Nabila monte et descend dans la chambre de sa mère, sous les yeux de cette dernière. Elle enfile des tenues, se regarde dans le miroir puis, va en changer pour une autre.
Il est 7 heures du matin et la dame qu'elle doit rencontrer lui a donné rendez-vous dans trente minutes. Nabila n'est pas prête, elle ne sait pas quoi se mettre.
Sur sa tête, ses nattes ont été refaites la veille par sa petite sœur. Il ne lui reste plus que les vêtements pour qu'elle soit présentable. Nabila balance la dernière tenue qu'elle a essayé au sol, gardant la mine froissée.
_Nabila, arrête de faire ça, lui dit sa mère. Qu'est-ce que tu cherches à la fin ?
_ Une tenue présentable maman. Je dois être bien mise.
_ Tu ne vas pas à un entretien pour le poste de secrétaire, mais plutôt comme ménagère. Tu crois vraiment que c'est important de se saper ?
_ Tu as raison mais je dois être propre.
_ Justement, propre et c'est tout. Tu t'es coiffée, maintenant enfile un jeans et un polo. C'est propre nor ?
_D'accord
Nabila retourne dans sa chambre. Elle remet le jeans qu'elle avait essayé il y a quelques minutes puis, elle porte un haut simple se disant que le polo ne faisait pas professionnel. Elle se parfume un tout petit peu. Porte ses babouches et retourne dans la chambre de sa mère.
_ Maman ça va ?
_ C'est parfait ma chérie. Si cette famille ne te garde pas, c'est à leur perte.
_ J'espère bien.
_ Reste polie, sois à l'écoute. Fais-toi toute petite.
_ Maman je suis toujours polie, tu m'as bien élevée.
_ Oui mais on sait tous que tu as cinq minutes de folie par jour.
_hahahahaha je m'emporte quand on me provoque. Et non pour rien.
_ Les riches sont très capricieux, ils peuvent être impolis envers toi, prends sur toi et concentre-toi sur ton travail. C'est ça qui est important.
_D'accord. Bon j'y vais. Souhaite moi bonne chance.
_ Bonne chance ma puce.
Nabila sort de la chambre. Au salon, sa sœur et son frère s'y trouvent.
_ Corine, s'il te plaît à midi tu fais manger maman. Si je ne suis pas encore rentrée tu lui donnes les remèdes du soir.
_D'accord.
_ Veille sur elle. En cas de besoin, je vais appeler sur son téléphone. Ne va pas jouer avec tes copines, reste à la maison. Occupe-toi de Kobi également.
_ Tu vas ou Nabila? demande Kobi.
_J'ai un entretien dans une maison pour le poste de ménagère. J'espère que ça va bien se passer.
_ Oui j'en suis sûr. Tu auras le poste.
_ Merci mon chéri. Reste avec maman et prévenez-moi s'il y a un souci. Du moins, si on m'a gardé, sinon, je vais rentrer aussitôt. A tout à l'heure.
Nabila garde son téléphone dans son petit sac. Puis, elle se rend au carrefour pour attendre un taxi. Le temps passe, il ne faut pas qu'elle arrive en retard.
Elle saute sur une moto afin que ce soit plus rapide.
Nabila découvre ce quartier chic de sa ville où les grandes maisons, duplex et villas se succèdent. Elle observe les alentours et remarque une femme adossée à une voiture, comme si elle attendait quelqu'un. Convaincue qu'il s'agit de la personne qui l'attend, Nabila s'approche d'elle.
_ Madame Déborah ?
La dame lève la tête vers elle.
_ C'est toi Nabila ?
_ Oui madame c'est moi.
_ Tu as cinq minutes de retard.
_Je suis désolée madame. J'ai eu du mal à trouver un taxi et j'ai dû prendre
La dame la regarde de la tête aux pieds comme si quelque chose n'allait pas obligeant Nabila à se regarder elle aussi.
_Madame, je suis mal habillée ?
_ Non ça va. Allons-y ne perdons pas le temps à ce monsieur. En passant, j'espère que tu sais faire la cuisine.
_ Oui madame je sais tout faire.
- Vous dites toujours ça et après les clients se plaignent. Si ce n'était pas madame Hortense je n'allais pas te prendre. Je ne te fais pas confiance.
_ Madame vous pouvez me faire confiance. Je vais travailler comme une guerrière car j'ai vraiment besoin de ce travail.
_ Toujours les mêmes paroles. Celle qui était là avant toi a dit la même chose.
A peine un mois de travail elle est partie. Je compte sur toi pour que tu gardes ce boulot accès longtemps. J'en ai marre des petites filles qui viennent gâter mon travail. J'ai une réputation à préserver. Ces maisons de luxe que tu vois, c'est moi qui leur apportent les ménagères.
Le portail s’ouvre lentement dans un grincement presque solennel. Nabila inspire profondément avant d’entrer. Son cœur bat vite, très vite.
Respire… c’est juste un travail.
La cour est immense, propre, silencieuse. Trop silencieuse.
Allez, lance madame Déborah en marchant devant elle.
Nabila la suit, impressionnée malgré elle. Ce genre de maison, elle ne l’a vu que de loin… jamais de l’intérieur.
Elles entrent.
Le sol en marbre brille sous ses pieds. Les meubles sont élégants, tout est parfaitement rangé. Nabila a presque peur de toucher quelque chose.
Je vais t’expliquer une chose, dit madame Déborah en se tournant vers elle. Ici, tu n’es rien. Tu travailles, tu obéis, tu ne poses pas de questions. Tu comprends ?
_ Oui madame._
_ Bien._
Une voix masculine se fait entendre depuis le salon.
_ Déborah ?_
Nabila se fige.
Cette voix…
Non.
Ce n’est pas possible.
Ses doigts se crispent sur son sac.
Un homme apparaît.
Grand. Élégant. Charismatique.
Et là…
Le monde de Nabila s’arrête.
Ses yeux s’écarquillent.
Lui aussi la reconnaît immédiatement.
Un silence lourd tombe dans la pièce.
_ Toi ?_ dit-il, surpris.
Le souffle de Nabila se coupe.
Tariq.
Son coup d’un soir.
Son erreur.
Son sacrifice.
Tout lui revient en pleine figure.
Elle baisse aussitôt les yeux, honteuse.
_ Vous vous connaissez ?_ demande madame Déborah, méfiante.
Tariq ne la quitte pas du regard. Un léger sourire en coin apparaît sur ses lèvres.
Un sourire qui met Nabila mal à l’aise.
_ On peut dire ça_, répond-il calmement.
Le cœur de Nabila se serre.
Elle sent déjà que ça va mal se passer.
Très mal.
À ce moment-là, un autre homme entre dans le salon.
Plus jeune.
Regard dur.
Lamine.
Il s’arrête net en voyant la scène.
_ C’est qui elle ?_
_ La nouvelle ménagère_, répond Déborah.
Lamine jette un regard rapide à Nabila, puis à son frère.
Quelque chose passe entre eux.
Un regard.
Un message silencieux.
Et Nabila comprend.
Il sait.
Ou du moins… il se doute.
Et ça suffit.
Le regard de Lamine change immédiatement.
Du simple désintérêt… au mépris pur.
_ Sérieusement ?_ lâche-t-il froidement.
Nabila sent une boule se former dans sa gorge.
Elle voudrait disparaître.
_ Elle commence aujourd’hui_, coupe Déborah. J’espère que cette fois, vous n’allez pas encore vous plaindre.
Tariq esquisse un léger sourire.
_ On verra si elle est compétente._
Ses mots sont normaux.
Mais son ton…
Non.
Il y a autre chose derrière.
Et Nabila le sent.
_ Suis-moi_, dit Déborah.
Nabila obéit immédiatement.
Elle préfère fuir leurs regards.
Elle préfère respirer ailleurs.
Dans la cuisine, Déborah lui montre rapidement les lieux.
_ Tu fais le ménage, la cuisine, tout. Ici, on ne répète pas deux fois. Tu fais bien ton travail, tu restes. Sinon, tu pars._
_ Oui madame._
_ Commence._
Nabila se met au travail.
Ses mains tremblent légèrement.
Mais elle se force.
Concentre-toi… maman…
Elle nettoie. Range. Essuie.
Mais son esprit est ailleurs.
Tariq… ici… pourquoi lui ?
Pourquoi fallait-il que ce soit lui ?
Pourquoi ?
Quelques minutes plus tard, elle sent une présence derrière elle.
Elle se retourne.
Tariq.
Seul.
Il s’appuie contre le mur, les bras croisés.
Son regard la détaille sans gêne.
Nabila se sent nue sous ses yeux.
_ Donc… tu es devenue ménagère maintenant ?_
Sa voix est calme.
Mais tranchante.
Nabila baisse les yeux.
_ Oui monsieur._
Un silence.
Puis il s’approche lentement.
Trop près.
_ Tu n’as pas changé_, murmure-t-il.
Son cœur s’accélère.
_ Je suis venue travailler monsieur_, dit-elle en essayant de garder une voix stable.
Un léger rire lui échappe.
_ Travailler…_
Il la fixe encore quelques secondes.
Puis il recule.
_ Fais bien ton travail. Ici, ce n’est pas un hôtel._
Il tourne les talons et sort.
Nabila relâche enfin sa respiration.
Mais elle sait.
Elle sait déjà que rien ne sera simple ici.
Rien.
Et pourtant…
Elle n’a pas le choix.
Le lendemain matin
Nabila se rend au travail dès le matin. Son esprit est encore prisonnier de la révélation de la veille, de cet aveu fait par son patron qui a tout bouleversé. A présent, dans son cœur, une seule pensée résonne : advienne que pourra.
Lorsqu’elle arrive chez ses employeurs, Lamine est dehors, occupé à nettoyer son véhicule. Elle le salue avec respect.
_ Bonjour monsieur.
_ Bonjour Nabila.
La façon dont il pose son regard sur elle ne trompe pas. Il sait. Il est au courant pour son frère et elle. Cette certitude la répugne au plus profond d’elle-même. Elle se sent sale, exposée, presque dévergondée. Le simple fait que son patron lui ait avoué cela l’irrite profondément. Mais que peut-elle faire ? Rien. Absolument rien. Lamine finit par s’en aller.
Nabila commence alors le ménage, passant l’éponge sur les meubles, cherchant dans les gestes mécaniques un moyen de calmer le tumulte qui l’habite. C’est à ce moment-là que Tariq arrive. Vêtu d’une veste élégante, impeccable dans son costume, il dégage une assurance naturelle. Il lui remet de l’argent.
_ Tiens ça, tu iras faire les courses. Tu vas noter tout ce qui manque à la cuisine.
_ D’accord monsieur.
_ Avant de sortir rassure toi que la porte est bien fermée. A double tour de préférence. Le gardien s’occupe de la barrière. Tu as les clés sur le trousseau accroché à la serrure de la porte d’entrée.
_ D’accord monsieur c’est compris.
Nabila n’a qu’une envie : l’étrangler. Et pourtant, contre toute attente, un étrange sentiment de bien-être l’envahit. Comme si sa présence lui faisait quelque chose. Comme si, malgré tout, elle aimait le voir. Aussitôt, elle chasse cette pensée, presque honteuse, et se force à rester concentrée sur son travail. Une fois le ménage terminé, elle sort, ferme soigneusement la porte comme son patron le lui a conseillé, puis descend dans la rue à la recherche d’une moto. Soudain, une voiture klaxonne devant elle. Surprise, Nabila lève la tête. C’est madame Hortense.
_ Eh madame, bonjour.
_ Bonjour Nabila. Qu’est-ce que tu fais ici le matin ?
_ Je travaille dans le quartier madame. Je suis en train d’aller au marché.
_ Ah d’accord. Monte je te dépose.
Nabila monte dans le véhicule, un sourire aux lèvres sans vraiment savoir pourquoi ce sourire lui vient si naturellement. Il faut dire que cette Dame à réussi à conquérir son cœur.
_ Madame, vous habitez dans le coin ?
_ Non je suis venue faire la visite d’une maison à un couple.
_ Ah bon ? Vous vendez les maisons ?
_ Je fais aussi dans l’immobilier. Je fais des démarches pour les propriétaires et j’ai ma commission lorsqu’on achète ou loue une maison.
_ Waouh vous faites dans tout hein.
_ Ah c’est ça la vie. Il faut se chercher un peu partout. Donc c’est ici que tu travailles ? Ça se passe bien ?
_ Hum madame si je vous dis qui est mon patron vous ne croirez pas. Peut-être que votre amie vous a déjà dit.
_ Non, on n’en a pas parlé. Elle m’a juste dit que tu as été employé. Alors il s’agit de qui ?
_ Mon coup d’un soir.
Madame Hortense freine brusquement sur la route. Puis, elle se range sur le côté, coupe le moteur et se tourne vers Nabila.
_ T’as dit quoi ?
_ Moi-même j’étais dans le même état quand je l’ai vu. C’est monsieur DIOP non ?
_ Oui c’est lui. Attend, c’est une blague ou quoi ? Tu me fais marcher Nabila.
_ Comment je connais son nom alors, vous ne me l’avez jamais donné. Je travaille chez lui. Il vit avec son frère.
_ Ce n’est pas possible. J’ai eu à envoyer les filles chez mon amie mais aucune n’est revenue me dire qu’elle est ménagère chez celui qui a été son client. Incroyable ça ! Qu’est-ce que ça veut dire ?
_ Ah peut être que je suis cuite.
_ Il te traite bien ? Est ce qu’il t'a reconnu ?
_ Au départ je croyais que non mais hier, pendant le dîner avec son frère il a lâché cette phrase : « Tu es bonne en cuisine comme au lit ». Donc oui, il m’a reconnu.
_ Quoi ? Il a dit ça ?
_ Oui devant son frère, j’étais tétanisée. Madame, je vous assure que si je n’avais pas besoin de ce boulot je ne serais plus revenue travailler. J’ai eu honte mon Dieu.
_ Ah non c’est pas gentil ce qu’il fait. Il pouvait faire cette remarque rien que lorsque vous êtes à deux, pas devant son frère. Ça veut dire que son frère est au courant.
_ Effectivement. Il me regardait de haut ce matin. Dans leur tête je suis une fille de joie.
_ Et même si c'est le cas, ça fait quoi? Est-il différent de toi? Il n'avait qu’a ne pas t’accepter. Je déteste ce genre de comportement. Quand on croit avoir à faire aux grandes personnes finalement la déception est grande, lorsqu’on se retrouve face à des bébés adultes. N’importe quoi. Écoute, si tu n’es pas à l’aise là-bas tu t’en va. On va te trouver autre chose. Il y a des réalités dans ce monde que ces gosses de riches ne peuvent pas comprendre.
_ Non madame ça va. Si je m’en vais et que je ne trouve rien, je vais faire comment ? Le temps passe, bientôt il va falloir acheter encore les médicaments de maman. Je préfère rester là et entre-temps je continue de chercher une meilleure offre.
_ Tu es sûr que tu vas supporter ?
_ Ca va aller. Le regard méprisant n’a jamais tué une personne.
_ Hum d’accord c’est toi qui vois. S’il te dérange tu m’informes s’il te plait. Ces gosses de riches se croient souvent tout permis.
_ Ne vous inquiétez pas, je sais comment me défendre. Mais si ça nécessite votre intervention, je ne manquerai pas de vous contacter.
_ Très bien. Olalal ! Je vais tout voir dans ce métier.
La dame démarre et poursuit le chemin.
_ Madame, est ce qu’il est marié ?
_ Tu as vu une femme chez lui ?
_ Euh non.
_ Tu as la réponse.
_ Ok. Ils sont très jeunes pour être riches. Ils travaillent dans quoi ? Ne me demandez pas de leur poser la question, je ne le ferai pas.
_ Je sais juste que monsieur Tariq DIOP est l’héritier de son père. C’est lui qui gère toutes les activités de sa famille. Ils ont des entreprises, une agence de voyage, une microfinance, des immeubles et j’en passe. C’est tout ce que je sais. Son petit frère gère certains établissements.
_ Waouh !
_ Soit prudente et fait uniquement ton travail. Le reste ne te concerne pas.