VII

1823 Mots
VII Il était près de minuit quand le marquis de Rudemont arriva à Paris. À cette heure avancée, il hésita s’il irait tout de suite chez Emma Lajolais. Ce n’était pas le moment de se présenter chez une malade, chez une mourante. Il valait mieux qu’il remît sa visite au lendemain matin et qu’il se fît conduire au pied à terre qu’il avait dans les Champs-Élysées. Mais cette pensée qu’elle était mourante le détermina, après avoir balancé le pour et le contre, à aller rue Le Peletier, ce soir même. Bien qu’il fût minuit passé lorsqu’il descendit de voiture, il trouva la porte-cochère à moitié ouverte et le vestibule éclairé comme s’il n’avait été que dix heures du soir. Dans la loge, le concierge se tenait sur son fauteuil, roide et éveillé. Arthur n’était jamais venu dans cette maison, qu’Emma Lajolais n’habitait point du temps qu’elle était sa maîtresse ; il dut donc parler au concierge pour demander à quel étage se trouvait l’appartement de la comédienne et s’il pouvait monter chez elle. – Bien sûr qu’il pouvait monter ; ces messieurs et ces dames allaient arriver. Au premier au-dessus de l’entresol, la porte en face. Quels messieurs, quelles dames Emma pouvait-elle recevoir à pareille heure ? Il monta vivement l’escalier, éclairé jusqu’au premier étage. La porte en face, suivant l’indication du concierge, était entrouverte, et du palier de l’escalier on apercevait un vestibule dans lequel brûlaient deux lampes. Le marquis sonna, un timbre retentit ; mais personne ne vint à cet appel. Il sonna une seconde fois ; on ne répondit pas davantage. Après un moment d’attente, il se décida à entrer dans le vestibule. Des manteaux, des châles, des par-dessus, des chapeaux d’hommes et de femmes étaient accrochés à des patères, et, par la porte poussée sans être complètement fermée, on entendait un murmure de voix sortant d’une pièce voisine. De nouveau il attendit ; puis, comme personne ne venait et que ce murmure continuait, il entra dans cette pièce. C’était une salle à manger, au milieu de laquelle une table recouverte d’une nappe se trouvait dressée ; au-dessus de cette table, des lampes étaient allumées. Cinq ou six personnes étaient groupées çà et là. Dans l’embrasure d’une fenêtre, deux joueurs abattaient gravement des cartes sur un petit guéridon recouvert d’un cachemire ; tandis qu’une jeune femme de tournure élégante, debout devant un dressoir, s’occupait à arranger des pâtisseries sur des assiettes. Sa toilette et son attitude disaient clairement que ce n’était point une femme de chambre ; à ses poses étudiées qui avaient plus de style que de naturel, on pouvait conjecturer que c’était une comédienne. Lorsque le marquis entra, tout le monde tourna les yeux de son côté et l’examina curieusement ; mais personne ne vint à lui ni ne lui adressa la parole. En attendant l’arrivée d’un domestique, le marquis resta debout près de la porte, se demandant ce que signifiait tout cela. Emma s’était-elle moquée de lui ? Sa maladie n’était-elle qu’un prétexte mis en avant pour le décider à venir ? Assurément il n’était pas chez une malade, mais chez une femme qui donnait à souper. Emma, sans doute retenue à son théâtre, allait rentrer d’un instant à l’autre. À ce moment il se fit un brouhaha dans l’escalier, et presque aussitôt dans le vestibule on entendit un bruissement d’étoffe et un murmure de voix avec des éclats de rire étouffés. La porte s’ouvrit et une femme parut, enveloppée dans une sortie de bal ; elle était suivie d’un monsieur à l’aspect vénérable et de deux jeunes gens en costume de soirée : habit noir, cravate blanche et gilet en cœur. – Ah ! là, là, mes pauvres enfants, dit-elle en jetant sa pelisse sur une chaise, j’ai cru que nous ne finirions jamais : un guignon. Comment va cette pauvre Emma ? – Toujours de même, répondit la jeune femme qui disposait les pâtisseries. – Ce qui m’a tant retardée, c’est que j’ai voulu lui amener le docteur, et puis nous avons été prendre des langoustes chez Potel et Chabot. Disant cela, elle se tourna vers les jeunes gens qui l’accompagnaient en portant chacun des paquets enveloppés de papier blanc. – Gontran, dit-elle à l’un d’eux, déposez donc votre marée, et vous, Jules, vos bouquets. Puis, revenant aussitôt au personnage grave, avec un sourire : – Docteur, dit-elle, voulez-vous que nous allions dans la chambre de la malade ? Vous n’êtes pas là pour vous amuser. Elle passa la première ; mais, au moment de quitter la salle à manger, elle se retourna : – Je vous en prie, dit-elle aux convives, ne venez pas dans le salon et tenez toujours la porte fermée pour qu’elle n’entende pas le bruit de vos voix. Une femme de chambre s’était enfin montrée, mais le marquis n’alla point à elle ; ce n’était pas le moment de demander à être introduit auprès d’Emma, puisqu’elle était aux mains du médecin. Il attendrait. Maintenant il commençait à comprendre. Emma ne l’avait pas trompé ; elle était vraiment malade, et ces apprêts de souper étaient pour des amies ou des camarades qui de cette maison faisaient la leur. On venait prendre des nouvelles de la malade et en même temps on soupait ou bien l’on jouait. À ce moment, deux nouveaux venus entrèrent dans la salle à manger. L’un était un comédien, au moins le marquis en jugea ainsi à son menton rasé et à sa peau luisante et bistrée ; l’autre était un jeune homme qui, par la façon de porter une toilette prétentieuse, de tenir une canne à pomme d’écaille, et de se tasser le cou dans un col roide, avait tout l’air d’un commis endimanché. Cependant ce devait être une sorte de personnage, car à son arrivée il y eut parmi les femmes de ces exclamations en usage au théâtre pour marquer la surprise et la joie : on se renversa en arrière, on leva les bras au ciel et des mains se tendirent vers lui avec des haussements d’épaules. – Ce cher Andrieu, comme c’est gentil à lui d’être venu ! Vous allez souper avec nous. Moins expansifs ou moins vivement touchés par cette visite, les hommes gardaient une attitude roide. Tout en serrant les mains qui venaient au-devant de la sienne, le « cher Andrieu » se défendait d’accepter cette invitation. – Il était obligé de rentrer à son journal, il n’était venu que pour prendre lui-même des nouvelles de cette pauvre Ma. – Attendez un peu, le docteur va sortir, et vous entrerez après ; elle sera heureuse de vous voir. Elle vous est très reconnaissante de ce que vous dites d’elle tous les jours. C’est bien gentil à vous. – Le fait est que si elle a un bel enterrement et une bonne presse, elle pourra m’en savoir gré. Depuis un mois, j’ai eu soin d’entretenir l’émotion ou la curiosité ; on ne lui a jamais fait tant de réclames quand elle jouait. – Vous restez à souper ? – Je ne sais pas si je pourrai. – Allons, c’est entendu ; pour faire plaisir à Emma, et puis il y aura un bac. – Alors je reste. Pendant cet entretien, un des joueurs avait quitté le guéridon et s’était avancé vers l’une des jeunes femmes qui se tenaient auprès du marquis. Alors, lui parlant à voix étouffée, mais pas assez bas cependant pour que ses paroles n’arrivassent point jusqu’au marquis : – Je te défends de te placer à table à côté du petit Andrieu. – Parce que ? – Parce que je sais ce que je sais, et cela suffit. – Si Andrieu se place auprès de moi, je ne peux pas me lever et le planter là. Vous ne voyez que votre jalousie stupide, vous ; mais, moi, j’ai autre chose à considérer. – Mon repos n’est, donc pas à considérer ? – Et mon talent ? Je ne suis pas une grue, moi, mon cher ; je suis une artiste. Andrieu peut me faire engager aux Polies, je ne veux pas me fâcher avec lui. – Je ne veux pas t’en faire non plus un ennemi ; je veux au contraire t’en faire un ami, mais dans des limites qui me rassurent. Dis-lui donc que tu lui serviras un abonnement de cent francs par mois pour qu’il parle de toi convenablement dans son journal. – Je n’oserai jamais. – N’aie donc pas peur ; il accepte ce genre de subvention pour d’autres, il ne te refusera pas. La porte du salon s’ouvrit et le docteur entra dans la salle à manger. – Eh bien ? dit-on en se tournant vers lui. Mais, avant de répondre, il s’assura que la porte était bien fermée. Alors, levant les bras au ciel : – Rien à faire, dit-il ; encore quelques jours peut-être. Je m’en doutais d’après ce qu’on m’avait dit : l’examen a confirmé mes craintes. Vous voyez, ma chère Balbine, que je ne peux rien de plus que mes confrères. Vous avez voulu mon avis, et avec votre bienveillance ordinaire, vous avez cru que j’allais faire un miracle. Les miracles, ma pauvre enfant, ne sont pas plus dans les mains du médecin que dans celles des autres hommes. On voulut garder le médecin, mais il se retira. Alors le marquis s’approcha de la jeune femme à laquelle on avait donné le nom de Balbine. – Voudriez-vous, madame, lui dit-il, faire prévenir Emma que le marquis Arthur de Rudemont désire la voir, et lui demander si elle veut me recevoir en ce moment ou bien si elle préfère que je revienne demain matin. – Comment, monsieur le marquis, s’écria Balbine, c’est vous ? Et vous étiez là sans que personne vous répondît. Je vous ai bien vu en entrant tout à l’heure ; mais je n’avais pas l’honneur de vous connaître, et j’ai cru que vous aviez été amené par une de ces dames. C’est Emma qui va être heureuse de vous voir ! Elle m’a parlé de vous pendant toute la journée, et elle a sur son lit l’Indicateur des chemins de fer pour étudier l’heure des arrivées. – Voulez-vous la prévenir que je suis à sa disposition ? – Tout de suite, monsieur le marquis. Si l’on avait regardé le marquis alors qu’on ne le connaissait point, on l’examina plus curieusement encore lorsqu’il se fut nommé. Il y eut aussi un changement instantané dans les attitudes ; au laisser-aller succéda une sorte de gravité ; les gens du monde reprirent leur tenue, ceux qui n’en étaient pas prirent des poses. Balbine fut au moins un quart d’heure sans revenir, enfin elle parut. – Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, dit-elle ; mais Emma n’a pas voulu vous recevoir dans l’état où elle était. Elle a craint de vous faire peur : nous l’avons arrangée. Ne laissez pas paraître que vous la trouvez changée. Lorsque le marquis fut entré dans le salon, il y eut une explosion de paroles ; la tenue aussi bien que les poses disparurent. – Eh quoi ! c’était là le marquis de Rudemont ? Il avait l’air d’un taureau. Il était très bien. La rentrée de Balbine dans la salle à manger interrompit ces propos. – Si nous nous mettions à table, dit-elle ; moi, je meurs de faim. Soupons pendant que le marquis et Emma causent : après j’irai la veiller, c’est mon tour, et moi, je ne peux pas passer la nuit à jeun. On se mit à table. Alors Balbine, se penchant vers son voisin de droite : – Emma a-t-elle de la chance ? dit-elle en parlant la bouche pleine. Se rendant compte de son état, elle était très tourmentée relativement à Denise, car la pauvre petite va être seule et sans le sou, tout étant saisi ici. Alors elle a écrit trois lettres à ceux qui pouvaient être le père de l’enfant. – Il n’y en a que trois ? – Il n’y en a qu’un, c’est le marquis de Rudemont ; elle en est sûre, et vous comprenez, mon cher, une femme sait cela. Mais, comme elle s’était fâchée à mort autrefois avec le marquis, elle ne savait pas s’il voudrait répondre ; alors elle avait pris ses précautions d’un autre côté en appelant ceux qui pouvaient croire que l’enfant leur appartenait. C’est le marquis qui a répondu le premier. – Et si les autres répondent aussi ? – On les laissera à la porte. Pauvre petite Denise, je suis bien heureuse pour elle !
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER