Le Chaudron
Aïcha, assise sur un banc du square de la cité Abrivados, à l’ombre d’un platane, raconte à la nuée d’enfants assis à même le sol une historiette locale qu’une voisine a entendue raconter au carnaval de la ville. Les enfants, d’origine culturelle différente, sont pendus à ses lèvres, tous fils et filles de migrants, Espagnols, Italiens, Portugais et Algériens bien sûr qui ont investi ces barres HLM dans une joyeuse mixité sociale. Les hommes travaillent dans la vigne et le bâtiment, les femmes s’occupent des enfants et ont pris l’habitude d’organiser « un tour de surveillance » les jours où il n’y a pas école. Elle raconte en roulant les yeux :
« Ninon et Albin s’aimaient d’un amour impossible. Leurs parents refusèrent catégoriquement une telle union. Mais peut-on interdire à l’amour de faire son ouvrage ? Un jour, le baron Gaucelm, seigneur et maître de Lunel, décida de donner une grande fête. À l’issue des festivités, le baron, ivre, rencontra dans la rue les deux amants. Un affreux cauchemar l’avait mis hors du lit “La lune vaincue par le soleil venait d’être chassée du ciel pour toujours”. Le jeune couple lui répondit qu’ils avaient pourtant vu la lune au beau milieu de l’eau lors de leur promenade. La nouvelle était certes alarmante mais on savait maintenant à quoi s’en tenir. La lune étant en train de faire naufrage, il fallait la pêcher sans perdre une seconde. Alors, on confectionna une curieuse canne à pêche qui, en guise d’hameçon, comportait un grand panier d’osier. Mais la lune ne put par ce procédé être récupérée. Alors le Rabbin, touché par la gentillesse d’Albin, lui donna la solution. Pour ramener la lune au-dessus de Lunel, il fallait que Ninon devienne sa fiancée. Malgré la colère, leurs parents, devant la pression populaire, durent vite donner leur accord. Alors, les yeux au ciel, Albin entama une longue incantation et l’astre couleur de miel s’éleva peu à peu. Ainsi la lune laissa à Lunel un souvenir… »
Les enfants soupirent, ravis… la petite Samira est émerveillée par ce joli conte. Elle regarde Aïcha et lui dit d’une voix joyeuse :
— Papa a dit que désormais on est des « Pescalunes » !
Karim grommelle dans un coin, l’air fâché. Aïcha le regarde avec tendresse.
— Ça ne te plaît pas, Karim ?
Karim montre une bosse sur son front et dit en faisant la moue.
— Ce n’est pas vrai ! L’autre jour alors que je faisais du vélo, trois garçons m’ont jeté à terre. Ils m’ont dit « Tu es un sale arabe, retourne chez toi ! ».
Aïcha lui touche le front avec douceur.
— Ils sont méchants !
— Oui, mais un homme qui regardait riait et m’a dit « bien fait pour toi, sale raton, tu ne seras jamais un pescalune ! », je les déteste tous et un jour ils le paieront.
La petite Leila le regarde partir avec peine, son ours en peluche dans la main. Elle le suit devant la balançoire et lui dit d’une voix douce.
— Il ne faut pas les haïr Karim, prouve-leur que tu es meilleur qu’eux.
Il la regarde avec le sourire…
— Tu es trop naïve Leila ! Tu as vu à l’école, la maîtresse, Madame Dupont elle nous a mis au fond de la classe et elle nous ignore complètement, parfois, j’ai l’impression d’être transparent. Un jour je repartirai chez « moi » comme ils disent ! Et je me vengerais ! Inch'Allah !
— Allah ne dit pas de tuer les gens Karim…
Le soir, la petite Leila s’endort dans son lit, attristée, elle n’est pas une pescalune et Karim se vengera… elle s’endort agitée, elle rêve de Karim quand il sera grand, il prône la mort et entraîne avec lui les autres enfants dans une danse morbide. Tout explose et elle se réveille allongée à Saint-Maur-des-Fossés, sur le plancher de la chambre… Tinours entre ses bras. Elle a mal au crâne, comme un lendemain de cuite. Elle se recouche, quel cauchemar !
Saint-Maur-des-Fossés – 2 Juillet 2019 - 8 h 30
C’est enfin les vacances, Leila s’étire dans le lit et regarde l’ours qui l’observe de ses petits yeux de verre. Elle sourit et secoue la tête, amusée. Décidément, elle retourne en enfance. Le coup de fil de Joshua et ses recherches sur Internet lui sont montés à la tête, bien plus sûrement que le demi de rosé qu’elle a bu hier soir sur la terrasse. Elle se lève et fronce les sourcils en se dirigeant vers la commode… il manque quelque chose… elle trébuche sur un objet posé sur la moquette… C’est la lampe ! Elle gît au sol, sur le côté.
Leila ramasse l’objet et le repose sur le meuble. Elle dodeline de la tête et se souvient de son rêve. Le téléphone qui sonne la tire de ses pensées, c’est Joshua :
— Alors chérie, c’était bien la Brocante ?
— Oui et j’ai ramené la lampe d’Aladin !
Elle lui raconte en riant, l’étrange rencontre avec cet homme et le cadeau qu’il lui a fait… et surtout son étrange épopée de la nuit. Elle conclut en disant :
— Tu sais chéri… j’ai enfin trouvé le courage de regarder des reportages concernant l’État Islamique hier soir… je dois être folle, mais j’ai cru reconnaître les yeux de Nadine parmi les femmes présentes dans les ruines de Baghouz…
Il fait silence quelques minutes et lui dit :
— J’ai pris un contact à Lunel avec des personnes qui attendent d’un jour à l’autre le retour de leurs enfants, on les verra la semaine prochaine. Il n’est plus temps de faire l’autruche, si Nadine est encore en vie, je mettrai tout en œuvre pour la récupérer.
Il raccroche soulagé de lui avoir fait ces aveux.
Leila pose son téléphone qui vibre à nouveau, c’est le sms envoyé hier au soir par Philippe qui arrive seulement… elle sourit et son cœur se gonfle de fierté, au moins un enfant dont elle peut être fière ! Les souvenirs de sa jeunesse passée à Lunel lui reviennent en boomerang dans la journée.
Assise dans le jardin autour d’un verre de muscat avec Valérie et Léopold, elle se livre peu à peu, au sujet de sa jeunesse dans cette petite ville de l’Hérault. Elle parle de l’ambiance globale dans un contexte de discrimination raciale et de ces paroles, que les gens des villages alentours se plaisaient à attribuer à Nostradamus :
« Si vous passez par Lunel, évitez-la, car c’est une ville de sorcières ! »
Elle soupire :
— C’est avec cette devise que nous avons tous grandi, même s’il y a de fortes chances que ce soit historiquement complètement erroné, on se plaisait à le croire et à se le répéter de temps à autre, pour nous conforter dans l’idée que Lunel était une ville maudite.
Léopold hoche la tête…
— Tu n’ignores pas que Nostradamus était d’origine juive par sa mère et qu’il connaissait très bien ce secteur… tu devrais en parler avec Joshua… une légende prétend que Lunel a été fondée par les Hébreux de Jéricho qui fuyaient la Palestine…
Le Lavandou – 2 Juillet 2019 - 6 h 15
Philippe est assis au bord de la piscine, les pieds dans l’eau… le soleil se lève à peine sur le Massif des Maures et cela fait une bonne heure qu’il est réveillé… il trempe les lèvres dans la tasse de café en soupirant. Pourquoi faut-il que ça lui arrive à lui… les sentiments qu’il sent naître au fond de son cœur et qu’il n’arrive pas à maîtriser vont encore semer la zizanie au sein de sa famille, sa famille malmenée, pour ne pas dire explosée, après ce qu’il appelle, au fond de son cœur « le Tsunami Nadine ».
La soirée d’hier soir a déclenché quelque chose qu’il ne maîtrise pas. Il est amoureux, et comment expliquer à sa mère, que non seulement il ne deviendra jamais curé, mais qu’en outre, il envisage de lier son destin avec celui de Lina. Et comment, après ce qu’il s’est passé la nuit dernière, expliquer à Lina qu’ils n’ont aucun espoir d’un avenir commun ?
Il se lève brusquement et regagne la cuisine, le cœur à marée basse, dépose la tasse vide dans l’évier et réfléchit quelques minutes, divisé entre les deux sentiments, amour et loyauté. Il repart sur la pointe des pieds vers la chambre, regarde Lina qui dort profondément, souriante et abandonnée sur le lit. Il la dévore des yeux, saisit son sac sans bruit et se dirige vers la voiture. Il jette un dernier regard aux paysages magnifiques et prend la route qui remonte vers Paris. Il roule droit devant lui, le cœur lacéré, accompagné par le chant des cigales.
Camp déplacé d’Al-Hol – Syrie – 02 Avril 2019
Des dizaines de milliers de femmes en niqab noir et de jeunes enfants hagards s’entassent dans de grandes tentes blanches qui s’étalent à perte de vue. Le camp de déplacés d’Al-Hol, dans le Nord-est syrien, n’a rien de l’image idyllique de leur vie auprès de Sabri et Karim, que Nadine et Myriam, sa « sœur » de guerre, s’étaient faite de leur vie sous l’autorité de l’organisation État Islamique. Sorties à contrecœur le 5 mars de l’enfer de Baghouz, le dernier réduit du « califat », à 400 kilomètres plus au sud, tombé aux mains des Forces Démocratiques Syriennes le 23 mars, après trois mois de siège et de combats, les deux djihadistes, respectivement française et belge, disent pourtant n’avoir ni remords ni regret. Après avoir vécu pendant cinq ans ce qu’elles appellent une vie « normale » sous le califat en Syrie, elles ne savent pas de quoi leur avenir sera fait. Si ce n’est qu’il restera lié à l’EI, sous l’emprise duquel elles restent. À la journaliste du journal le Monde qui l’écoute avec attention, Nadine affirme, l’air convaincu :
— Le califat c’est un idéal qu’on a voulu et qui fait partie intégrante de notre Islam… Mais il risque de s’éteindre.
Myriam la coupe, pour la contredire :
— La victoire nous sera donnée. Le Douala (État en arabe) a préparé la suite et tout est possible ici…
Myriam semble vouloir le croire. Ce qu’elle a vécu à Baghouz n’altère en rien sa foi en l’EI.
Dans le califat, il y a eu des fautes, mais pas plus qu’ailleurs, il faut le temps de s’adapter et d’apprendre de ses erreurs…
La journaliste hoche la tête et questionne :
— Mais dites-moi, Myriam, comment envisagez-vous un éventuel retour à Bruxelles… maintenant que Karim est mort…
— Je n’envisage pas de retour, le combat n’est pas terminé, on a perdu une bataille mais pas la guerre.
Nadine semble moins persuadée que Myriam, elle ne dit plus rien… la journaliste se tourne vers elle :
— Et vous Nadine ?
— Je n’envisage pas d’autre avenir qu’ici, je continuerai le combat pour Sabri, mon ventre est apte à porter de futurs guerriers pour l’EI…
La journaliste part à la rencontre de dizaines d’autres femmes qui ne renient pas leur choix.
Désormais obligée d’utiliser des béquilles, Myriam ne s’est résolue à quitter Baghouz que parce qu’elle était devenue un poids mort après avoir été blessée par balle à la jambe gauche, le 1er mars. Son mari l’a poussée à partir avec leurs enfants âgés de 2 et 4 ans. Nadine l’a suivie à la demande de son mari qui souhaite mettre à l’abri Ahmi et Samira leurs enfants de trois et quatre ans. Il lui a dit… ils sont les graines.
Émilie, assise à même le sol, berce un bébé qui apparemment souffre de dénutrition. Elle lève sur la journaliste un regard épuisé et lui dit :
— On voulait juste rester en famille le plus longtemps possible en espérant la trêve. Je savais que si l’on partait, je ne reverrais jamais Kader…
— Et vous êtes partis tout de même…
Elle opine.
— Kader me l’a ordonné, Inch'Allah…
Le Lavandou – Villa des Maures – 2 Juillet 2019 - 9 h
Lina se réveille tranquillement, un rayon de soleil caresse son visage. Sa main qui se tend vers l’autre côté du lit ne rencontre que du froid et du vide. Elle ouvre des yeux embrumés et se dirige encore ensommeillée vers la terrasse ou Rémy et Julie sont installés, buvant un café, l’air morose. Elle sourit et cherche des yeux Philippe… en vain. Julie et Rémy lui adressent un regard ennuyé. Il règne un profond malaise. Elle s’assied et leur dit :
— Coucou ! Vous avez bien dormi ? Vous savez où est passé Philippe ? On a passé une super nuit. Je pense avoir enfin trouvé mon âme sœur !
Julie, lui tend une lettre, en baissant les yeux… Lina s’en saisit et se décompose au fur et à mesure qu’elle lit. Rémy donne un coup de poing sur la table et s’éloigne en grognant :
— Oh le con ! Ou l’art et la manière de gâcher les vacances des copains !
Lina est sidérée, Julie essuie des larmes qui coulent sur son visage et lui donne un morceau de sopalin qui traîne sur la table. Rémy passe des appels à partir de son portable… Il tombe en boucle sur la messagerie.
Villa des Ducs – Saint-Maur-des-Fossés – 2 Juillet 2019 - 20 h 30
Un bruit de voiture qui se gare devant le pavillon attire l’attention de Leila qui pose ses lunettes sur la table de jardin à côté du dernier roman de Patricia Vidal et s’approche du portillon, étonnée.
C’est bien la Xsara de Philippe ! Il ouvre le coffre, saisit un sac et remonte l’allée, le visage fatigué et les yeux rouges. Leila s’avance à sa rencontre et le regarde avec inquiétude, il grimace un sourire contrit et lui dit :