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La valse du tabouret
J’ai croisé le regard du gars et je n’y ai rien vu, si ce n’est un mélange de frustration et d’abrutissement alcoolique. D’une laitance malsaine, le blanc de ses yeux était injecté de sang. Ça faisait un moment qu’il dansait seul au milieu du bar. Enfin, pas vraiment seul… Il faisait une espèce de slow endiablé avec un haut tabouret qu’il serrait solidement contre son torse comme une amoureuse d’un soir. Quand la musique ralentissait, il approchait sa tête du coussinet en similicuir pour y déposer un b****r à la bière. Sa chemise complètement ouverte laissait apparaître une bedaine bien ronde. Derrière le comptoir, la barmaid soupirait en lavant des verres. Il y avait un autre client assis dans un coin, amorphe devant sa chope ; rien de tout ça ne semblait l’intéresser. Et puis, une curieuse odeur de poisson régnait dans l’établissement…
Les baffles crachaient les décibels, des variétés françaises sirupeuses. Les morceaux s’enchaînaient et le type ne semblait pas près de lâcher sa conquête. J’étais pourtant venu pour ça, le tabouret. La veille, un homme s’était sans doute servi d’un siège du style pour se pendre ici même, dans ce bar perdu au fond d’une impasse du centre-ville : À l’Imaige Nostre-Dame, à deux pas de chez Clémence. On avait parlé de ce fait divers dans la presse ; les canards sont friands de ce genre de choses. Les hommes de l’inspecteur Rinaldi avaient embarqué le tabouret incriminé comme pièce à conviction. Je voulais pourtant me faire ma propre idée. Prendre des mesures par rapport au plafond, tâter le coussin. Mais il ne restait qu’un tabouret, celui que l’homme ne voulait plus quitter. Alors je me suis approché et je lui ai glissé à l’oreille :
– Je crois que ta copine en a marre de danser.
Il a serré de plus belle le tabouret contre lui et, pour seule réponse, il a copieusement léché le coussinet. La barmaid regardait tout ça avec de grands yeux bovins. Je lui ai fait signe de couper la musique. J’ai insisté auprès du type :
– Si ça ne te dérange pas, j’aimerais dire un mot à ta copine.
Et là, le gars me l’a coupée net, avec un gros accent flamand :
– Tu vois bien que c’est un tabouret, non ?
Je me serais bien tapé quelques tubes de variétés françaises supplémentaires plutôt que d’entendre ça. La barmaid s’est mise à rire. L’autre habitué tapi dans son coin a hoqueté plusieurs fois avant de se racler salement la gorge. Le gars a fini par poser le tabouret devant le comptoir. Il s’est accoudé au zinc. Il a bu une longue gorgée de trappiste puis il s’est tourné vers moi :
– Ma copine est à toi si tu veux !
Il a rigolé grassement :
– Minou, sers donc une bière à ce monsieur, il a l’air marrant.
– Merci, mais…
– On ne refuse pas une bière quand c’est moi qui invite ! Retiens bien ça, l’artiste !
– Dans ce cas…
– Au fait, qu’est ce que tu lui trouves à ce tabouret ?
– Je pourrais vous retourner la question.
– Non mais, de quoi je me mêle ?
Il m’a gratifié d’une grosse tape dans le dos. J’ai été tellement secoué que je me suis mis de la bière partout. Il a tendu son verre pour trinquer :
– Allez, sans rancune, mon gars ! Santé !
– À la vôtre !
J’en ai profité pour mettre une main sur le tabouret. Mauvaise idée. Le coussin était encore tout humide de salive. L’homme m’a dit :
– Vas-y, assieds-toi, maintenant que la place est libre !
– C’est-à-dire que…
– Tu veux me vexer ? Je te rappelle que c’est toi qui as interrompu la danse. Alors tu poses tes fesses sur ce tabouret !
– Voilà, voilà…
– À la bonne heure ! Il est confortable, non ?
– En effet.
J’ai levé la tête. Le plafond n’était pas très haut. Les poutres apparentes ajoutaient un cachet à la salle. L’une d’elles avait même servi à pendre un type. J’imaginais le corps se balancer dans le vide. Suicide ? Meurtre ? Impossible de trancher à ce stade de l’enquête. Le macchabé avait disparu le temps que le serveur témoin de la scène aille chercher les secours ; il ne restait qu’un tabouret renversé sur le sol et, à la poutre, ni pendu ni corde. Choqué, le serveur était en arrêt maladie depuis plusieurs jours. D’après Rinaldi, il n’y avait plus moyen d’en tirer quoi que ce soit ; un vrai légume à cause du choc. Mais l’homme au tabouret, lui, était en pleine forme :
– Minou, remets un peu de musique !
Instinctivement, je me suis levé. Je ne voulais pas gêner la prochaine danse. Le type m’a lancé :
– Reste assis, bonhomme ! Dans la vie, il faut savoir partager. Je te laisse le tabouret pour ce soir. Moi, je file… Je n’ai pas envie de rater mon train !
Je suis encore resté un moment à siroter ma bière. Avant de partir, j’ai donné mon numéro de téléphone à la barmaid, au cas où elle entendrait parler du pendu autour du comptoir…