— Salut mam, tu as quelque chose à manger ?
— Mais oui… bien sûr, Philippe, mais je te pensais en vacances dans le Var… quelque chose ne va pas. ?
Il se laisse tomber lourdement sur une chaise et met la tête entre ses mains en soupirant.
— On parlera demain s’il te plaît… je suis fatigué là…
Leila se rembrunit, il a les yeux rougis par les larmes et son portable n’arrête pas de vibrer, sans qu’il y prête attention. Elle revient quelques minutes plus tard, une bouteille de rosé et une omelette aux champignons à la main. Son repas fini, il regagne sa chambre et referme la porte derrière lui. Elle l’entend parler au téléphone, d’une voix cassée et émue, elle colle son oreille contre la porte et surprends des bribes de conversation, il est question d’une fille et il parle aussi d’elle ! À un certain moment elle l’entend pleurer :
— Il ne faut pas m’en vouloir… ma mère ne comprendrait pas… mais non, je ne suis pas un s****d, j’étais sincère, je t’assure ! Mais ma mère ne supporterait pas ça, elle a trop souffert avec Nadine et…
Il marque un temps de silence et reprend d’une voix rauque :
— Laisse-moi un peu de temps… bien sûr que je t’aime ! Le problème n’est pas là !
Elle s’éloigne lentement vers le salon et allume le téléviseur, qu’elle regarde d’un œil distrait, il est presque vingt-deux heures et Joshua lui manque. Elle regagne leur chambre et regarde le pauvre Tinours assis sur le fauteuil, qui semble lui jeter un regard bienveillant. Elle le serre contre elle, et s’allonge sur le lit… Tinours, c’est toute une histoire, petit ourson de foire, il avait pris une telle place dans la vie de Nadine, qu’ils en riaient ensemble… ils le prenaient même en vacances ! Nadine lui confiait tous ses secrets d’adolescente et Joshua en parlait comme d’un membre à part entière de la famille… jusqu’à ce mois de Septembre 2014… elle sent que le sommeil alourdit ses paupières et pense que si elle avait le pouvoir de retourner en arrière, c’est au bar le Bahut qu’elle irait… en tant qu’adolescente… pour essayer de la convaincre. Ah ! Si seulement ce vœu complètement fou pouvait se réaliser ! Elle changerait peut-être le cours des choses… Elle plonge dans la léthargie toute habillée sur le lit.
Une douce lumière bleue qui illumine l’espace, la tire brusquement de son rêve, elle regarde la pendule… il est 3 h 33… elle avait dû finir par s’endormir. Elle se lève doucement, intriguée par ce phénomène, caresse légèrement la lampe d’un doigt timide et perd pied avec la réalité pour se retrouver, jeune fille… devant la porte du bar le Bahut un 18 Septembre 2014… l’ours en peluche entre ses mains.
Lunel – Bar le Bahut – 18 Septembre 2014 - 19 h 30
Elle est debout sur le trottoir, il règne une joyeuse agitation sur la terrasse du bar. Un groupe de jeunes hommes barbus fument une chicha sur la terrasse au soleil, en discutant âprement de philosophie. Karim le patron passe une tasse de thé à Médine et Yassine, deux jeunes du quartier des Abrivados.
Plus loin un groupe de jeunes femmes voilées boivent leur thé en souriant et se passent de main en main un petit flacon qu’elles portent à leur nez avec délice. Elle s’approche lentement du bar d’un pas timide. Les hommes lui jettent un regard agacé et le patron s’approche du comptoir, elle commande une tasse de thé au jasmin. Karim la toise goguenard.
— Et pour ta peluche Mademoiselle, je sers quoi ?
Elle rougit violemment et lui dit les yeux baissés :
— Justement, il n’était pas très loin du bar, alors je voulais voir si ce n’était pas l’enfant de cette dame qui l’a perdu…
Elle lui montre les jeunes femmes réunies au fond du café.
Il dépose la tasse sur le comptoir et interpelle une femme voilée qui a sur les genoux un enfant de deux ans.
— Myriam ! Il y a une fille qui veut vous parler…
Leila, le cœur palpitant et son thé à la main s’approche du groupe en souriant, Myriam qui semble se complaire dans son rôle de « grande sœur » arbore fièrement un voile noir sur les cheveux et lui fait signe de s’asseoir à leur côté sur la banquette. Assise sur une chaise, c’est Nadine ! Un foulard en satin rose sur ses cheveux bruns et le col sagement fermé jusqu’en haut. Le cœur de Leila ne fait qu’un tour. La jeune fille la regarde avec étonnement, elle éclate de rire et dit à ses compagnes :
— Cette fille ressemble à ma mère !
Myriam lui fait signe de se taire gentiment et regarde Leila en disant :
— Il n’est pas bon de traîner ici pas couverte ! C’est une insulte au coran. Tu veux quoi ?
Leila rougit et montre la peluche du doigt.
— Je l’ai trouvé sur le parking devant le bar… je cherche son ou sa propriétaire…
Elle porte la tasse à ses lèvres, sa gorge est sèche, elle trouve cette fille exaltée et agressive, les jeunes filles autour d’elle semblent boire ses paroles. Leila lui sourit et tend la main vers le flacon de parfum sans alcool que se passent les filles. Nadine attrape le nounours et le tourne entre ses mains.
— C’est amusant, j’ai exactement le même à Paris, je ne le reverrai plus, je crois… puisqu’on part tous dans un mois…
Elle le lui rend en souriant. Myriam l’observe d’un regard dur.
— Pourquoi tu ne portes pas ton hijab pour sortir ? Tu manques de la plus élémentaire pudeur.
Le coran a dit :
« Ô Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles »
Leila la regarde avec lassitude. Elle lui dit :
— Nous sommes dans un pays à référence catholique, il faut ouvrir votre esprit, les femmes ici sont les égales des hommes… elles travaillent et sont libres de leurs idées et de leurs mouvements…
Nadine lui sourit, elle reprend avec douceur :
— Ici tout n’est que mensonge, la femme n’est pas l’égale de l’homme, elle n’est pas à sa place. Tu vois moi je voulais devenir avocate, heureusement que Myriam m’a ouvert les yeux, c’est un métier de menteur, donc non islamique… j’ai maintenant trouvé ma place. Et tu vois l’homme là-bas ?
Elle désigne Sabri du doigt et reprend fièrement :
— L’Iman va nous unir très bientôt ! Je suivrais les règles de la charia la seule vraie voie pour une femme honnête, tu devrais nous rejoindre, nous allons prendre les armes pour défendre nos droits…
Leila manque de s’étouffer.
— Les armes dis-tu ?
— Oui et nous tuerons tous les mécréants qui se mettront sur notre chemin ! Un véritable État pour défendre notre foi et Lunel sera son bastion en France ! Allah Akbar !
Cette femme endoctrinée n’est plus sa fille. Leila quitte le bar le cœur lourd, en sortant elle leur assène :
— Le Coran n’a jamais dit de tuer les gens !
Jawad, debout devant le bar écoute leur conversation depuis quelques minutes. Il s’approche d’elle et lui donne une gifle en plein visage, du sang coule de sa lèvre tuméfiée. Elle sort du Bahut et perd connaissance…
Villa des Ducs – Saint-Maur-des-Fossés – 03 Juillet 2019
Il est presque huit heures quand une douleur à la pommette la tire de son sommeil. Elle a la migraine et se sent nauséeuse. Elle soupire, encore un horrible cauchemar ! Et la chaleur n’arrange rien, il a bien fait 32 degrés hier… Elle se lève et ouvre le tiroir de la coiffeuse à la recherche de comprimés de doliprane, elle fouille fébrilement le tiroir et sort enfin la boîte qui était cachée sous une pile de mouchoirs. Elle lève les yeux face au miroir et reste tétanisée par le reflet qu’elle aperçoit dans la glace. Elle tend la main doucement et effleure un léger hématome sur sa joue. Sa lèvre supérieure est œdématiée et fendue, du sang séché macule son menton. Elle grimace. Comment a-t-elle pu se blesser ainsi dans la nuit ? Elle avale le comprimé et nettoie délicatement son visage douloureux. Elle retourne assommée se coucher sur le lit, l’ours en peluche jaune est taché de sang… c’est incompréhensible. Elle regarde la lampe orientale qui gît à nouveau au sol… c’est effrayant… Une idée farfelue lui vient à l’esprit… et si cette lampe n’était pas qu’une lampe… elle allume l’ordinateur et fait quelques recherches… infructueuses.
Dans la chambre à côté elle entend Philippe qui se réveille et oubliant ses préoccupations, repart vers la cuisine préparer le petit déjeuner.
Camp déplacé d’Al-Hol – 03 juin 2019
Cela fait quelques semaines qu’elles croupissent ici et elles ont perdu leur superbe.
Nadine, Myriam et Émilie attendent de connaître leur sort. Les dernières semaines dans Baghouz assiégée et bombardée ont été terribles. Les membres de l’Etat Islamique n’ont rien cédé et certaines personnes qui tentaient de fuir ont servi de bouclier humain à la « cause ».
Après leur évacuation, les femmes vêtues de noir et chargées de lourds baluchons ou sacs à dos ont déclaré qu’elles vivaient entassées dans des tranchées, des tentes et des voitures au bord de l’Euphrate. Dora a perdu un enfant mort de malnutrition, en raison du manque de nourriture.
Nadine regarde ses enfants, ils sont cachexiques et tristes. Ils ont vécu des horreurs qu’elle-même n’imaginait pas possibles. Elle se rappelle son départ de Lunel pour rejoindre Sabri, à ce moment-là, tout était rose, ils allaient conquérir le monde…
Elle se souvient de son arrivée avec « sa sœur » Sophie et de leur confinement immédiat dans un point de passage obligé sur le territoire de l’État Islamique : une maison de femmes ou « Madafa ». Il en existait plusieurs aux frontières, et certaines filles y restaient parfois très longtemps. À l’intérieur, le confort était très rudimentaire : quasiment pas d’électricité, peu ou pas d’eau courante. Interdiction d’en sortir sans être mariée. On y trouvait de jeunes filles célibataires venues épouser un djihadiste ; certaines qui se sont mariées à un combattant par Skype sans même l’avoir rencontré ; d’autres encore venues en famille avec enfants et dont le mari est en camp d’entraînement… et pour les célibataires, la cérémonie du « grand bazar des fiancées », où elles défilaient foulard sur la tête et talons hauts devant des jeunes hommes blasés, comme dans un marché aux esclaves. Force est pourtant de constater que la religion forgée par les hommes, au fil des siècles, au nom d’Allah, n’est plus la religion d’Allah. Bien des mots ont été dévoyés, des mots qui, souvent, ont concerné le statut des femmes. Tant et si bien que les ordres ont cessé d’être ceux d’Allah et sont devenus une longue litanie de châtiments terrestres décidés par des hommes.
Et aujourd’hui elle est là dans ce camp, désorientée, elle tient une couverture à la main. Son fils, Ahmi, à ses côtés, mange des spaghettis crus. Elle écoute une de ses sœurs qui explique à un membre de la coalition :
— Il y avait des frappes tout le temps, toutes les maisons sont détruites. Mon mari a été tué il y a trois mois dans un bombardement. Je ne sais pas où on nous emmène. Vous savez vous où nous emmènent tous ces camions ?
Ces camions partent tous dans un camp à six heures de là. De leur côté, les hommes sont tous retenus à l’écart et seront ensuite transportés vers un endroit tenu secret où ils seront enregistrés et interrogés.
Myriam et Nadine racontent à une journaliste leur arrivée dans le camp :
— L’ambiance était particulièrement tendue, il faisait froid et la pluie n’était pas loin. Une situation qui provoque forcément certaines colères. Une femme, d’origine allemande, a crié à un soldat de la laisser monter dans un camion. Cela faisait 24 heures qu’elle attendait.
Nadine reprend et explique à la journaliste du monde :
— On a juste nos vêtements et nos enfants et ils nous laissent dehors comme des animaux, il n’y a pas de toilettes, rien. Et le soir, on doit se battre entre nous pour trouver quelque chose pour se couvrir.
La journaliste la regarde avec compassion.
— Mais comment avez-vous pu en arriver là, voulez-vous que je passe un message à un de vos proches ?
Elle regarde Myriam qui hausse les épaules, indifférente. Un de ses enfants est mort hier. Nadine lui donne alors un petit papier sur lequel est griffonnée une adresse.
— Si vous le pouvez, dites-leur qu’on est là.
La journaliste du Monde glisse le papier dans sa poche. Les femmes parlent beaucoup entre elles, certaines espèrent un rapatriement, d’autres évoquent la prison. Mais ici la situation est intenable. Cela fait bientôt deux mois qu’elles croupissent dans ce camp, abandonnées du monde entier. Nadine a perdu sa hargne et sa superbe. Elle s’est rapprochée de Saida dont la famille vit aussi à Lunel.
— De toute façon, rien ne peut être pire qu’ici, mais il paraît que l’état Français est réticent à nous laisser rentrer…
Elle pleure en silence et poursuit :
— On est Françaises tout de même ! Qu’ils laissent au moins rentrer nos enfants.
Émilie a essayé de contacter sa famille à Caen. La situation sanitaire au sein du camp s’aggrave, les enfants ont des poux et il y a une épidémie de gastro-entérite qui tourne en rond…