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L’art du maquillage
Je suis arrivé chez moi avec un bel entrain – le ressac de toutes ces bières descendues avec Rinaldi au Hard Rock Café. J’avais les yeux encore pleins des images de la Grand-Place depuis le sommet du sapin artificiel. Mais j’ai rapidement déchanté. Les jeunes étaient toujours devant l’immeuble. Ils m’ont toisé en buvant des longues rasades de vodka et de vin. Les bougies qu’ils avaient placées sur les marches et les rebords de fenêtre étaient allumées. Le vent faisait danser les petites flammes comme des appels macabres. Le meneur avec son bonnet a craché près de mes pieds quand j’ai mis la clé dans la serrure :
– Tu rentres chez toi, pépère ? C’est bien ça. Passe une bonne nuit !
Les autres se sont mis à rire. Je ne l’ai pas ramenée. Ils étaient bien torchés. Et j’avais déjà les idées assez confuses avec cette histoire de pendu du centre-ville. Je n’étais pourtant pas au bout de mes surprises. Il y avait beaucoup de va-et-vient dans la cage d’escalier. Encore des jeunes, empestant la chope et le joint. Assise sur les marches, une fille pleurait à chaudes larmes. Un gars essayait de la consoler en lui massant les épaules. Je me suis approché :
– Tout va bien ?
Le jeune s’est aussitôt emporté :
– C’est pas le moment ! Notre ami s’est pendu !
Ça faisait beaucoup de pendus pour une seule journée.
– Ah, bon ? Et où ça ?
– Qu’est-ce que ça peut vous foutre !
– J’habite l’immeuble…
– Il s’est pendu ici, dans son appartement. Voilà, vous êtes content ?
Il a indiqué le palier du deuxième étage. La fille s’est remise à brailler de plus belle. Le pendu était donc mon voisin. Et les mecs d’en bas, sans doute ses copains. Ce qui expliquait toute cette pagaille.
Je suis rentré chez moi. Pour m’épargner le bruit et les cris, j’ai mis un peu de musique, une ballade country : Marty Robbins, My woman, My woman, My Wife. Des mots tendres, un peu de douceur. Ça me faisait du bien après tous les morceaux de rock écoutés en compagnie de Rinaldi au Hard Rock Café. J’ai mangé une boîte de thon pour éponger l’alcool. Puis j’ai pris une bière dans le frigo, histoire de quand même rester à flot. Je me suis mis sur le balcon pour observer les loustics dans la rue. Une camionnette est bientôt apparue au bout de la tranchée : grise, assez luxueuse, avec des vitres teintées. Elle est venue se garer juste devant l’immeuble. J’ai croisé le regard d’un type, en face, à une fenêtre, de l’autre côté de la rue. Un moustachu avec un peignoir rouge. Il s’est mis à me causer :
– Belle caisse, hein !
Je n’ai pas répondu. Il a insisté :
– À mon avis, c’est pour chez vous. Enfin, votre voisin. Le pendu !
Il s’est mis à rire comme un c****n. Un homme en costume noir est sorti de la camionnette. Il a fait coulisser la porte latérale et s’est emparé d’une grosse mallette en cuir. Il a levé la tête vers mon appartement. Machinalement, je lui ai adressé un salut de la main ; il ne m’a pas répondu. Il a marché vers l’immeuble. Le moustachu d’en face a braillé :
– Je vous l’avais bien dit : c’est pour chez vous !
L’homme en noir s’est entretenu un moment avec les jeunes devant l’immeuble. Puis il a sonné au deuxième, à côté de chez moi. Je suis rentré et j’ai refermé la porte-fenêtre. La sonnerie a résonné un long moment avant que quelqu’un ne le fasse entrer. Les pas de l’homme étaient lourds dans la cage d’escalier. Sans doute à cause du matériel qu’il trimballait avec lui dans cette espèce de mallette de maquilleur. Car c’était très certainement de ça qu’il s’agissait : un thanatopracteur ou que sais-je. Tout ça commençait à m’inquiéter. Le pendu allait probablement encore rester un moment dans l’immeuble. Le gars des pompes funèbres était venu préparer le défunt pour la suite : rafistoler son visage, cacher les traces laissées par la corde sur son cou, boucher les orifices, ralentir un minimum la décomposition corporelle… maquiller la mort. Rendre le type présentable pour la famille, les copains, pour le dernier rôle de sa vie. Un rôle d’une facilité déconcertante, sans texte, sans geste. Une nature morte. Un gisant glacial. Mais bon, contrairement à l’Imaige Nostre-Dame, au moins ici le pendu était identifié, même un peu trop. J’aurais préféré qu’il s’agisse d’un être solitaire, sans famille ni attaches, sans amis fêtant son départ devant ma porte. Un pendu silencieux.