Le bureau est devenu un terrain miné. Chaque jour, chaque interaction avec Vincent est un exercice d'équilibre précaire. Je m'efforce de rester distant, de rester professionnel, de ne rien laisser paraître. Mais cela devient de plus en plus difficile. Le regard intense de Vincent me suit partout, et même lorsque je fais tout pour l’éviter, je sens toujours cette tension entre nous, cette présence qu’il impose.
Je sais qu'il m’observe. Chaque geste, chaque mouvement que je fais semble attirer son attention, et il essaie de me parler. Pas directement, mais je le sens. Ses tentatives de conversations plus personnelles, son regard insistant lorsque nous sommes seuls dans une pièce… Je me demande parfois si je pourrais continuer ainsi encore longtemps. Mais je m'accroche à cette façade. Il m’a repoussé une fois, et je ne peux pas me permettre de retomber dans cette douleur.
C’est pour ça que je fais tout pour le garder à distance. Chaque fois qu'il essaie de m'approcher, de faire naître une conversation plus personnelle, je le coupe rapidement. "Restons professionnels, Vincent," lui dis-je, encore et encore. Et chaque fois que je le dis, je vois un éclair de frustration passer dans ses yeux, une colère silencieuse qui bouillonne juste sous la surface.
Je pourrais presque sentir sa jalousie, comme une présence palpable entre nous. Il pense que je l'ai oublié, que je suis passé à autre chose, que j'ai quelqu'un d'autre dans ma vie. Mais ce n’est pas vrai. **Je n’ai jamais cessé de penser à lui. **
Même lorsque je fais tout pour rester concentré sur mon travail, mes pensées finissent toujours par revenir à lui. À nos moments passés ensemble, aux baisers échangés derrière nos masques, à ces soirées au bal masqué où tout semblait plus simple, où l’anonymat nous permettait d’être nous-mêmes sans les contraintes du bureau.
Mais je refuse de le laisser voir cela. Je ne peux pas lui montrer à quel point il compte encore pour moi, à quel point il m’a brisé lorsqu'il m'a repoussé. C’est pour cela que je lui montre un visage froid, que je le tiens à distance, que je fais tout pour lui faire croire que je suis passé à autre chose.
Mais la vérité, c’est que je ne suis pas sûr d’y arriver un jour.
À chaque fois que je croise son regard, je sens cette douleur revenir, cette blessure encore ouverte. Vincent ne semble pas comprendre à quel point il m’a blessé, à quel point je me suis senti abandonné ce jour-là. Et maintenant, il essaie de revenir, de me parler comme si rien ne s'était passé. Mais tout a changé.
Ce matin-là, je me concentre sur mes dossiers, essayant de ne pas prêter attention à Vincent. Mais comme toujours, je sens son regard sur moi, lourd et persistant. Il se rapproche de moi, comme il l’a fait plusieurs fois ces derniers jours, et je me prépare à le repousser encore une fois.
"Gabriel," commence-t-il doucement. "Est-ce qu’on peut parler un instant ?"
Je ne lève même pas les yeux. "On est au bureau, Vincent. Si c’est à propos du travail, je suis disponible. Sinon, je pense qu’on a déjà tout dit."
Je l’entends soupirer, un soupir lourd de frustration. Mais je refuse de céder. Je continue de taper sur mon clavier, mes doigts tremblants légèrement alors que je tente de me concentrer. Je sais ce qu’il essaie de faire, mais je ne peux pas le laisser entrer à nouveau. Pas après tout ce qu’il m’a fait ressentir.
"Je sais que je t’ai fait du mal," dit-il finalement, sa voix plus basse, presque un murmure. "Mais je ne peux pas ignorer ce qu’il y a entre nous. Toi non plus, Gabriel."
Je me fige. Les mots flottent dans l'air entre nous, lourds de sens. Je ferme les yeux un instant, sentant mon cœur s’emballer. Il n’a pas tort. Il y a toujours quelque chose entre nous. Mais cela ne change rien. Il m’a repoussé. Il a décidé de me tenir à distance, et je ne peux pas supporter l’idée qu’il fasse marche arrière maintenant, après m’avoir fait souffrir de cette manière.
Je prends une grande inspiration, essayant de garder mon calme. "Ce qu’il y a entre nous, Vincent, c’est du passé. Tu as toi-même dit qu’il ne pouvait rien se passer entre nous, et c’est ce que je respecte."
Je l’entends bouger derrière moi, frustré par ma réponse. "Tu joues un rôle, Gabriel. Tu fais semblant de m’avoir oublié, mais je vois bien que ce n’est pas vrai. Si tu m'avais oublié, pourquoi me lancerais-tu ces regards quand tu penses que je ne te vois pas ? Pourquoi cette tristesse dans tes yeux ?"
Je reste silencieux. Il a raison, bien sûr. Mais je ne veux pas lui donner cette satisfaction. Il ne mérite pas de savoir à quel point je suis encore attaché à lui. Pas après m’avoir laissé tomber.
"Je ne sais pas de quoi tu parles," je réponds froidement, toujours sans le regarder.
Mais à ce moment-là, je sens qu’il ne va pas me laisser m’en sortir aussi facilement. Je le sens se rapprocher, son souffle presque sur ma nuque. "Je sais que tu tiens toujours à moi, Gabriel. Je le vois dans tes yeux. Et je vais tout faire pour te prouver que je tiens encore à toi. Tant pis si je suis ton patron. Je n'en ai plus rien à faire."
Je me fige, sentant mon cœur s'accélérer encore plus. Il est tellement proche que je pourrais presque sentir la chaleur de son corps. Ses mots résonnent dans mon esprit, déstabilisant tout ce que j’avais construit pour me protéger. Il est déterminé à ne pas me laisser partir, et cela me fait peur. Parce que je sais que, malgré tout, une partie de moi ne veut pas le laisser partir non plus.
Je prends une grande inspiration et me redresse, essayant de retrouver mon calme. "Vincent… arrête," dis-je, ma voix à peine plus qu’un murmure.
Mais il ne bouge pas, ses yeux toujours rivés sur moi. "Non, je n’arrêterai pas. Pas cette fois. Je vais me battre pour toi, Gabriel."
Je sens un mélange de peur et de désir monter en moi. Je n’ai aucune idée de comment réagir à cela, à cette détermination qui brûle dans ses yeux. Une part de moi veut céder, veut abandonner cette façade que je porte depuis des semaines. Mais l’autre part, celle qui se souvient de la douleur, me retient. Je ne peux pas le laisser me briser à nouveau.
Sans un mot de plus, je me lève brusquement de ma chaise, attrapant mes affaires. "J’ai du travail à faire," dis-je, ma voix tremblante. "Restons-en là."
Je le contourne rapidement, quittant la pièce avant que je ne puisse perdre le contrôle de mes émotions. Mais même en partant, je sais qu’il ne renoncera pas.
Et cette idée me terrifie autant qu’elle me réconforte.