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La Grand-Place vue du ciel
Quatre euros pour monter sur un échafaudage, je trouvais ça beaucoup trop cher. Même pour voir la Grand-Place d’en haut. J’avais sans doute déjà bu trop de bière quand je me suis élancé sur la structure métallique. Mais bon, j’aimais faire les choses jusqu’au bout. C’est ce que j’avais dit à Rinaldi, rapport à cette nouvelle enquête sur laquelle il m’avait branché.
J’avais la tête qui tournait, une vraie toupie cérébrale. Des touristes italiens pestaient derrière moi parce que je n’avançais pas assez vite à leur goût. Ils avaient tout le matos en main : appareils photos, caméras, tablettes et tout le tremblement. Mes fesses figureraient certainement sur le générique de leur city trip à Bruxelles. La Lombardie, la Toscane, l’Emilie Romagne et les autres allaient avoir droit à du Van Kroetsch sur écran géant pendant les soirées photos de vacances – la grande classe !
Je me suis retrouvé sur la plateforme et, là, j’ai vu Jésus. Enfin, le petit, tout en bas, dans la crèche de Noël installée sur la place. À ses côtés, il y avait Marie et Joseph en papier mâché. Les moutons, en revanche, étaient bien vivants ; depuis mon perchoir, j’avais en tout cas l’impression qu’ils bougeaient. J’ai cherché le sapin, en vain. Puis ça m’est revenu… J’y étais, sur le sapin. La Ville de Bruxelles avait décidé d’innover. Pas de conifère offert par un pays du Grand Nord cette année. Mais du conceptuel : une structure abstraite haute de vingt-cinq mètres, des cubes superposés censés évoquer un sapin, surtout grâce à la couleur verte des six mille spots projetés dessus. Le tout étant financé par le plus gros fournisseur d’électricité du Royaume. Je me suis dit : « Van Kroetsch, mon s****d, tu fais ton entrée dans l’Histoire ! Tu marches sur le premier sapin en métal et en toile de tente de la chrétienté. C’est pas rien ça ! Surtout aujourd’hui, au stade où se trouve cette bonne vieille Église ! »
Je me rassurais comme je le pouvais, coincé entre la rambarde et le groupe d’Italiens, quand je l’ai vu, vacillant sur les pavés : Rinaldi ! Cet olibrius avait passé son t-shirt Hard Rock Café par-dessus sa veste. Ça le boudinait encore plus ; on aurait dit un gros canari. Je l’avais planté dans le bar un quart d’heure plus tôt tellement il me saoulait à parler du concept Hard Rock Café et de son succès planétaire. L’apologie de ce genre d’enseigne n’a jamais été ma tasse de thé. Mais pour Rinaldi, l’enquête pouvait visiblement attendre. Il voulait d’abord satisfaire ses petites envies de hard rock attitude. Je me suis mis à gueuler :
– Rinaldi ! Hé, Rinaldi !
Pour seule réponse, j’ai eu droit aux commentaires des Italiens, au crépitement et au ronronnement de leur équipement – la Grand-Place était dans la boîte, comme un souvenir kitsch prisonnier d’une boule à neige. J’ai cru un instant que l’inspecteur m’avait entendu crier. Il venait de s’arrêter devant la crèche. J’ai insisté :
– Rinaldi !
Peine perdue. Il était dans la lune. Il a sorti sa casquette de son sac en plastique, jaune elle aussi, assortie à son t-shirt. Il l’a ajustée sur son crâne en regardant la Sainte Famille. Il est resté là un moment. Peut-être remerciait-il le ciel d’avoir enfin exaucé sa prière ? Un Hard Rock Café à Bruxelles. Amen. Il s’est engouffré dans la rue de la Colline et je l’ai perdu de vue. Tant bien que mal, je me suis dégagé du groupe d’Italiens et j’ai repris mon souffle, appuyé contre la structure métallique ; elle était glaciale. Le vent a caressé mon visage. J’ai récupéré un peu et j’en ai profité d’être haut perché pour admirer le décor, cette éternelle Grand-Place : l’hôtel de Ville, les maisons des corporations, ce théâtre flamboyant, la pierre blanche, les dorures, le tout illuminé par le light show de fin d’année. « Merveille de l’univers », disait Martin du Gard – fallait peut-être pas exagérer. J’ai aussi essayé de regarder vers l’impasse des Cadeaux où se trouvait l’Imaige Nostre-Dame. La vue était hélas bouchée par la Maison du Roi. Mais je n’étais pas dupe. Je me doutais bien de ce qu’il se passait derrière ce décor, derrière les bâtiments de cette sacro-sainte Grand-Place, vers la rue du Marché-aux-Herbes : il y avait cette impasse sombre avec un bar dont la clientèle l’était tout autant. Le gars avec son gros accent flamand était peut-être revenu accorder une énième valse au tabouret élu de son cœur, tandis que la barmaid l’arrosait de trappiste ? « Ce troquet a du potentiel, Van Kroetsch. Ouais, un sacré potentiel ! » L’histoire du pendu me trottait dans la tête. Un nain sans jambes ! Ça courait vachement vite entre mes neurones. Ça compliquait surtout la donne. Suicide ou meurtre ? Et pourquoi pas une blague ? Je me suis mis à ricaner en pensant à cette éventualité.