Chapitre 1-3

2003 Mots
L'hiver, on allumait la cheminée dans le salon et après le repas du soir, on s'installait là, pour une soirée longue. Seule, la plainte du bois qui craque en brûlant venait rompre un silence pesant, imposé par l'indifférence teintée de mépris que mes paroles pouvaient inspirer à ma mère. Si d'aventure, je me risquais à parler, à bavarder comme le font tous les enfants, son regard se tournait vers moi, et à lui seul, je comprenais la hardiesse déplacée de cette initiative. Ou encore, c'était une répartie cinglante qui disait toute la distance qu'elle s'employait à mettre entre nous. Mes questions restaient souvent sans réponse, ou un "Tu n'y penses pas quand même !" m'en faisait saisir l'incongruité. Par cette pirouette, elle avait l'art de me rendre responsable de ma sottise et du même coup, elle n'avait plus besoin d'exercer une quelconque forme d'autorité. C'était insidieux, et son attitude me conduisait à censurer mes propres émois ou mes propres envies. Ce n'était pas occasionnel, mais permanent et délibéré, érigé en mode éducatif. C'est ainsi que je suis devenu un être fragile, malléable, en qui toute velléité de défense a été annihilée. Petit, je subissais, j'absorbais, et je souffrais, mais aucun mot ne peut traduire le délitement qui se produisait au fond de moi. Quand j'ai eu compris, il était trop tard. Ma mère n'agissait pas ainsi par hasard. Quant à René Bricourt, il était peu disert : il me parlait rarement, ne m'interrogeait jamais. Pas une seule fois, il ne s'est enquis de la manière dont je passais mes journées ni de mon travail à l'école. Est-ce que j'existais pour lui ? Est-ce que je lui étais indifférent ? Pas tout à fait, je crois. De lui, j'ai appris à reconnaître les plantes, à soigner le jardin. Parfois, il m'entraînait dans la campagne, malgré sa légère claudication. Il redevenait alors un enfant, il s'émerveillait d'un rien et n'en finissait pas d'épiloguer sur les miracles de la nature. Cet attachement, c'est lui qui me l'a donné, sans le vouloir. A la différence de ma mère, il a souvent été bienveillant envers moi, il n'a jamais manifesté de mépris à mon égard. Mais il n'est jamais intervenu non plus pour s'opposer à elle dans mon éducation. Par humanité, il aurait pu le faire. Lorsque j'ai été un peu plus grand, et que j'aurais pu tenir avec lui quelque conversation sur ses activités, jamais il ne s'est ouvert à moi. Je n'osais donc pas l'interroger à ce sujet. Il m'est arrivé d'aborder cette question avec ma mère avec la plus grande des circonspections, mais j'avais pour toute réponse : "Tu lui demanderas." J'en étais donc réduit à des supputations. Il n'était rien de tel que ce maintien dans l'ignorance pour exacerber ma curiosité. J'étais alors à l'affût de la moindre information, je tendais l'oreille lorsque des visiteurs, ce qui était rare, venaient à la maison. Une fois, il avait été question de commerce de vin, pendant une guerre. Mais surtout, j'entendais parler de rentabilité, de revenus, de domaines… A ces occasions, René Bricourt couchait toutes sortes d'informations sur ses livres de comptes. Je voyais de temps en temps des liasses de billets qui changeaient de main. Je ne l'ai jamais entendu parler de ses activités avec ma mère. Soit qu'ils le fissent en mon absence, soit qu'elle-même en fût écartée. Toujours est-il que nous n'avons jamais manqué de rien, que l'argent n'est jamais apparu comme un souci. Je peux même dire, qu'à l'école je détonais par la nature et la qualité de mes vêtements issus des magasins chics de Montélimar. La cheminée est toujours là dans la pièce principale qui baigne dans une semi-obscurité. Marie a pris soin de clore tous les volets. Heureusement, car il y fait frais et on s'y sent mieux. Mais c'est aussi une manière de faire savoir aux villageois, sans le leur dire, que la mort est entrée dans la maison. Un rai de lumière se risque par les volets mal ajustés. C'est peu, mais suffisant pour contraindre chaque chose à révéler sa forme. Mes yeux s'habituent peu à peu. Rien n'a changé, le temps s'est figé. Une histoire s'est arrêtée. Chaque chose est à sa place et n'en a pas bougé. Si je n'avais plus l'usage de mes yeux, je pourrais me mouvoir sans risquer de faire chuter quoi que ce soit. Je pousse légèrement le volet. Une lumière indécente pénètre timidement, révélant ainsi que tout est enveloppé d'un voile de vieillesse. Les vases en étain n'ont plus aucun éclat. Le chandelier en argent non plus. Le tapis est un peu plus élimé, le fauteuil en cuir de René Bricourt est maintenant d'une couleur indéfinissable et les rides sont devenues craquelures. Le soleil a eu raison du vert amande des tentures des fenêtres. Les murs sont encore recouverts d'un papier blafard à médaillons qui se décolle par endroits et qui nous renvoie un demi-siècle en arrière. Le bouquet d'olivier, béni le jour des rameaux, est bien en évidence dans le demi-vase fixé au mur. Mais est-ce celui de cette année ? Je finis par me demander si cette maison était réellement habitée. Je ne vois aucun signe de vie, aucun ouvrage commencé. L'émotion me submerge et j'ai envie de pleurer. Parce que je pense aux blessures passées. Parce que je sens les prémices d'une libération, sentiment indécent à cet instant. Parce que j'éprouve déjà la nostalgie d'une douleur dans laquelle je me suis surpris à me complaire. Toute trace du passé a été soigneusement gommée, éliminée. Il n'y a rien qui rappelle le souvenir de René Bricourt. Ni sa pipe, ni son importante collection de cannes, ni sa tabatière incrustée de nacre, ni son encrier bleu de Chine, tout a disparu. Pas la moindre photo de lui sur le secrétaire, ni de moi non plus, bien sûr. Et pourtant, n'y avait-il pas au-dessus de la cheminée, soigneusement encadré, un cliché sur lequel j'apparaissais en aube blanche, le jour de ma communion solennelle ? Je me revois flanqué à droite de ma mère et à gauche du curé. René Bricourt, me semble-t-il, se tenait nettement en retrait. J'ai disparu, nous avons disparu et nous avons été supplantés par Jésus. A la place, en effet, une toile à quatre sous, une croûte, dirais-je même, le représentant portant la croix ! La vue de cette image m'arrache un sourire sardonique. De la communion solennelle au chemin de croix, jusqu'à la crucifixion, n'y a-t-il pas qu'une vie ? La mienne peut-être. Celle dont ma mère me montre la voie à travers ce message subtil. Non, mon imagination me joue des tours, je m'égare. Elle n'a pas osé une telle mise en scène. Ou alors, c'eût été me prêter une intelligence supérieure, à même de saisir le sens caché de son acte. Et ça, c'était loin de ses pensées, j'en suis sûr. D'ailleurs, comment aurait-elle pu avoir l'assurance que je viendrais ? L'assurance, non. Mais, le pressentiment, oui. Pour n'importe quel fils, c'est un devoir moral de se rendre au chevet de sa mère. De cela, elle m'a patiemment imprégné. C'est une grande réussite qu'elle pourrait mettre à son actif. Elle savait tout à fait l'état de soumission ou de dépendance dans lequel elle me tenait. Il était évident que je n'aurais jamais osé lui faire l'affront de ne pas assister à ses obsèques. A l'étage, je reconnais immédiatement l'enfilade des pièces. Tout au fond, la plus spacieuse et la plus ensoleillée est celle, où, j'imagine, repose ma mère. C'était Sa chambre. Juste avant, à droite, celle de son conjoint et en face, un bureau qui n'a jamais été occupé. La pièce suivante, c'est la chambre d'amis, mais des amis, je n'en ai jamais vu aucun ni chez nous, ni dans la chambre. La dernière, juste en haut de l'escalier, c'est la mienne. La porte est fermée. J'hésite à entrer… Je ne sais pas ce que je vais y trouver. De toute façon, tôt ou tard, il faudra bien que j'y pénètre. Seul enfant de la famille, j'aurai forcément à vider le contenu de cette maison qui me sera, naturellement, léguée. La porte résiste. Le bois à dû gonfler, ou le loquet a rouillé, preuve que cette pièce n'a pas été ouverte depuis longtemps. D'un coup d'épaule, je la pousse. A l'intérieur, je n'ai pas vraiment de surprise. Ce qui était mon refuge quand j'étais petit, a été réduit à l'état de débarras. C'est un capharnaüm indicible. Du lit, il ne reste que le bois au milieu duquel ont atterri deux ou trois chaises à rempailler, le secrétaire de René Bricourt à la renverse, son présentoir à cannes vide et défoncé, un tabouret amputé d'un pied, la vieille table de jardin en fer. Les deux portes de l'armoire béantes laissent voir des rayons vidés de leur contenu. Que sont devenues les affaires que j'avais laissées là ? L'étagère s'est descellée du mur ce qui a eu pour effet de précipiter sous l'amas de meubles quelques objets rescapés : la boule en verre avec de la neige qui tombe sur la vierge, souvenir que m'avait rapporté ma mère à l'occasion d'un voyage à Lourdes. Mais aussi le chevalet en buis que j'avais taillé avec grand soin pour mettre en valeur une photo de Julien, radieux, en costume de bain au bord de l'Ardèche – photo prise, il y a longtemps déjà et soustraite à la frénésie de ménage qui s'emparait épisodiquement de ma mère, la conduisant parfois à décider seule de l'importance des choses et à faire place nette. Un christ d'origine oubliée, portant sur la tête la couronne d'épines, sculpté dans un bois sans valeur. Un chapelet en perles de nacre et un missel à la couverture de cuir. Enfin quelques almanachs Vermot, dont la vue me réjouit, rescapés par je ne sais quel mystère de l'autodafé purificateur qui avait lieu habituellement au printemps. C'est un vrai plaisir de les retrouver, de les feuilleter et de me remémorer certains dictons. Je ne résiste pas au plaisir de relire des articles annotés avec précision, de différentes couleurs, sources d'une érudition élevée, circonscrite hélas seulement à quelques domaines. Dans un coin de la pièce, pêle-mêle, se trouve tout ce que ma mère ne voulait sûrement plus voir : les objets personnels de son conjoint, ses livres de comptes, la fameuse photo de la communion solennelle et quelques eaux-fortes sous verre, représentant diverses vues des gorges de l'Ardèche et qui ornaient le hall de l'étage. Les araignées s'en sont donné à cœur joie. Elles ont joué avec les reliefs formés par l'amas d'objets et ont tissé de véritables sculptures. C'est sûr qu'elles n'ont pas été dérangées depuis longtemps. Par la porte ouverte, j'aperçois ma mère, les mains jointes, étendue sur son lit. Je ne me rappelais plus qu'elle était aussi grande. C'est comme si elle avait su qu'elle allait mourir, comme si elle s'y était préparée. Ses cheveux blancs sont soigneusement ramenés en chignon, duquel s'échappent, avec un brin de coquetterie, quelques boucles rebelles, les sourcils ont été soigneusement dessinés, comme à l'habitude. Elle a pris soin de passer plusieurs bagues aussi bien à la main droite qu'à la gauche et de mettre un sautoir en or faisant trois fois le tour de son cou frêle, bijoux dont j'ignorais l'existence et dont je n'ai jamais vu René Bricourt lui faire présent. Où étaient-ils ? Je n'ose en imaginer une provenance… immorale peut-être ? Elle aurait donc décidé de partir avec certains souvenirs ostensiblement choisis et affichés ? Et d'en éliminer d'autres ?... Pour ajouter encore à la cruauté ? Je ne veux pas y penser. Et si, tout simplement, je ne les avais jamais remarqués avant, ces ornements ? Comme la mort lui va bien ! Les paupières sont doucement closes et sa peau diaphane semble si fragile. De son visage délicat et peu ridé, qu'aucun signe de souffrance ne marque, émane une grande sérénité, comme une quiétude retrouvée. Comme elle est belle ! Comme elle semble fragile ! Je n'y avais jamais prêté attention de son vivant. Est-ce une mise en scène ? Voulait-elle ainsi amender l'image qu'elle laisserait ? Mais pour qui ? Pour les autres ? Pour moi ? Ce qui dans ce cas signifierait que je me suis trompé ! Marie a disposé de chaque côté du lit, un bougeoir sur lequel se consument deux chandelles blanches. Les ombres de la flamme jouent sur le visage de ma mère. Je la regarde et je me sens mal. Impression d'un immense gâchis. Mélange de pitié et de ressentiment. Je suis un fils, j'ai un devoir de respect, c'est vrai. Mais ma vie n'a été faite que de devoirs envers elle. Cette vie, elle me l'a donnée. Mais dans quelles circonstances ? Et pour me confiner dans quel univers ? Dois-je la remercier de m'avoir condamné à exister ? Sûrement pas ! La présence de ma mère, devenue soudain si inoffensive me trouble. J'avais des certitudes, je les sens faiblir, j'en arrive même à douter de moi-même, de mon impartialité, de la pertinence de mon jugement et de la réalité de ma supposée grandeur d'âme. Ne suis-je pas le responsable de toutes ces années d'incompréhension, d'indifférence et de discorde ? Mais non ! Attitude stupide ! C'est bien moi la victime. S'il était là, Julien me dirait comme il le faisait autrefois : – Ouvre les yeux, cesse de te culpabiliser. Ose le lui dire, maintenant que la mort l'a rendue inoffensive. Tu sais qu'elle a toujours été dans l'excès. Il aurait raison, Julien.
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