qu’ils leur avaient causé. Par cela seul qu’elle avait vécu dans la maison maternelle, tandis que son frère, plus âgé qu’elle de six ou sept ans, courait les routes, elle avait échappé aux causes de la démoralisation qui avaient entraîné celui-ci. À la mort de sa mère, on l’avait placée dans un pensionnat, d’où elle n’était sortie que pour épouser un juge au tribunal de Condé. Alors elle s’était trouvée dans un milieu où elle avait pris des manières et des idées qui naturellement étaient autres que celles de son frère. À l’âge de quarante-trois ans qu’elle avait quand Arthur de Rudemont lui avait fait sa première visite, c’était une petite femme replète, au teint frais, à l’air extrêmement digne, qui ne perdait pas une ligne de sa petite taille par la façon dont elle marchait et s’asseyait, la tête toujours renversée en arrière et les yeux à quinze pas devant elle. Son parler était lent, sa parole était fleurie ; elle avait des tours pour dire les choses les plus simples. Lorsqu’on s’occupait d’elle dans le monde de Condé, on ne l’appelait que « la petite bonne femme de cire, » et le mot était juste tant ses attitudes étaient précieuses. Elle ne retrouvait le naturel que lorsqu’il s’agissait de son fils Louis, un grand garçon de seize ans qui achevait ses études au collège de Condé ; alors elle avait de véritables élans de maternité, « elle fondait, » disait-on. Entre ces deux personnes si dissemblables qu’il introduisait dans son intimité, Arthur de Rudemont s’était trouvé assez embarrassé. Comment accorder le débraillé et le pincé ? Il voulait bien faire tout ce qui était en son pouvoir pour venir en aide à son cousin et à sa cousine, mais il ne voulait pas que ce fût au détriment de la paix de son intérieur, qui pour lui passait avant toute chose. – Puisque nous allons vivre ensemble, avait dit Arthur à son cousin, lors de l’arrivée de celui-ci au château, j’estime que nous devons tout de suite arranger les choses de telle sorte que nos volontés ou nos désirs ne se trouvent jamais en opposition. Vous aurez votre appartement, où vous pourrez rester seul quand vous le voudrez ; vous aurez vos gens à vous ; enfin vous aurez vos chevaux à vous ; je vous prie donc d’accepter deux bêtes, qu’on amènera demain et dont j’ai fait choix à votre intention. Bien entendu, cela ne nous empêchera pas de chasser ensemble ; mais, quand vous voudrez aller de votre côté, vous serez libre et vous n’aurez pas à vous préoccuper de savoir si j’ai ou si je n’ai pas besoin de mes chevaux. En agissant ainsi, il n’avait pas voulu faire ostentation de générosité, mais cependant, au fond du cœur, il avait cru que son cousin qui n’aurait pas pu acheter ces Chevaux lui saurait gré de son intention. Une quinzaine après, il avait vu madame Mérault venir à lui avec une figure plus cérémonieuse encore que de coutume. – Mon cousin, lui avait-elle dit, je crois devoir vous donner un avertissement dont vous serez, je pense, satisfait, car il n’a d’autre but que de maintenir entre vous et mon frère la bonne harmonie. – Aurai-je fait quelque chose pour la troubler ? – Volontairement, non ; inconsciemment, oui ; mais ce n’est pas votre faute, vous ne connaissez pas mon frère. Mon frère, monsieur le marquis, est une nature extraordinairement susceptible, je ne dis pas que ce soit une qualité, je ne dis pas non plus que ce soit un défaut : il est ainsi, voilà tout. Si nous voulions trouver une explication de ce fait, nous n’aurions qu’à faire l’histoire de sa vie : ceux qui ont été malheureux, injustement malheureux, ont des faiblesses de sentiment que les autres n’ont pas. Lorsque mon frère est arrivé à Rudemont, vous avez cru devoir lui offrir deux chevaux. – C’est là ce qui l’a peiné ? – Vous me voyez bien gênée pour vous expliquer une chose délicate, et si vous ne voulez pas comprendre à demi-mot, je crains de ne pas pouvoir arriver au bout de cet entretien. Le don en lui-même n’était pas blessant, mais ce qui l’a rendu humiliant pour lui, ce sont quelques petites circonstances en apparence insignifiantes, en réalité caractéristiques au moins pour une nature comme celle de mon frère. Ainsi tout d’abord les chevaux par vous offerts ne ressemblent pas à ceux dont vous vous servez. – Ma chère cousine, vous avez dû remarquer que ma taille est haute, plus haute que celle des autres hommes, et le poids que je pèse est en rapport avec ma taille : pour galoper toute la journée avec 125 kil. sur le dos, il faut des chevaux qui aient des qualités particulières. Ce sont ces qualités que j’exige dans mes chevaux. Et voilà pourquoi ceux que j’ai eu le plaisir d’offrir à M. de Carquebut ne ressemblent pas aux miens… Il pèse un poids ordinaire, et, pour le porter, des qualités ordinaires suffisent. – C’est là une explication inutile pour qui raisonne ; mais tout le monde ne raisonne pas, et il y a un fait matériel qui saute aux yeux de tout ce monde : c’est que, quand tous sortez avec mon frère, vous êtes sur un cheval de belle prestance, tandis que lui se trouve sur un cheval qui ne fait aucune figure et ne paye pas de mine, au moins, à côté du vôtre. Cela est blessant pour mon frère et voilà pourquoi je vous avertis. Arthur de Rudemont n’était pas patient, son premier mouvement le porta à éclater et à envoyer promener ces gens susceptibles ; mais sa bonté naturelle le retint. « Ils sont abêtis par l’adversité, » se dit-il. Et, partant de cette idée, il promit d’arranger les choses de manière à donner satisfaction à la dignité de M. de Carquebut. Un mois après, ce fut le frère qui vint plaider la cause de la sœur. Le marquis avait envoyé le jeune Louis Mérault terminer ses classes à Paris, et à cette occasion il avait déclaré qu’il entendait se charger de ses études jusqu’au jour où on le ferait entrer dans la magistrature. – Mon cher cousin, dit M. de Carquebut, je veux vous remercier de ce que vous avez fait pour mon neveu, et en même temps je profite de cet entretien pour vous donner un avertissement au sujet de ma sœur. Ma sœur est extraordinairement susceptible ; sous des apparences de douceur et même d’humilité qui lui ont été imposées par le malheur, elle cache des sentiments pleins de fierté et de dignité. Eh bien ! quand vous ferez quelque chose pour elle, ménagez ces sentiments, n’est-ce pas ? Ne l’accablez pas ouvertement, brutalement de votre générosité ; trouvez un détour. Faites les choses, n’est-ce pas, comme si vous les faisiez pour vous, au lieu de laisser paraître que vous les faites pour elle ; affichez votre intérêt, cachez le sien. C’est facile, n’est-ce pas ? Je vous dis cela tout naïvement, à la bonne franquette, et simplement pour maintenir entre nous la bonne harmonie. Pour maintenir cette harmonie, le marquis de Rudemont avait commencé par céder ses chevaux à son cousin, et, comme il avait véritablement une bonne grâce exquise pour obliger, il avait pu le faire sans blesser la susceptibilité de celui-ci. Puis ensuite, toujours pour ne pas le blesser, il rayait en tout fait passer le premier. Avec sa cousine, il avait agi de même, et, toutes les fois qu’il avait eu à lui rendre service, il s’était arrangé pour lui témoigner ostensiblement de la reconnaissance à propos de ce qu’il faisait pour elle. Peu à peu, cet effacement, des petites choses s’était étendu aux grandes, et, le temps aidant, le frère et la sœur étaient devenus les vrais maîtres de Rudemont. Madame Mérault tenait dans ses mains la direction intérieure de la maison, tandis que M. de Carquebut tenait dans les siennes celle des affaires. Le marquis était passé à l’état de véritable roi constitutionnel. Si satisfaisant que fût le présent pour le frère et la sœur, ils ne s’en contentaient pas cependant ; ils voulaient davantage ou, pour parler plus exactement, ils attendaient mieux. Ils attendaient que Rudemont leur appartînt en toute propriété. Et, sans se communiquer ses impressions et ses espérances, chacun de son côté se disait qu’il l’aurait bien gagné. Vivre auprès d’un parent riche, n’être chez lui qu’en qualité de parent pauvre, quel supplice pour M. de Carquebut ! Heureusement ce parent n’avait pas reçu dans ses richesses le don de l’éternité, il mourrait un jour. On en hériterait. Que madame Mérault eût l’espérance d’hériter du marquis de Rudemont, cela se comprend jusqu’à un certain point. Dans ses combinaisons, elle n’arrangeait pas les choses pour elle seule, mais surtout en vue de son fils, qui avait été nommé substitut près le tribunal de Condé. La vie de ce jeune homme de vingt-six ans s’ajoutait à la sienne ; elle ou lui, peu importait. Pour sa maternité ardente, lui, c’était elle et même beaucoup plus qu’elle ; ce serait en lui quelle vivrait. Il serait un Rudemont, cela lui suffisait. Mais que M. Arthème de Carquebut, qui avait dix années de plus qu’Arthur de Rudemont, s’imaginât qu’il hériterait de celui-ci, alors surtout que le marquis, doué d’une admirable santé, semblait bâti pour vivre cent ans, cela paraîtrait assez peu raisonnable, si l’on ne réfléchissait que quand il s’agit d’héritage, la question d’âge n’est rien, et que c’est la question de fortune qui est tout. L’âpreté en fait de succession a une façon de raisonner qui lui est propre. Elle ne se dit pas : « j’ai un parent au degré successible ; mais, comme il est plus jeune que moi, je mourrai avant lui. » Elle se dit : « j’ai un parent riche, j’en hériterai. » On admet qu’on peut mourir avant un parent pauvre, mais avant un parent riche jamais.
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