IV
Le village de Mulcent, sur le territoire duquel se trouve le château de Rudemont, est desservi, pour la poste, par le bureau de Condé-le-Châtel. Malgré la distance, c’est un facteur de Condé qui, tous les jours, vers deux ou trois heures de l’après-midi, apporte les lettres et les journaux au château. C’est sa dernière étape. Il y fait un fort dîner, et il part de là pour rentrer à Condé après dix heures de marche.
Le matin du jour où cette histoire commence, le père Gadebled, le facteur de Mulcent, avait trouvé, en faisant le tri dans le bureau de poste de Condé, une lettre adressée à M. le marquis Arthur de Rudemont et portant au haut de l’enveloppe la mention spéciale : « Personnelle et très pressée. »
Très pressée ? Il était sept heures du matin et il ne serait à Rudemont, en suivant sa tournée, qu’à deux heures de l’après-midi.
Le père Gadebled vivait dans le respect et l’adoration du marquis qui depuis dix ans lui faisait donner à dîner tous les jours, sans compter deux louis d’étrennes au 1er janvier.
Comment faire pour que cette lettre parvînt tout de suite à Rudemont ? Un moment, il avait pensé à changer l’ordre de sa tournée et à la commencer par Mulcent. Mais la religion du service avait arrêté cette idée révolutionnaire.
Alors, passant par chez lui avant de se mettre en route, il avait donné la lettre à son jeune garçon, qui allait partir pour l’école, en lui recommandant de la porter tout de suite à Rudemont.
En sortant de la ville, le gamin avait obéi à la recommandation paternelle ; mais bientôt la flânerie et le jeu la lui avaient fait oublier, et il n’était arrivé au château de Rudemont qu’à midi, au moment où le marquis, après son déjeuner, venait de monter à cheval pour aller faire une promenade dans la forêt.
L’enfant était resté tout d’abord penaud et confus, puis il avait insisté pour qu’on lui expliquât de quel côté M. le marquis était parti ; il courrait après et le rejoindrait ; il fallait qu’il lui remît une lettre pressée.
Comme ce moyen ne pouvait paraître praticable qu’à un enfant, le domestique, auquel le malheureux gamin s’adressait, lui avait pris la lettre des mains et l’avait portée dans le petit salon, où madame Mérault et M. de Carquebut, moins expéditifs que le marquis, prenaient leur café. Peut-être madame, – comme on disait en parlant de madame Mérault, – saurait-elle où M. le marquis était allé. Alors un domestique, montant à cheval, pourrait lui porter cette lettre.
Mais madame Mérault ne savait rien ; en sortant de table, le marquis était parti sans rien dire.
– Et qui donc a besoin de M. le marquis ? demanda M. de Carquebut, tout en battant lentement dans sa tasse l’eau-de-vie de cidre qu’il venait de mélanger à son café.
– C’est une lettre pressée qu’un enfant apporte.
– Eh bien ! donnez.
– Mais, monsieur…
– Donnez donc.
Les domestiques n’avaient pas l’habitude d’hésiter devant un ordre de M. de Carquebut, qui savait se faire obéir et plus encore se faire craindre. Celui qui portait la lettre posa le plateau sur le guéridon et sortit.
– Qui, diable ! peut envoyer une lettre pressée au marquis ? dit M. de Carquebut, surpris et blessé que pour une chose urgente on ne se fût pas, comme de coutume, adressé à lui tout d’abord.
Il prit la lettre.
– Tiens, elle porte le timbre de Paris.
– Alors, dit madame Mérault, il est probable que c’est Gadebled qui, voyant l’indication « pressée, » lui aura envoyé un gamin.
– Évidemment. Une écriture couchée, coulée ; les mots à peine formés : c’est d’une femme. D’ailleurs ça sent bon.
Il flaira la lettre et la retourna.
– Pour initiales, un E et une L. Arthur a donc fait des fredaines dans son dernier voyage à Paris ? Il faut voir ça.
Il allait couper l’enveloppe, quand madame Mérault lui arrêta vivement la main.
– Vous n’allez pas ouvrir cette lettre, j’espère…
– Et pourquoi non, je te prie ?
Madame Mérault avait depuis longtemps perdu l’habitude de tutoyer son frère. Elle trouvait cela plus digne et plus noble. Mais M. de Carquebut, qui n’avait guère souci de la dignité, continuait de tutoyer sa sœur.
– Êtes-vous gris ? demanda-t-elle.
– Et toi, es-tu folle ?
– Comment de sang-froid pouvez-vous avoir l’idée de lire une lettre qui n’est pas pour vous ?
Il rejeta la lettre sur le plateau et se remit à battre son gloria à grands coups.
Madame Mérault se leva et, allant à la porte, qu’elle ouvrit, elle constata qu’il n’y avait personne dans le vestibule pour l’écouter ; alors, revenant vers son frère et se posant devant lui :
– À propos de cette lettre, dit-elle, laissez-moi vous faire une observation que j’ai depuis longtemps sur les lèvres.
– Si tu l’as depuis longtemps, il n’y a pas d’inconvénient à ce que tu la gardes encore ; fais-m’en donc grâce. Tu aimes à prêcher, c’est bien ; moi, je n’aime pas à entendre prêcher. Ne nous contrarions pas dans nos goûts.
Mais madame Mérault ne se laissa pas imposer silence.
– Il ne s’agit pas de nos goûts ; de ce côté, je vous laisse parfaitement libre et ne vous contrarie pas, si peinée que je puisse être. Il s’agit de nos intérêts, au moins des vôtres, et là-dessus vous entendrez quand même ce que je crois devoir vous dire.
M. de Carquebut avait bu son gloria à petite gorgée ; sa tasse vide, il la remplit de cognac.
– À ta santé ? dit-il.
Puis, ayant vidé sa tasse d’un trait, il alla se jeter sur un canapé.
– Je t’écoute, dit-il ; défile ton chapelet ; mais, si je m’endors, ne me réveille pas.
Il s’étendit sur le canapé, posant ses bottes sur l’un des coussins et sa tête sur l’autre : sa barbe rousse, se dressant en l’air, ressemblait à un nid de broussailles.
– Ce que je veux, commença madame Mérault, c’est vous donner un avertissement : vous en ferez tant dans cette maison, que notre cousin finira par se fâcher.
– Je voudrais voir ça.
– Continuez, et vous le verrez certainement.
– Jamais. Arthur est incapable de se fâcher, c’est un mouton ; d’ailleurs il a peur de moi. Chacun a sa manière pour établir son influence : toi, c’est par la douceur ; moi, c’est par la crainte. Comme ça nous ne nous jalousons point.
– Je ne dis pas que le marquis ne vous craint point, je crois même qu’il prend toutes sortes de précautions pour ménager votre caractère ; mais je dis que vous en arriverez à vous faire si bien craindre qu’il voudra se débarrasser de vous.
– Il n’oserait pas.
– Croyez-vous qu’il n’aurait pas été exaspéré, si vous aviez ouvert cette lettre, et croyez-vous que dans un mouvement d’exaspération il ne serait pas homme à vous faire sortir d’ici ? Comprenez donc que lorsqu’on a passé la mesure, c’est de ces explosions de colère qu’on doit avoir peur.
– Je fais peur aux autres, mais pour moi je n’ai peur de rien.
– Ne dites pas de niaiseries, vous savez bien qu’avec moi ces gasconnades sont inutiles ; vous seriez un s*t de braver le marquis sans raison et à propos de choses futiles. Croyez-moi, gardez une juste mesure.
– Tu m’ennuies avec ta mesure ; je comble la mesure, je dois garder la mesure. Explique-toi.
– C’est bien simple, et, si vous vouliez examiner vos agissements depuis dix ans que vous êtes ici, vous verriez vous-même qu’il est grand temps de vous arrêter dans le chemin que vous avez pris ; car la culbute est au bout, et ce bout maintenant n’est pas éloigné. Récapitulez, depuis l’histoire des chevaux du marquis, que vous lui prenez pour votre début, jusqu’à celle du pot-de-vin de dix mille francs que vous vous êtes fait donner il y a quinze jours pour la dernière vente de bois.
– Qui t’a dit ?…
– Je le sais, cela suffit. Croyez-vous que si Arthur, dans un moment d’exaspération, faisait lui-même cette récapitulation, il ne se fâcherait pas ?
– S’il faisait le même compte à propos de toi, il me semble qu’il pourrait bien se fâcher aussi.
– Et pourquoi, je vous prie ? En quoi ai-je blessé le marquis, en quoi l’ai-je gêné ? Depuis dix ans que je suis ici, j’ai tenu sa maison de telle sorte que je lui ai économisé au moins cinq cent mille francs ; tandis que vous, de votre côté, vous lui en gaspilliez quelques centaines de mille. Et ce n’est pas là la seule différence entre nous : tandis que vous faisiez tout pour vous rendre insupportable, je faisais tout, moi, pour me rendre indispensable.
– Tu ménageais l’héritage d’Arthur, voilà tout.
– Et vous, vous le compromettiez, voilà la nuance.
– J’aime mieux la franchise que l’hypocrisie.
– Il n’y a point d’hypocrisie dans ma conduite : je n’ai jamais caché que je comptais sur cet héritage, non pour moi, mais pour mon fils.
– Et tu voudrais bien que monsieur ton fils fût seul à le recueillir, n’est-ce pas ? Si Arthur me faisait sortir d’ici, comme tu le dis, cela arrangerait bien vos affaires : un testament et le tour serait fait. M. le magistrat serait propriétaire de Rudemont. Un joli coco pour cela, avec sa mine pâle, ses yeux en coulisse et sa figure de sucre de pomme ; un garçon de vingt-cinq ans qui ne sait seulement pas boire deux bouteilles et qui a peur des filles. Le fameux seigneur de Rudemont ! Rudemont m’appartient, je vous le prouverai.
– Il me semble que nos droits sur Rudemont sont égaux aux vôtres.
– Je suis l’aîné, et je suis un homme peut-être.
Disant cela, M. de Carquebut sauta du canapé et se dressa devant sa sœur.
– Faites donc moi sortir d’ici ! cria-t-il.
Madame Mérault haussa les épaules.
– Si je voulais vous faire sortir d’ici, dit-elle doucement, je ne prendrais pas la précaution de vous avertir, ainsi que je viens de le faire. Vous êtes un s*t d’avoir eu une pareille idée. Si vous ne comprenez pas que mon amitié désire votre présence ici, comprenez au moins que mon intérêt l’exige.
Il ouvrit les yeux.
– Nous nous tenons l’un l’autre, et par cela seul que nous sommes ici depuis dix ans, nous avons aux yeux du marquis acquis le droit d’y rester. Il y a prescription, comme on dit au tribunal. Arthur ne veut pas se marier, mais enfin il peut changer d’avis. Si cela arrivait, je suis bien certaine qu’il serait retenu par la pensée qu’il faudrait rompre avec nous. Que l’un de nous parte, le droit de celui qui restera sera moins fort de moitié. Il est plus difficile de renvoyer deux personnes que d’en renvoyer une seule. Comprenez-vous ?
– C’est vrai cela, dit M. de Carquebut après un moment de réflexion.
– Vous auriez dû le sentir depuis longtemps.
– C’est parce que je craignais vaguement un mariage que je voulais ouvrir cette lettre ; il faut nous méfier des femmes.
– D’une femme, oui ; des femmes, non. On épouse une femme, on ne les épouse pas toutes. Mais le voici qui arrive, taisons-nous.