01
La lune pesait lourdement dans le ciel, tel un disque lumineux projetant une lumière argentée sur la dense forêt de Clairval. L'air était chargé d'un parfum de pin et de terre humide, et le chœur habituel des créatures nocturnes s'était étrangement tu. Quelque part au loin, un hurlement sourd et lugubre résonnait à travers les arbres, faisant frissonner quiconque était assez fou pour sortir à cette heure. Mais Aurore n'était pas une fille ordinaire.
Elle avançait dans la forêt avec une assurance tranquille, ses bottes crissant doucement sur les feuilles mortes. Ses cheveux noirs cascadaient sur ses épaules, captant le clair de lune tels des fils de soie tissée. À la main, elle tenait un panier rempli d'herbes qu'elle avait cueillies plus tôt dans la journée. Les villageois la traitaient d'imprudente, mais Aurore ne croyait pas à leurs superstitions. La forêt était son sanctuaire, l'endroit où elle se sentait le plus vivante. Les avertissements concernant une bête tapie dans l'ombre ne faisaient qu'attiser sa curiosité.
Un autre hurlement perça la nuit, plus proche cette fois. Aurore marqua une pause, le cœur battant la chamade. Ce n'était pas le cri d'un loup en chasse. C'était… de l'angoisse. Elle fronça les sourcils en se tournant vers la source du bruit. Les villageois auraient couru dans la direction opposée, mais les pas d'Aurore la portèrent en avant, poussée par une force inexplicable.
Plus elle s'enfonçait, plus la forêt semblait se refermer sur elle. Les arbres se dressaient comme des sentinelles, leurs branches noueuses tendues comme pour l'avertir. Mais elle persévéra, son souffle perçant dans l'air frais de la nuit. Finalement, elle émergea dans une petite clairière, et elle était là.
La créature était massive, sa fourrure emmêlée et luisante au clair de lune. Ses yeux dorés rivés sur les siens, emplis de douleur et d'autre chose : de l'intelligence. Elle était piégée, sa puissante patte arrière prise dans un piège de fer déchiqueté. Le sol était inondé de sang et sa poitrine se soulevait sous l'effet d'une respiration laborieuse. Aurore se figea, ses instincts se battant en elle. C'est la bête dont ils parlent, pensa-t-elle. Mais elle n'avait pas l'air d'un monstre. Elle semblait… vulnérable.
« Chut », murmura-t-elle en avançant prudemment d'un pas. Les oreilles du loup s'aplatirent et un grognement sourd résonna dans sa gorge. Aurore leva les mains d'une voix douce et calme. « Je ne suis pas là pour te faire du mal. Laisse-moi t'aider. »
La créature la fixa, son regard perçant semblant jauger ses intentions. Lentement, le grognement s'apaisa et elle baissa la tête, l'observant avec une curiosité méfiante. Aurore s'agenouilla près du piège, les mains tremblantes tandis qu'elle examinait le mécanisme. C'était rudimentaire mais efficace, les dents du piège profondément enfoncées dans la chair du loup. Elle leva les yeux et le regarda dans les yeux.
« Ça va faire mal », prévint-elle d'une voix ferme malgré les battements dans sa poitrine. Le loup ne détourna pas le regard. On aurait dit qu'il comprenait. Prenant une profonde inspiration, Aurore saisit le piège à deux mains et l'ouvrit. Le loup laissa échapper un cri étranglé, son corps se convulsant de douleur, mais il ne frappa pas. Dans un ultime effort désespéré, elle libéra sa patte, et le piège se referma avec un bruit métallique.
Le loup s'effondra au sol, haletant lourdement. Aurore hésita, puis tendit la main pour toucher sa fourrure. Elle était plus douce qu'elle ne l'aurait cru, chaude et vivante sous ses doigts. La créature tressaillit mais ne se retira pas. Ses yeux dorés la fixèrent, emplis d'une intensité qui lui coupa le souffle.
« Tout ira bien », murmura-t-elle, plus pour elle-même que pour le loup. Elle déchira un morceau de tissu de sa jupe et l'enroula autour de la blessure, ses mains gesticulant avec une précision experte. Le loup observait chacun de ses mouvements, sa respiration ralentissant progressivement.
Quand elle eut terminé, elle s'assit sur ses talons, essuyant ses mains ensanglantées sur sa robe. Le loup se releva en chancelant, la dominant de toute sa hauteur. Un instant, ils se fixèrent simplement, l'air entre eux chargé d'une énergie qu'elle ne pouvait nommer. Puis, sans prévenir, il se retourna et s'enfuit dans l'ombre, laissant Aurore seule dans la clairière.
Elle le fixa du regard, le cœur battant. Cette rencontre l'avait bouleversée, mais pas comme elle l'avait espéré. Il y avait quelque chose chez le loup, quelque chose qui réveillait en elle un désir profond et inconnu. Elle se sentait connectée à lui, comme si leurs destins étaient liés d'une manière qu'elle ne comprenait pas encore.
Le bruissement des feuilles la ramena au présent. Elle regarda autour d'elle, soudain consciente de sa solitude dans la forêt sombre. Le loup avait disparu, mais sa présence persistait, un fil invisible qui tiraillait son cœur. Elle se leva, épousseta sa robe et commença la longue marche qui la ramenait au village.
En sortant de la forêt, les premiers rayons de l'aube peignirent le ciel de teintes roses et dorées. Le village commençait à peine à s'animer, de la fumée s'échappant des cheminées des chaumières. Aurore s'arrêta à l'orée du bois, jetant un dernier coup d'œil par-dessus son épaule. Elle ne parvenait pas à se défaire du sentiment que ce n'était pas la fin. Quelque chose avait changé, quelque chose qu'elle ne pouvait nommer. Les villageois ne la croiraient jamais si elle leur racontait ce qui s'était passé. Ils la traiteraient de folle, d'imprudente, comme toujours. Mais Aurore s'en fichait. Elle avait vu quelque chose dans les yeux du loup, quelque chose qui l'appelait à un niveau primaire. Et elle savait, au plus profond d'elle-même, que leurs chemins se croiseraient à nouveau.
« Aurore ! » cria une voix, interrompant sa rêverie. Elle se retourna et vit sa voisine, la vieille Margot, boitiller vers elle. « Où étais-tu, ma fille ? Tu es sortie toute la nuit ! »
Aurore força un sourire en lui glissant le panier d'herbes dans les mains. « Je cueille juste des herbes, Margot. La forêt a été… particulièrement généreuse hier soir. »
La vieille Margot plissa les yeux, visiblement sceptique. « Fais attention, ma fille. On murmure encore à propos de la bête. Tu ne voudrais pas la croiser. »
Le sourire d'Aurore vacilla un instant, mais elle le masqua rapidement. « Ne t'inquiète pas, Margot. Je peux me débrouiller seule. »
Alors qu'elle s'éloignait, l'avertissement de Margot résonna dans son esprit. Mais Aurore n'avait pas peur. Elle avait affronté la bête et avait survécu pour raconter son histoire. Et même si elle l'ignorait encore, cette rencontre avait déclenché quelque chose – un destin qui allait changer sa vie à jamais.
De retour dans la forêt, le loup observait dans l'ombre, ses yeux dorés brillant d'une promesse tacite. Il s'attarda un instant, puis disparut dans les arbres, ne laissant derrière lui qu'une infime trace de sa présence. La forêt redevint silencieuse, mais le lien entre eux demeurait, un lien forgé sous la pleine lune.
Aurore remuait la marmite de ragoût au-dessus de l'âtre, l'odeur terreuse des herbes se mêlant à la légère odeur de fumée. Son esprit revint à la forêt, au loup aux yeux dorés perçants. Elle ne parvenait pas à se défaire du sentiment qu'il y avait quelque chose de plus chez cette créature, quelque chose de presque… humain.
Pourquoi ressentais-je un tel lien avec elle ? se demanda-t-elle en repoussant distraitement une mèche de cheveux noirs derrière son oreille. Le souvenir de son regard persista, lui faisant frissonner le dos – un frisson qui n'était pas totalement désagréable.
Le grincement d'une porte la tira de ses pensées. Elle se retourna et vit la vieille Margot entrer, son regard perspicace scrutant la pièce avant de se poser sur Aurore.
« On rêve encore ?» demanda Margot, une pointe d'amusement dans la voix, tandis qu'elle déposait un panier d'herbes fraîchement cueillies.
Aurore sourit, même si ses joues s'échauffèrent légèrement. « Je pense juste à la forêt. C'est si paisible, là-bas. »
« Paisible, dis-tu ? » Margot haussa un sourcil, le ton sceptique. « Ou dangereux ? Tu ne devrais pas t'aventurer si loin, surtout pas seule. »
« Je n'ai pas peur de la forêt », répondit Aurore d'une voix ferme malgré une pointe de malaise dans la poitrine. « Et puis, il ne s'est rien passé. »
Margot l'observa un long moment, le regard perçant comme si elle la perçait à jour. « Tu es revenue avec une odeur d'aconit et de panique, ma fille. Ne crois pas que je n'aie rien remarqué. »
Le cœur d'Aurore fit un bond. Elle le sait. « Je… je cueillais juste des herbes », balbutia-t-elle d'une voix hésitante.
« Hmm. » Les lèvres de Margot s'étirèrent en un sourire entendu. « Tu es une terrible menteuse, Aurore. Tu l'as toujours été. Mais je ne te presserai pas, pas encore. Rappelle-toi juste ceci : la forêt recèle des secrets, et tous ne sont pas faits pour être découverts. »
Le poids des paroles de Margot pesait sur Aurore comme un lourd manteau. Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais la vieille femme se retournait déjà pour partir, ses pas résonnant doucement sur le parquet.
Alors que la porte se refermait derrière elle, Aurore laissa échapper un soupir qu'elle n'avait pas réalisé avoir retenu. Des secrets, pensa-t-elle, l'esprit en ébullition. Quel genre de secrets ?
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La lune était basse dans le ciel, projetant une lueur éthérée sur le village de Clairval. Aurore était assise près de sa fenêtre, le regard fixé sur les contours sombres de la forêt. L'attrait était indéniable, un chant de sirène qu'elle ne pouvait ignorer.
Elle jeta un coup d'œil au petit bouquet d'herbes qu'elle avait préparé : de l'aconit, du sureau et quelques autres remèdes appris de Margot. « Au cas où », se dit-elle, même si elle ne savait pas exactement à quoi elle s'attendait.
Sans hésiter, elle se glissa hors de la maison, d'un pas léger et posé, en direction de la forêt. L'air était frais contre sa peau, le léger bruissement des feuilles étant le seul son dans le silence de la nuit.
En pénétrant dans les arbres, la forêt sembla s'animer autour d'elle. Le clair de lune filtrait à travers la canopée, projetant des ombres tachetées sur le sol. Chaque craquement de brindilles sous ses pieds était comme un murmure, un secret à découvrir.
Elle ignorait ce qu'elle cherchait, seulement qu'elle devait le trouver. Le souvenir des yeux dorés du loup la hantait, une question brûlante qu'elle ne pouvait ignorer.
Un grognement sourd résonna dans les arbres, lui envoyant une décharge d'adrénaline. Elle se figea, le cœur battant la chamade tandis qu'elle scrutait les ombres.
« Qui est là ? » cria-t-elle, la voix tremblante malgré ses efforts pour paraître courageuse.
Le grognement s'amplifia, plus proche. Son souffle s'accéléra lorsqu'une paire d'yeux dorés et brillants émergea de l'obscurité. Le loup s'avança dans la lumière de la lune, sa silhouette massive la dominant de toute sa hauteur.