Je ne pense qu’à lui depuis cette nuit au bal. Depuis que je l’ai vu danser avec un autre homme, une rage sourde ne me quitte plus. Je pensais pouvoir maîtriser la situation, lui imposer cette distance pour nous protéger, pour éviter que nos rôles de patron et stagiaire ne compliquent tout. Mais maintenant que je l’ai vu dans les bras d’un autre, je ne peux plus prétendre que je contrôle quoi que ce soit. J’ai déjà perdu ce contrôle depuis longtemps.
Ces derniers jours, chaque fois que je le vois au bureau, je sens ce feu de jalousie me consumer. Je l’ai repoussé. Moi. Et maintenant, je le vois s’éloigner de moi, mais je n’arrive plus à l’accepter. Il essaie de me faire croire qu’il est passé à autre chose, qu’il m’a oublié. Mais je le connais trop bien. Je vois ses regards furtifs, sa tristesse qu’il essaie de dissimuler. Il me repousse, mais c’est une façade. Je le sens. Et je vais le prouver.
Je lui ai dit que j’allais me battre pour lui, et je suis prêt. Peu importe que je sois son patron, peu importe les règles. Ce que je ressens pour lui dépasse tout cela. Mais je sens aussi qu’il va falloir du temps, que la blessure que je lui ai infligée est profonde. Pourtant, je n’ai pas le choix. Je ne peux pas le perdre.
Le lendemain matin, j’arrive au bureau le cœur lourd et les idées claires. Je suis déterminé. Je ne sais pas encore comment Gabriel va réagir, mais je sais que je dois agir. Lorsque je l’aperçois enfin entrer dans le bureau, mes mains se crispent sur les accoudoirs de ma chaise. Il fait comme à son habitude, s’installe à son bureau, évite mon regard.
Je me lève rapidement, décidé à ne plus attendre. Aujourd’hui, il n’y a plus de place pour les hésitations.
"Gabriel," je l’appelle d'une voix ferme, en me rapprochant de lui. Il ne lève même pas les yeux, comme s'il faisait tout pour m’ignorer. Mais je refuse de me laisser écarter une nouvelle fois.
"Gabriel, regarde-moi," insisté-je.
Il finit par lever les yeux, et dans son regard, je vois immédiatement cette colère sourde, mais aussi cette douleur qu'il essaie de me cacher depuis des jours. Il ferme le dossier qu’il tenait entre les mains et croise les bras, visiblement prêt à me repousser une nouvelle fois.
"Qu’est-ce que tu veux, Vincent ?" demande-t-il froidement. "On est au bureau, et j’ai du travail."
Sa voix est tranchante, mais je ne recule pas. "Je ne veux plus de ce jeu entre nous, Gabriel," dis-je doucement mais fermement. "Je t’ai dit que j’allais me battre pour toi, et je suis sérieux."
Il soupire, exaspéré. "Vincent, c’est trop tard. Tu m’as repoussé, tu m’as dit que rien ne pourrait se passer entre nous, que tout était fini. Et maintenant, tu veux tout réparer avec quelques mots ?"
"Je me suis trompé, Gabriel. J’ai eu peur. Peur de ce que tout cela représentait. Mais maintenant, je sais ce que je ressens pour toi. Et je refuse de te laisser partir."
Il secoue la tête, incrédule. "Ce n’est pas si simple, Vincent. Tu ne peux pas simplement revenir en arrière parce que tu as eu une révélation soudaine. Tu m’as fait du mal. Tu m’as dit que je ne comptais pas."
Je ressens un coup de poignard en entendant ces mots. Je me rends compte à quel point je l’ai blessé en le repoussant. "Je n’ai jamais dit que tu ne comptais pas," murmuré-je, sentant ma voix trembler légèrement. "Ce que je ressens pour toi n’a jamais cessé, Gabriel. C’est pour ça que je t’ai repoussé. Parce que je savais que ce serait compliqué, que ça risquerait de tout détruire."
Gabriel me fixe, et je vois une tempête dans ses yeux. La colère qui s'y reflète me frappe de plein fouet.
"Tu penses vraiment que ça va suffire ? Que tes excuses vont tout effacer ?" dit-il enfin, sa voix tremblante. "Enfin Vincent, je ne te comprends pas. Cette alchimie qu'on avait tous les deux lorsque nous étions cachés sous nos masques, elle était réelle. Tu ne vas pas prétendre le contraire. Et une fois que tu as su que cet inconnu, c’était moi, tu as voulu tout arrêter. Tu m'as repoussé, comme si tout ce que nous avions partagé n'avait jamais compté à tes yeux."
Je sens son accusation comme un coup. Ses mots frappent juste, et je réalise à quel point je l'ai fait souffrir en faisant marche arrière.
"Je... Je ne voulais pas tout arrêter, Gabriel," dis-je, ma voix plus fragile. "Ce que nous avons vécu sous nos masques était réel, et c'est justement pour cela que j'ai pris peur. Je n’ai pas su gérer la réalité, la confrontation entre cet inconnu masqué avec qui tout semblait si simple, et toi, Gabriel, mon stagiaire. La personne que je voyais chaque jour au bureau. Je n’ai jamais cessé de ressentir cette alchimie, mais j’ai cru qu’il valait mieux y mettre fin avant que ça ne détruise tout."
Gabriel secoue la tête, ses yeux brillant de colère et de déception. "Alors pourquoi maintenant, Vincent ? Pourquoi seulement après m'avoir vu avec un autre tu te réveilles et tu te dis que tu as commis une erreur ? C'est trop facile. Tu ne peux pas venir me dire que tu veux te battre pour moi après m'avoir rejeté comme ça."
Je me rapproche, mon cœur battant la chamade. "Parce que quand je t'ai vu avec cet autre homme, j'ai compris à quel point je tenais à toi. À quel point tu comptais pour moi. Ça m'a fait réaliser que je ne veux pas te perdre, Gabriel. Peu importe les complications, peu importe que tu sois mon stagiaire. Tout ça, je suis prêt à le dépasser."
Il reste silencieux, le regard fixé sur le sol, visiblement perdu dans ses pensées. Je vois à quel point il est blessé, à quel point mes mots l’ont touché, mais je sens aussi qu'il hésite. Il lutte contre lui-même, entre cette douleur que je lui ai infligée et les sentiments qu’il continue de ressentir pour moi.
Je prends une profonde inspiration et m’approche encore un peu plus. "Je te demande juste une chance, Gabriel. Laisse-moi te montrer que je suis sérieux, que je suis prêt à tout pour nous.
Je sais que je t’ai blessé, et je ne m'attends pas à ce que tu me pardonnes facilement. Mais je suis prêt à me battre, comme je te l’ai dit. Je veux qu’on arrête de se faire du mal. Je veux qu’on se donne une vraie chance."
Le silence qui s'ensuit est lourd. Gabriel ne dit rien pendant un long moment. Je peux voir ses mains trembler légèrement, et je sais que cette bataille entre nous est loin d’être terminée. Mais je sens que j’ai franchi une étape. Je l’ai touché, même si ce n’est qu’un début.
Finalement, il lève les yeux vers moi, ses sourcils légèrement froncés, mais il ne dit rien. Ce silence, chargé d’émotion, me donne l’espoir que tout n’est pas perdu.