– Tu vas encore muer !
Enfin, j'avais les cheveux drus, un peu bravaches et très blonds, des cheveux qu'on ne reconnaissait ni sur mon père, ni sur ma mère. Ça, je ne l'ai jamais remarqué, quand j'étais petit. Et personne n'a jamais suggéré ni insinué quoi que ce soit. J'ai su plus tard, beaucoup plus tard…
Je n'ai pas ou peu changé. Ma vie et tout ce qu'elle recelait de non-dit, m'ont rendu vulnérable. Rien ne s'est consolidé depuis ce jour de juin où j'ai décidé de ne plus revenir. Mais cela ne paraît pas. Je suis un exemple de réussite sociale : responsable d'un cabinet d'assurances à Aubenas, je suis propriétaire d'un vaste mas en pierre, restauré bien sûr. Toujours habillé avec distinction et originalité, je suis un adepte de la conduite de voitures puissantes. On me dit d'une grande affabilité dans mon univers professionnel.
J'ai une femme, mais ici personne ne la connaît. Nous n'aurons pas d'enfant. L'histoire des Bricourt, puisque c'est devenu mon patronyme, s'arrêtera donc là.
Demain, lorsque je serai derrière le cortège funéraire, on me reconnaîtra sans doute, on dira :
– Mais, est-ce que ce n'est pas le fils Bricourt ?
Ici, je n'ai été que le fils Bricourt et jamais François.
4La vieille Marie guettait l'arrivée du bus. C'est elle qui m'a prévenu. Elle n'a pas changé ou si peu. Pourtant cela fait une vingtaine d'années. Les cheveux sont devenus gris clair, presque blancs, ils sont un peu plus clairsemés. Le dos s'est légèrement arrondi, les mains et les bras ne sont plus que des os saillants, mais la démarche est toujours la même, faite de petits pas pressés et efficaces, malgré tout. Le temps est passé bien sûr, je le sens, la vie a fait son œuvre, mais tout ce qu'incarnait cette femme est encore là : une bienveillance évidente dans son regard qui suggère, interroge, mais jamais ne condamne. Une douceur qui émane de son visage éclairé le plus souvent, par un sourire discret, timide comme celui d'une jeune fille.
Elle est devant moi, gauche, mal à l'aise, tordant ses mains décharnées, dans tous les sens. Elle va parler… hésite, et finalement, se tait.
Aussi, elle s'approche et, dans un accès d'affection, protecteur et vigoureux en même temps, elle m'entoure les épaules de ses longs bras et m'étreint sur son cœur. Je la retrouve, Marie, dans sa façon qu'elle a de me tenir ainsi de longues minutes. C'est une chaleur sincère qu'elle communique, une énergie qu'elle insuffle, de son être, pourtant émoussé. C'est beaucoup plus qu'un élan formel et c'est au-delà de tous les mots. Dans ce geste que j'avais oublié, je crois, j'ai toujours senti quelque chose de fort, plus qu'une marque d'affection. Une façon de dire dans cette étreinte : "Je suis là et je serai toujours là". Depuis longtemps, elle a tout deviné, Marie. Elle, la paysanne, l'analphabète, l'inculte, celle qu'on tolérait dans la maison parce qu'on en avait besoin pour de nombreuses tâches matérielles. Celle dont j'entendais dire chez nous : "Elle est très brave, Marie, mais c'est quelqu'un de peu".
Puis elle me regarde, les yeux vides de larmes et le regard absent de reproches.
– Je l'ai trouvée dans son lit, il n'y avait aucun signe de souffrance sur son visage, au contraire elle semblait en paix. Je n'avais rien remarqué ces derniers jours, elle était chaque matin la même, lorsque je venais ouvrir les volets et l'aider à sa toilette.
Il me brûle de demander à Marie si elle a évoqué mon nom, mais je n'ose pas. Je ne le veux pas non plus. Je ne veux pas qu'elle ait pensé à moi, je sens déjà sourdre un insidieux et vague sentiment de culpabilité et je lutte pour le combattre. Il ne doit pas exister, sinon, il m'envahira.
Marie a compris et ses mots devancent les miens :
– Depuis bien longtemps, elle ne parlait plus beaucoup, comme si le présent et le monde qui l'entourait ne l'intéressaient plus. Par quelques allusions, elle m'a fait comprendre qu'elle était hantée par son passé, ses souffrances, ses regrets peut-être…
Elle s'arrête, elle me regarde. Elle a perçu ce rictus spontané qui trahit mon irritation. Son doigt se pose sur ma bouche en signe de silence. Elle a senti que je réfutais totalement ses mots, que je les trouvais déplacés, outranciers, insupportables. Cependant, elle continue. Elle éprouve de la pitié pour ce qu'a été la vie insipide de cette femme, une vie de recluse. Elle ne la blâme pas. D'ailleurs comment le pourrait-elle ? A-t-elle jamais su quoi que ce soit de son passé ? Elle veut que j'entende ces paroles, peut-être même que je les admette. C'est comme un devoir pour elle ; sinon, elle regretterait à jamais de n'avoir pas tenté de nous réconcilier.
Elle connaît mon intransigeance, elle veut m'en protéger et m'épargner d'éventuels remords, plus tard. Elle sait que je l'écoute et elle m'empêche de prononcer ce qui serait inconvenant en ces circonstances. L'absence d'émotion que j'affiche, elle la comprend et elle la respecte, elle ne s'est jamais immiscée dans notre vie, elle n'a jamais porté de jugement sur quoi ni sur qui que ce soit. Ses gestes d'affection à mon égard ne me semblaient pas anodins, ils avaient vocation à remplacer l'amour que cette mère ne me donnait pas. Marie a été d'une rare bonté, que personne, hélas, ne lui a rendue. Elle a toujours su déceler les fêlures des êtres, chez moi, comme chez ma mère.
Avec douceur, elle m'entraîne vers le portail en chêne du jardin.
– François, tu sais, personne n'est épargné par la vie, et ta mère peut-être moins que les autres. Elle n'en a jamais rien dit, elle s'est résignée à son présent. Mais on sentait un si grand poids. Ce silence sur son passé en est un signe, alors, pour elle, François, il faut…
– Jamais !
L'écho emporte à la ronde ce mot qui vient de claquer dans ma bouche avec un excès de sincérité. Admettre, oui, je l'ai fait depuis longtemps, mais comprendre et pardonner, jamais. Pardonner, ce serait nier la douleur que j'ai ressentie. Ce serait, dès lors, douter de l'impact des agissements de ma mère et de la pertinence de mon jugement. Ce serait déjà me culpabiliser en laissant naître l'idée que l'acuité des sentiments a aliéné ma raison. Somme toute, ce serait me déjuger et prendre la faute à mon compte. Non, je ne pardonnerai jamais. Si je l'avais fait, je ne m'en serais pas remis, je n'aurais pas supporté cette faiblesse. Si je le faisais maintenant, je ne serais plus jamais apaisé, le doute s'installerait en moi et ébranlerait les certitudes que je me suis forcé à conquérir et que je veux conserver en dépit de toutes les épreuves.
Marie a compris, elle n'insiste pas. Elle m'annonce alors que le curé s'est rendu auprès de la défunte ce matin. Il souhaiterait, a-t-il dit, me rencontrer au cas où je viendrais. Mais elle ne s'est pas prononcée sur mon éventuelle présence.
Je remercie Marie d'avoir, malgré son âge pensé à tout : la toilette, l'organisation de la veillée funéraire. Elle a également averti le croque-mort. Aucune démarche n'a été oubliée. C'est sans doute le privilège de l'âge, de la sagesse, d'une connaissance des usages acquise au fil du temps. J'admire en secret sa lucidité. Enfin, elle ajoute que le nécessaire sera fait pour que le caveau familial soit ouvert le jour des funérailles.
Quel caveau familial ?
Un silence. Marie a compris mon trouble : mélange de culpabilité face au devoir filial non assumé et de colère face à une décision dont j'ai été exclu.
– François, ta mère avait tout prévu depuis bien longtemps. Elle m'avait fait part de ses dernières volontés. Nous en reparlerons, plus tard, si tu veux.
Une question me taraude : est-ce elle qui a demandé qu'on me prévienne ? Question embarrassante, pour Marie comme pour moi. En définitive, je préfère l'ignorance, je la crois salutaire. Si elle l'a fait, c'est que j'existais encore pour elle et alors mes certitudes vacilleront. Si elle ne l'a pas fait, ma douleur n'en sera que plus vive.
Le jardin est à l'abandon, les pierres du mur de clôture sont descellées. Le gel de l'hiver et la chaleur de l'été les ont fait éclater. Toute la puissance du soleil se concentre là, sur ce coin de terre qui a été autrefois pelouse, arrosée, verdoyante, tondue avec un soin extrême. Aujourd'hui, l'herbe est desséchée, elle se meurt et fait le terreau des plantes de garrigue qui en avaient été exclues. C'est leur revanche, l'artifice ne résiste pas aux conditions climatiques locales. Dans ce pays, seule l'authenticité autorise la survie, des êtres comme des choses. Quelques plants de lavande en dégénérescence avancée osent offrir le parfum de leurs fleurs, que la canicule exacerbe. Et l'abricotier n'est plus qu'un squelette sous l'écorce duquel vont et viennent des milliers de fourmis. Ce qui était mon refuge n'est plus. Je pensais retrouver cet endroit intact, me rappeler ces moments rares d'émerveillement devant une graine qui sort de sa nuit, ou devant une fleur qui s'épanouit. C'était un don du ciel, c'était ce qui me rendait impatient du lendemain. En ce lieu, j'aimais et j'étais forcément aimé puisque chaque pousse embellissait de jour en jour. Ce n'est plus qu'un souvenir. Peut-être ai-je même rêvé ?
Je mesure la dégradation physique ou psychique qui a dû atteindre ma mère. Sa fierté n'aurait jamais toléré cela auparavant. A-t-elle pris conscience de cette déchéance ? Comment s'est-elle résolue à subir, impuissante, l'œuvre du temps et de la nature ? Marie observe et devine :
– Tu sais, il y a quelques années, ta mère avait demandé au père Sernin d'entretenir ce carré de jardin. Elle-même ne pouvait plus. Mais, il est tombé gravement malade cet hiver. Alors ta mère a fermé définitivement la porte, et son univers s'est limité à l'intérieur de sa maison. Elle savait, mais ne voulait plus voir, ça lui était trop insupportable.
Sans doute Marie pense-t-elle que je vais l'interroger sur l'état de santé de ma mère. Elle est là sans rien dire, elle attend mes questions, elle a déjà préparé ses réponses.
Heureusement, une guêpe aventureuse vient faire diversion et nos gestes désordonnés de défense ponctuent définitivement ce moment.
Il me reste trois marches à gravir pour atteindre le perron et entrer dans ce lieu qui ne m'a pas accueilli depuis vingt ans. Je suis en sueur et je sens ma poitrine résonner de coups sourds. Je ne voulais pas que ça se passe comme ça. Je ne voulais pas être partagé entre le désir et l'appréhension. Je voulais que ce fût sans émotion. Marie est toujours là, elle a tout vu et comme toujours vient à mon secours avec générosité et discrétion :
– Tu veux peut-être rester seul un moment ? Un imperceptible hochement de tête et Marie a compris que ce dernier rendez-vous avec ma mère ne pouvait avoir lieu qu'en tête à tête.
– Je te laisse, à tout à l'heure.
Elle s'éloigne en direction de sa maison par le chemin de ronde. Je reste un moment devant la porte. C'est toute une histoire qui submerge ma mémoire. Des scènes de vie d'une incroyable précision surgissent alors que je m'étais épuisé à les nier. Je les croyais enfouies à jamais. Quelque chose me retient… il faut pourtant que je rentre dans cette maison.
5A l'intérieur, je suis immédiatement saisi par cette odeur caractéristique que j'avais oubliée : odeur de suie dégagée par la cheminée lorsqu'elle n'est pas utilisée, odeur d'humidité et de naphtaline. Je suis étonné d'avoir une telle mémoire olfactive. Ces effluves me heurtent, je les reçois comme des cauchemars. Ce sont tant d'images qui surgissent alors : images de ma mère astiquant par habitude et maniaquerie quelques objets d'argenterie sans valeur. Images encore de ma mère s'activant autour de ses fuseaux de dentellière. Images aussi de ma mère tricotant des écharpes qu'elle envoyait ensuite aux bonnes sœurs de la congrégation Charles de Foucault. Tout cela, les lèvres serrées, sans mot dire, sans regard ni pour mon père qui remplissait ses livres de comptes, ni pour moi qui tentais d'exister, entre eux, en jouant avec de vieux cubes en bois ou en fabriquant des objets inutiles à partir de glands, de châtaignes ou de coquilles de noix.
L'été, le soir, je restais au jardin. Au moment où le soleil déclinait, laissant ainsi les parfums divers se libérer et envahir l'atmosphère, j'étais là, à observer les bourdons aller et venir d'une corolle à une autre, les lézards chasser les insectes un peu trop hardis et se poursuivre à travers les amas de pierres. L'un de mes passe-temps favoris était de repérer, en écoutant leur chant, les trous dans lesquels les grillons s'étaient cachés, puis de les déloger sans animosité aucune, avec douceur, à l'aide d'une longue graminée que j'introduisais dans la cavité et que j'agitais. C'était juste pour le plaisir de les voir sortir, de les laisser marcher sur ma main et de leur parler, à eux qui savaient si bien m'écouter.
Je restais là, jusqu'à ce que la tombée de la nuit me surprît ou plutôt jusqu'à ce que ma mère s'écriât, avec agacement, par la fenêtre de sa chambre :
– Alors, François, tu rentres, tu ne vois pas qu'il fait sombre ! Je ne vais pas rester là à t'attendre toute la nuit !
C'était un rituel. J'aurais pu rentrer de mon propre gré pour lui éviter une contrariété. Mais j'avais quelque plaisir à l'indisposer et l'excès de ses réactions me disait vraiment, ainsi que je le pensais, à quel point elle ne m'aimait pas. Cependant, tant qu'elle m'appelait, c'est que j'existais encore.