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Dans les yeux de Clémence
Clémence était à sa place, près de la fenêtre. Ce serait sans doute prétentieux de dire qu’elle m’attendait. Même si j’aimais assez cette idée : une vieille dame qui sourit intérieurement parce qu’elle sait que je vais bientôt arriver. Bruxelles dehors. Elle dedans. Un curieux face-à-face entre cette femme en partance et la ville figée par le froid. Une inertie totale. D’ici quelques mois, la vie reprendrait… mais pas pour tous. Le bureau de chômage ne m’avait pas loupé. À force de refuser des jobs pour me consacrer à mes enquêtes, j’avais fini par être dans la ligne de mire de cette petite administration, en particulier d’une certaine madame Ramirez, une femme qui me surveillait sans cesse, qui guettait le moindre de mes faux pas. J’avais fait du black, et ça s’était su. Ramirez exultait. Pour purger ma peine, j’avais opté pour deux cents heures de travail d’intérêt général. Visiter des vieux à leur domicile, leur apporter à bouffer, des médicaments, caresser leur chat, allumer la télé, aérer leur univers désespéré. J’avais hérité de Clémence, 85 ans. Vu sa méforme physique, je me demandais si je finirais mes deux cents heures avec elle ou si j’allais être muté ailleurs, chez un autre vieillard, dans un autre appartement sentant le renfermé, la proximité de la mort.
Elle habitait rue du Marché-aux-Poulets. Le dernier étage d’une maison très étroite, toute en brique et un peu triste. Il n’y avait plus beaucoup d’habitants dans le quartier. Les rez-de-chaussée étaient occupés par des commerces, des restaurants ou des bars. Les étages servaient le plus souvent de bureaux ou de débarras. Mais quelques-uns résistaient, comme Clémence, dans ce centre-ville un peu morne, ce décor du tourisme d’un jour et de la vie noctambule dédiée aux enterrements de vie de garçons et aux brûlages de culotte. Les rideaux de son appartement demeuraient toujours fermés. Mais je me doutais de ce qu’il y avait derrière : Bruxelles et sa complexité architecturale, son tissu urbain chaotique, cet Îlot Sacré, préservé, mais si peu. Sur les rebords de fenêtres et sur le buffet, des bibelots horribles, comme ceux qui restent seuls, abandonnés place du Jeu-de-Balle à la fin du marché aux puces. Des bondieuseries, une photo du pape, celui d’avant – Clémence n’était plus très en phase avec l’actualité. Mais il y avait de la brillance dans ses grands yeux très bleus. Des souvenirs aussi. Un certain Bruxelles disparu, une jeunesse et une vigueur éteintes. De l’amour ou, plus justement, un amour, sans doute perdu lui aussi. Un amour très fort, parti trop tôt… car ils s’en vont toujours prématurément, les amours.
C’était la cinquième fois que je lui rendais visite. Je restais une heure ou deux. L’odeur de l’appartement, la couleur du papier peint et de la moquette, l’immobilisme, la pendule arrêtée, tout ça me donnait le bourdon. Généralement, je passais le temps en lisant des vieux bouquins sur Bruxelles. Il y en avait une kyrielle sur une étagère. Des classiques, un peu dépassés, un peu défraîchis : Alphonse Wauters, Louis Verniers, Guillaume Des Marez, Jean d’Osta… Je tournais les pages, je regardais les vieilles photos, j’emmagasinais des tonnes de détails sur l’histoire de Bruxelles, sur l’Îlot Sacré.
Ce jour-là, le silence me pesait encore plus que d’habitude. J’avais envie de déguerpir vite fait. Le bureau de chômage n’y aurait vu que du feu. Et ce n’est pas Clémence qui m’aurait dénoncé. Elle ne semblait d’ailleurs plus apte à dénoncer quoi que ce soit, si ce n’est le temps qui l’avait prise en traître. Je m’apprêtais à partir quand j’ai senti cette terrible présence dans mon dos. Je me suis retourné. Clémence me fixait avec insistance. J’étais pétrifié. La petite vieille que je croyais inoffensive me parlait avec ses yeux. Alors j’ai retiré ma veste et je me suis assis à la table, en face d’elle. Elle n’avait pas dit un mot. Je n’avais encore jamais entendu sa voix. Elle me regardait toujours, mais avec plus de tendresse, comme si elle voulait me remercier d’être resté. Je me suis mis à lui poser des questions, auxquelles elle ne répondait pas. Elle m’a souri. Un sourire franc. Un sourire qui avait vu, entendu, senti, ressenti, durant des décennies. Un sourire-résultat, quelque chose de serein, qui permettait d’avoir confiance en la vie – malgré tout. Je me suis finalement lassé de la questionner. J’ai attrapé un livre au hasard sur l’étagère : Îlot Sacré, de Georges Renoy. Et j’ai attendu que les heures passent.
Plus tard, comme elle ne se décidait toujours pas à parler, j’ai commencé à raconter les derniers petits soubresauts de ma vie de trentenaire glissant résolument vers la quarantaine :
– Elle s’appelait Jane. Ça fait près d’un an qu’elle est partie. À Paris, la ville lumière comme on dit. La ville des éblouissements. Pas comme ce petit Bruxelles. C’est du moins ce qu’elle disait, sans doute ce qu’elle pense toujours. Les belles femmes rêvent d’éclats, de brillance. Parce que ça leur renvoie une image rassurante d’elles-mêmes, ça les prolonge dans le paysage de leurs fantasmes les plus romantiques. Jane ne voyait plus tout ça avec moi. Alors, un jour, elle est partie…
Les yeux de Clémence me regardaient avec tellement d’intensité que j’ai baissé les miens. J’ai poursuivi en caressant la nappe, doucement, comme si je cherchais quelque chose incrusté dans le tissu :
– Les hommes trop cons laissent partir les femmes trop belles.
Mes petites envolées étaient de l’ordre du magazine féminin. Mais Clémence semblait apprécier cette histoire de séparation à sens unique ; ça lui parlait visiblement. Je lui ai même servi une citation de Richard Brautigan :
– « Rien de ce qu’on peut dire ne rendra jamais heureux le type qui se sent dans une m***e noire parce qu’il a perdu celle qu’il aime. »
Les heures coulaient. Tellement que j’avais presque oublié cette autre histoire, le bar où l’inspecteur Rinaldi voulait que j’aille faire un tour : À L’Imaige Nostre-Dame.