VIII
En entrant dans la chambre de la malade, le marquis s’arrêta un moment.
Ses yeux avaient été éblouis par la vive clarté de la salle à manger, et, comme la chambre n’était éclairée que par une lampe dont l’abat-jour était baissé, il ne voyait pas devant lui.
– Par ici, dit une voix partant d’un des angles de la pièce.
Il reçut une commotion : c’était toujours la même voix harmonieuse et chaude ; ni le temps ni la maladie n’avaient eu de prise sur elle. Sans raisonner et par un élan spontané de l’âme, il se figura qu’il allait retrouver celle qu’il aimait si ardemment dix années auparavant.
Vivement il s’avança vers le lit, sur lequel apparaissait au milieu de l’ombre une forme blanche, confuse.
– C’est toi. Arthur ! répéta la voix. Que tu es généreux d’être venu !
Il sentit qu’on lui prenait la main et qu’on la lui serrait.
– J’ai reçu votre lettre à midi, dit-il ; je suis parti aussitôt.
Il avait parlé pour échapper à l’émotion qui l’étreignait.
– Votre lettre ? Ah ! Arthur, est-ce ainsi que tu dois me parler ?
En même temps, il sentit une larme tomber sur sa main et deux lèvres qui le brûlèrent.
– Mon empressement à répondre à ta demande prouve mieux mes sentiments que les protestations, il me semble.
– C’est toi, c’est bien toi ? Tu es toujours le meilleur et le plus généreux des hommes.
– Tu avais douté de moi ?
– Non pas de l’Arthur qui m’aimait autrefois, et c’est à celui-là que j’ai écrit ; mais je ne savais pas ce qu’était devenu le marquis de Rudemont, et quel homme lirait ma lettre : celui d’autrefois ou celui de maintenant. Tu es accouru : les années ne t’ont pas endurci.
Il s’était peu à peu habitué à l’obscurité, et maintenant il voyait celle qui lui parlait.
Comme elle était changée, la malheureuse ! flétrie, vieillie : le temps avait été aussi dur pour elle que le mal. Rien ne restait de la femme qu’il avait aimée, rien que la voix et aussi un éclair dans le regard : pour le reste, la mort elle-même. Et cependant pour dissimuler les traces de la maladie, elle s’était enveloppée dans des flots de mousseline ; ses bras, son cou, étaient cachés. Mais la main qu’elle promenait fiévreusement sur le lit n’avait plus ni sang ni chair, et l’on voyait les os sous la peau ridée et décolorée. Mais le visage, qui s’enfonçait dans la mousseline, était décharné, les lèvres étaient exsangues, les yeux rentrés dans leurs orbites comme dans deux trous noirs.
Pendant que le marquis l’examinait, elle suivait son regard et devinait, avec la terrible clairvoyance des mourants, les émotions de tristesse qui l’agitaient.
– Je te l’avais écrit, dit-elle avec un accent brisé ; tu devais t’attendre à me trouver changée. Toi, au contraire, tu es toujours fort, solide, plein de santé, avec quelque chose de digne que tu n’avais pas autrefois ; ta barbe, qui grisonne par places, te donne plus de noblesse. Tu as pris la vie par le bon côté, tandis que moi je la continuais par le mauvais ; mais qui peut s’arrêter sur cette pente ? Enfin ce qui est fait est fait, il n’y a pas à revenir en arrière. C’est de l’avenir qu’il faut nous occuper, pas du mien…
Il fit un mouvement.
– Ne cherche pas à me donner des illusions, ce serait en pure perte. Cette excellente Balbine, qui me soigne avec un dévouement admirable et qui vient tous les soirs, après son théâtre, passer la nuit près de moi ou tout au moins me voir, quand j’ai une autre amie pour me veiller ; Balbine a voulu m’amener son médecin, en qui elle a une foi aveugle. C’est une manie si commune chez les gens de vous proposer leur médecin, que je ne me suis pas opposé à ce désir. Il est venu, ce fameux médecin. Sais-tu ce qu’il m’a dit ? – Qu’il fallait laisser agir la nature, ne pas me fatiguer par des remèdes, et que j’irai de mieux en mieux. – Ils appellent cela la nature ! Enfin ils ont raison : c’est elle qui vous crée, c’est elle qui vous tue ; c’est toujours la nature. Tout ce que tu me dirais ne changerait pas ma conviction et tu n’arriverais pas à me tromper. Je sais la vérité ; je fais mieux que la savoir, je la vois, je la sens, et c’est pour cela que je t’ai fait venir. Maintenant, que tu es là, causons sérieusement. Mais avant tout assieds-toi dans ce fauteuil, que je te voie en face ; cela me fatigue de lever les yeux jusqu’à toi.
Il fit ce qu’elle lui demandait, et, comme le fauteuil était bas, il se trouva sous la lumière de la lampe.
– J’ai bien hésité avant de t’écrire, dit-elle, non pas par doute de ta bonté ou de ta générosité ; mais parce que je m’inquiétais de savoir si, après t’avoir empêché d’être le père de ma fille quand tu le désirais, tu voudrais bien le devenir quand je te le demanderais. Avant tout, il faut donc que je t’explique ce qui m’a déterminée à agir comme je l’ai fait il y a dix ans.
– Pourquoi rappeler le passé ?
– Ce n’est pas pour mon plaisir, crois-le bien, ce n’est pas davantage pour te peiner ; mais c’est parce que ce passé doit décider l’avenir, au moins celui de Denise.
Le marquis fit un signe de la main pour dire qu’il écoutait.
– Tu ne doutes point, n’est-ce pas, que j’aie eu pour toi un véritable amour ?
Il inclina la tête en avant.
– Plus que de l’amour, de l’adoration. Malheureusement il paraît que rien n’est éternel en ce monde. Il y a, dit-on, des femmes qui restent jusqu’à la mort fidèles à leurs sentiments. Je ne suis pas de ces femmes-là ; tout en t’aimant, je n’ai pas su te rester éternellement fidèle. Je te demande pardon de te parler d’une façon si embrouillée ; mais les mots ne me viennent pas pour t’expliquer une situation qui, au moment où elle existait, était pour moi inexplicable. Je t’aimais, et, tout en t’aimant, je te trompais : voilà la vérité, celle qu’il faut que je confesse, et je le fais en toute sincérité.
Elle s’arrêta un moment, puis elle reprit après avoir péniblement respiré :
– Qu’un homme aime une femme, et il trouvera tout naturel de la tromper. Ce sera un caprice, une fantaisie, ça ne tire pas à conséquence : il faudrait que cette femme eût le caractère bien mal fait pour se fâcher. Au contraire, que ce soit une femme qui trompe celui qu’elle aime, il se fâchera. Ce fut ainsi que les choses se passèrent entre nous. Tu crus que je ne t’aimais plus. Si tu avais pu lire dans mon cœur, si tu avais pu avoir la preuve que mon amour pour toi n’avait jamais été plus grand !
Elle s’interrompit pour prendre la main d’Arthur et l’attirer vers elle.
– Regarde-moi, dit-elle, regarde-moi dans les yeux : c’est une mourante qui te parle, et je te jure qu’il n’y a pas une seule de mes paroles qui ne soit l’expression de la vérité absolue. Je t’aimais. Quand tu vins à moi, ayant aux mains une preuve si écrasante qu’il était impossible de nier, je voulus te dire que je t’aimais ; je te le dis en effet, je te le criai. Mais tu ne voulus pas m’entendre : puisque j’avais pu te tromper, je ne pouvais plus t’aimer. Tu étais décidé à rompre. Ah ! je ne t’accuse pas de cruauté ; tout autre à ta place eût agi comme toi. Est-ce qu’on pardonne à une femme ? c’est ridicule. On se serait moqué de toi si tu l’avais fait.
– Je n’ai point eu souci des autres, je n’ai été entraîné que par mon désespoir.
– Ah oui ! tu m’aimais bien, et c’est en te voyant souffrir que j’ai senti toute la puissance de mon amour. Il fallait rompre. Ordinairement c’est bien facile de rompre avec une femme : dans une querelle de ce genre, les paroles partent si vite et portent si loin qu’on ne peut pas revenir en arrière. Mais, nous ne pouvions pas rompre ainsi, car il y avait un lien qui nous tenait solidement attachés l’un à l’autre : Denise, notre fille. Tu l’aimais. Décidé à te séparer de la mère, tu ne voulais pas abandonner ton enfant. D’ailleurs, à côté de la raison de tendresse, tu en avais encore une autre pour vouloir ta fille : tu n’osais pas la laisser aux mains d’une femme que tu ne jugeais plus digne de l’élever. Au premier mot touchant ce sujet, je compris combien la lutte serait difficile avec un homme tel que toi, que j’avais toujours vu poursuivre, coûte que coûte, l’exécution de ses désirs. Tu étais homme à m’enlever Denise de force, et, précisément parce qu’elle était reconnue seulement par moi et non par toi, à l’emporter à l’étranger pour qu’elle t’appartînt.
– Je l’aimais.
– Et moi aussi, je l’aimais. Que faire ? Je savais qu’en te l’abandonnant, elle serait élevée avec tendresse et qu’un jour elle serait riche de la fortune que tu lui donnerais. Mais pour te l’abandonner il fallait me séparer d’elle, et je n’eus pas ce courage. Je ne pus me résigner à ce sacrifice, d’abord parce que j’aimais l’enfant, ensuite parce que je t’aimais toi-même. Je te perdais ; mais au moins je gardais notre fille, ta fille.
Le marquis avait écouté ce long récit avec la plus profonde attention, sans que son visage trahit aucun des sentiments qui successivement l’agitaient ; mais, arrivé à ce point, il fit un geste pour interrompre.
– Tu veux me demander, n’est-ce pas, dit-elle en continuant, comment, raisonnant et sentant ainsi, j’ai pu agir comme je l’ai fait ? Je vais te le dire : Quand tu vins me demander Denise et que je te la refusai, je compris que tu ne te laisserais pas arrêter par ce refus et que tu saurais bien me prendre l’enfant. D’ailleurs tu ne pris pas la peine de cacher ton intention. Te rappelles-tu tes paroles ?
– Je te dis que l’enfant était à moi et que je la voulais : ce sont là, il me semble, mes paroles. Au reste, j’étais si profondément troublé, que je n’ai gardé qu’un souvenir confus de ce qui a pu échapper à mon émotion et à ma colère.
– À ces mots, déjà bien assez effrayants, tu en ajoutas d’autres plus précis encore, et qui me donnèrent la conviction qu’un jour ou l’autre tu m’enlèverais Denise : l’aurais-tu fait ?
– À ce moment, c’était en effet mon intention et je croyais avoir de justes raisons pour le faire.
– Ce fut cette conviction qui me dicta ma conduite. Tu voulais Denise, je la voulais aussi. Qui de nous deux l’emporterait ? Je te savais puissant : il fallait donc pour t’arrêter un moyen héroïque. Ce n’est pas impunément, crois-le bien, qu’on joue la comédie, et qu’on habitue son esprit et son cœur à des idées romanesques ou fantaisistes ; peu à peu, on se laisse aller à jouer la vie comme on joue la comédie. Tu voulais ta fille, parce qu’elle était ta fille. Il n’y avait donc qu’un moyen certain de t’empêcher de persister dans ta volonté : c’était de t’enlever la certitude de ta paternité. Ce fut ce que je fis, poussée à bout par tes menaces et par ma crainte. Oui, pour garder mon enfant, j’eus le triste courage de te dire qu’elle n’était pas ta fille.
Le marquis s’était levé ; elle étendit la main pour le retenir, mais il recula vivement.
– Oh ! Arthur, s’écria-t-elle désespérément, pourras-tu me pardonner ce crime ? Ce n’est pas pour moi que j’implore ce pardon ; c’est pour elle, pour Denise, pour notre fille : ta fille, ta fille, je le jure.