Chapitre un
Maintenant six ans ont passé sans qu’il ne revienne. Mbâ
enseigne dans une école à Bacongo. C’est une institutrice de
qualité. Les parents et les élèves l’aiment beaucoup. Certes parce
que les enfants aiment avoir de jolies maîtresses, mais aussi parce
qu’elle enseigne bien. Souvent les plus jeunes de ses collègues
l’invitent à sortir, mais elle refuse toujours. D’ailleurs comment la
rencontrer ? Elle sort si peu. Après ses cours, elle va chaque soir
enseigner aux adultes qui ne savent pas lire. Elle s’est aussi fait
des amies de certaines de ses élèves adultes. Auprès d’elles, elle
apprend beaucoup. Elle dit à Mbouloukoué que de toute cette
expérience elle compte écrire un livre sur la femme congolaise.
Mbouloukoué est professeur de C.E.G. à Kinkala. Lui non plus
ne s’est pas marié. Il consacre tout son temps à l’étude des
mathématiques qu’il enseigne à ses élèves, et à l’animation des
pionniers dont il a la charge pour la région.
Ce samedi-là, il est venu à Brazzaville voir Mbâ. Il lui annonce
qu’il vient d’être désigné pour aller en France à un colloque sur
l’enseignement des mathématiques modernes. Ils ont, ensemble,
tenté de rencontrer les promotionnaires de Elo pour savoir son
adresse exacte. Mbâ a acheté du poisson salé, de la farine à
foufou, des gombos et des ananas qu’elle remet à Mbouloukoué
pour celui qu’elle attend toujours et qui est là-bas. Elle ne songe
même pas que la France est grande et qu’Elo ne pourrait peut-être
pas rencontrer leur camarade d’enfance. Mbâ a dit à
Mbouloukoué tout ce qu’il devrait dire à Elo. Et tout ce qu’elle
n’a pas dit, elle l’a écrit dans une longue lettre de dix pages que
Mbouloukoué emporte.
À Paris, par Ebon, un de leurs amis communs, Mbouloukoué
a pu savoir le nom de l’usine où travaille Elo.
C’est ainsi qu’après des aventures qui n’intéresseront pas mon
lecteur (Note de l’éditeur : quelle prétention de la part d’un
auteur de présumer de ce qui va intéresser ou non son lecteur !
mais est-ce surprenant de la part d’un homme qui a toujours fait
partie du cercle très étroit des puissants, des dominants ?) ce
vendredi après-midi, Elo et Mbouloukoué marchent sur les quais
de la Fosse, à Nantes. Ils parlent en se tapant sur les épaules
toutes les dix secondes. Finalement ils prennent le bus et
descendent dans la banlieue où Elo habite.
– Accompagne-moi frère. Il faut qu’en passant je fasse
quelques courses. Ah ! tu sais, dans ce pays, même les hommes,
nous devons nous occuper des affaires ménagères.
En effet, Mbouloukoué est étonné de voir Elo passer à
l’épicerie acheter du lait, du beurre, des fruits, du pain à la
boulangerie, à la boucherie (après avoir demandé à Mbouloukoué
ce qu’il aime) des tournedos. Puis ils vont au bureau de tabac, où
il achète des Gauloises et France-Soir pour dit-il « jouer au
tiercé ».
– Tu comprends, je suis obligé de faire une partie du marché.
Quand ma femme rentre, il est trop tard.
– Ta femme ?
– Comment, tu ne sais pas ? je suis marié, mon cher.
Mbouloukoué est complètement désarçonné. S’il est franc
avec lui-même et s’il veut exprimer ce qu’il ressent, il doit
engueuler Elo, lui casser la figure même. Il a envie de le traiter de
salopard, de lui dire qu’il n’est plus son ami, qu’il va s’en
retourner par le premier train… Au lieu de cela, il ne fait que
s’arrêter. Comme ils montent les escaliers, il regarde Elo dans les
yeux. Froidement, avec hauteur même. Alors que là-bas, Mbâ si
belle et si convoitée a mené plusieurs années une vie de recluse…
– Et Mbâ ?
– Tiens, entre, je vais t’expliquer cela…
Je me revois encore dans le bureau du père Flandrin.
– Mon cher Raphaël, comment vous retenir ? Tout ce que je
puis vous demander mon fils est de rester fidèle à l’enseignement
que vous avez reçu ici. L’Église ne se réduit pas à ceux qui
portent la soutane. Nous avons besoin de laïcs aussi pour que la
foi pénètre partout. Je suis sûr que vous ferez rayonner l’amour de
notre Seigneur autour de vous.
En l’écoutant, j’ai failli revenir sur ma décision. Je me voyais
déjà lui tombant dans les bras et secoué de sanglots. C’est le
théâtral de la situation qui m’a sans doute retenu.
Lors de cet entretien le Père Flandrin avait réveillé en moi le
plaisir presque physique que j’éprouvais lors de ses cours de
philosophie. Ce n’était pas une doctrine, une arme, des recettes
pour défendre notre foi face aux imprévus de la vie qu’il nous
dispensait, mais la découverte du sens de l’humain où la logique
et le cœur étaient réconciliés pour un monde de bonté et
d’humanité. Le Père Flandrin nous parlait de tout y compris du
marxisme et de la sexualité. Aucun sujet ne lui était tabou. Il
commençait toujours, sur chaque problème, par présenter le point
de vue le plus athée, qu’il expliquait avec une logique
impeccable. Nous nous demandions, dans ces moments-là, s’il
n’était pas partisan de cette philosophie, au demeurant à l’opposé
de l’Église pour arriver à en écarter ainsi qu’il le fait tout esprit
caricatural. Ensuite nous passions à sa critique. Et là, il défendait
la position athée contre nos arguments qu’il nous faisait sentir si
bas et grossiers. Puis, quand désemparés nous allions abandonner,
prêts à l’accuser d’être un faux chrétien, il sortait avec délicatesse
son arsenal de critiques nobles et de haut niveau. Ceci fait, il nous
présentait un point de vue moins diamétralement opposé à celui
auquel nous devions aboutir. Ainsi par gradation, sans heurt, nous
nous dirigions vers la vision teilhardienne où science,
progressisme et foi se marient à merveille. Alors il n’hésitait pas à
employer la terminologie athée ou marxiste pour défendre la
position chrétienne. Lorsque je revois aujourd’hui mes
promotionnaires je retrouve toujours, quel que soit le sens dans
lequel ils ont évolué, cet état d’esprit, fruit de la graine qu’y a
semé le Père Flandrin. Je veux dire le refus du dogmatisme, de la
bêtise et de la haine qui pourtant n’exclut pas une foi inébranlable
à une doctrine à mille lieues de l’éclectisme. Qu’ils soient
marxistes ou prêtres de brousse, les élèves du Père Flandrin se
sentent de la même famille.
Tandis que le Père Flandrin commentait mon départ, c’est de
ces heures de délices intellectuels que je sentais la nostalgie. C’est
cette honnêteté qu’il avait fortifiée en moi qui m’avait conduit à
ma décision. Mais voici que je découvrais la peur de me lancer
dans une vie où il ne serait plus là pour répondre à mes questions.
Car j’oublie de le dire : lorsque le doute germait en nous à la suite
d’une lecture ou d’une situation de la vie que nous n’avions pas
prévue, nous allions le soir dans le bureau du Père Flandrin qui
nous montrait que le problème était, ma foi, simple et que la
réponse et la solution allaient de soi. À chaque fois il nous
refaisait l’expérience de Colomb avec son œuf. Il suffisait d’y
penser !
Pourtant je ne revins pas sur ma décision. Je n’avais
malheureusement ou heureusement plus les certitudes qui
m’avaient poussé à entrer au séminaire. À ce moment-là, j’étais
au terme de deux ans de lourds débats intérieurs, parfois
douloureux, qui m’avaient convaincu non seulement que je
n’étais pas fait pour ce que nous appelions l’abstinence charnelle,
mais encore que le célibat des prêtres était aussi inhumain que
certaines mutilations physiques de nos anciennes traditions
religieuses. Mon Dieu, comment pouvoir prendre l’engagement
de ne jamais réaliser de son corps l’amour avec une femme ! Le
prêtre le plus sain lorsqu’il sort d’un bon repas arrosé de ses vins
fins dont l’Europe nous a donné le goût, que le soleil brille et que
le ciel gueule son bleu de mer, le prêtre le plus sain, sous l’effet
de la joie ne peut s’empêcher de désirer cette belle fille aux
muscles racés et délicats et aux reins cambrés qui passe dans la
rue. Pour ma part, de fréquentes pollutions nocturnes m’avaient
convaincu que ce problème m’obsédait. Et, pourquoi ne pas
l’avouer, j’avais cédé plusieurs fois à la m**********n.
Je savais qu’en quittant le séminaire je courrais de gros risques.
Pour mes études s’entend. Car le nouveau sens que je devais
donner à ma vie était l’étroite perspective de la réussite
universitaire. Et durant les vacances qui suivirent ma sortie du
séminaire, je me préparai non seulement au travail que je devais
affronter, et qui requérait de nombreuses lectures sur tous les
sujets, mais aussi à une discipline à laquelle je ne devais pas faillir
avant d’avoir obtenu ma licence.
À mon avis, et d’après ce que je voyais autour de moi, les
jeunes gens traînaient à faire leurs études essentiellement pour
deux divertissements : le sport et les femmes. Au premier je
savais déjà que la plupart des étudiants congolais vouaient une
véritable passion qui laissait croire que les études étaient une
détente et non le contraire. Ils se contentaient de suivre leurs
cours assidûment et d’apprendre par cœur ce que le professeur
avait déblatéré du haut de sa chaire. Rares étaient ceux qui lisaient
des livres relatifs aux questions de la matière, soit pour
l’approfondir, soit pour tenir tête à la thèse du professeur. Samba
Jonas, avec qui je louais un logement au plateau des Quinze-Ans
me disait que nos bourses étaient trop maigres pour nous acheter
des livres. Pourtant à l’époque nous gagnions deux fois le salaire
d’un ouvrier de l’usine textile. Et pour moi qui, au séminaire,
avais été habitué à n’avoir aucun argent de poche, c’était une
véritable fortune qui me laissait d’ailleurs un sentiment de
malaise. Si je faisais remarquer à Samba que les revues sportives
qu’il achetait et dont sa chambre était pleine, les matches
auxquels il était toujours présent, son équipement de sport, et les
cotisations en tant que supporter de l’équipe « Tornade du
Djoué » lui revenaient plus chers que les livres que j’achetais, il
haussait les épaules. Et tous mes condisciples étaient ainsi. Le
foot les passionnait, et les études n’étaient qu’un moyen
d’acquérir un brevet garantissant un statut social.
Quant aux femmes, qui y échappait ? Elles envoutaient,
rendaient ennemis d’anciens amis d’enfance, engloutissaient
l’argent des bourses, bref préoccupaient la gent estudiantine sous
une forme ou une autre, vingt quatre heures sur vingt quatre. Je ne
veux pas parler que des seules ndumba. Certains avaient une
femme (d’autres plusieurs) et des enfants qu’il fallait nourrir, ce à
quoi la bourse ne suffisait pas. Mais ce qui me rendait méfiant
par-dessus tout, provenait de la connaissance que j’avais de moi.
En effet je suis ainsi né que je puis difficilement m’adonner à
deux choses en même temps. Je ne peux avoir deux amours à la
fois. Je n’ai que des passions. Et si je m’amourache d’une femme,
mon travail s’en ressent. Je ne l’aborde plus qu’avec légèreté. Or,
ce qui importait alors était de prouver à mes condisciples du
séminaire qu’en refusant la soutane, je n’avais pas rejeté le
sérieux de la vie. La conception que j’avais du monde n’excluait
pas certains renoncements. Ainsi m’étais-je engagé à laisser les
femmes de côté et à ne songer qu’à mes études. A la vérité, je
n’excluais pas certaines aventures brèves et discrètes qui devaient
être sans lendemain. Pour cela je savais qu’il me fallait éviter la
compagnie des jeunes filles de mon âge, mais profiter des désirs
passagers de telle femme mûre, souvent mariée, si possible
étrangère ou de passage à Brazzaville.
Dès le début de l’année scolaire je me mis donc à l’étude avec
une ferveur qui effraya Samba. Lui ne passait guère plus d’une
heure par semaine à la bibliothèque. Il consacrait un temps inouï à
des discussions qui me paraissaient être du bavardage et d’un très
bas niveau. Selon lui c’était là le contact avec les masses, la
formation politique. Samba avait bien dans la bibliothèque au-
dessus de son lit quelques livres. Notamment je crois un recueil
de poèmes de Senghor, un Saint-Exupéry d’une collection de
poche, un livre intitulé La clé des songes, Tout sur vous et les
astres, et Comment devenir un bon orateur. Cette littérature
entourait « Le petit livre rouge » et deux volumes d’une reliure
chocolat, qui portaient en lettres d’or le nom de Lénine. Je ne sais
à quel moment il les feuilletait ou les lisait. C’était je crois un
ornement au même titre que la photo de l’orchestre des Bantous
qu’il avait accrochée au mur. Car Samba aimait la musique. Dès
qu’il se trouvait seul, l’électrophone ou le transistor gueulait les
derniers airs à la mode, et, tout seul, devant la glace, Samba
s’entraînait au yéké-yéké3
, se balançant avec souplesse d’une
jambe sur l’autre, et avançant et reculant la tête, comme font les
dromadaires quand ils marchent. C’est dire que j’effrayais Samba
par ma façon d’étudier et il est fort probable que si nous n’avions
pas été du même village, il aurait rapidement cherché un autre
camarade de chambre. Mais nous sommes, nous Congolais,
encore ainsi faits qu’une personne qui a les mêmes goûts et les
mêmes idées que nous, nous paraît toujours plus dangereuse que
celle avec qui nous avons le dialecte et le clan communs.
J’avais donc, pour ma part, trouvé un rythme de travail tel que
les journées me paraissaient trop courtes. Dès qu’un cours était
terminé, je courais à la bibliothèque ou en tout autre lieu où j’étais
sûr que personne ne viendrait me troubler.
Il y avait déjà un mois que les cours avaient repris quand un
jour Samba m’annonça qu’il allait organiser le samedi une
surprise-partie avec des camarades du campus. Cela ne nous
coûterait rien. Les autres étaient chargés d’amener les boissons et
les cavalières, nous, nous fournirions le local et les disques.
J’effrayai d’abord mon ami par la brutalité de ma réaction
négative. Il me conseilla de me détendre un peu, sous peine de
courir le risque d’être vieux avant l’âge. Nous discutâmes près
d’une heure. Cela ne mérite pas d’être rapporté ici. Mais il ne me
convainquit pas. Pourtant il avait réussi à ouvrir une brèche en
moi. Les jours suivants je ne cessais de repenser à notre
discussion et je me découvris en train de m’arrêter sur des
arguments aussi futiles que « il faut bien s’amuser et se détendre.
C’est un besoin normal. » L’instant d’après je me reprenais et me
disais que la meilleure détente n’est pas la danse ; qu’un bon livre
est, en la matière, supérieur et que l’Afrique, à force de rire et de
chanter s’était laisser surprendre par les peuples plus austères,
qu’elle en avait été déportée et asservie. Je songeais aussi que
chaque soir que nous dansions à Poto-Poto, des savants, des
stratèges, des militaires étudiaient et s’entraînaient au sud de notre
3 Danse congolaise.
continent pour mieux nous asservir. Que ferions-nous le jour où
ils se présenteraient à nos frontières ? Les désarmerions-nous par
le charme de nos voix et de nos mélodies ? Notre musique les
arrêterait-elle et entreraient-ils dans la danse avec nous pour
savourer le rythme d’une conga bien sentie ? Et je me demandais
si les quelques experts chinois qui venaient d’arriver dans le pays
pour nous aider dans certains projets économiques, nous
prenaient au sérieux et ne se moquaient pas en leur for intérieur
de ces hommes qui criaient Marx plus fort que les gardes rouges,
et ne pouvaient renoncer aux divertissements les plus futiles ?
Pourtant le samedi soir je me trouvais avec Samba pour
recevoir nos invités…
C’est que j’avais été pris par le rythme des préparatifs. J’avais
depuis la matinée aidé Samba à obtenir des chaises de la part de
nos divers voisins et même d’un bar tout proche qui avait, en
outre, consenti à nous prêter des verres. J’avais passé tout l’après-
midi à mettre en place un circuit électrique pour l’installation de
l’électrophone et de ses deux haut-parleurs afin d’obtenir des
effets stéréophoniques. Samba voulait aussi des éclairages
particuliers qui pourraient varier suivant le rythme de la musique.
Pour lui c’était de la magie. Pour moi c’était un plaisir et je
m’étais employé à réaliser son désir.
C’est à préparer cette petite fête que je me laissai sans doute
prendre au jeu. Samba, d’autre part, avait besoin de moi.
Au début de la soirée, je me bornai à un rôle domestique.
J’offrais et servais à boire. Je m’occupais des disques et de la
lumière. Quand j’avais un moment de répit, je m’asseyais et
regardais danser les couples. Habituellement les gens sur la piste
me semblaient ridicules. Ce samedi soir les deux verres de
whisky que j’avais avalés me faisaient comprendre les
mouvements des danseurs et je me surprenais per moment soit à
frapper dans mes mains en secouant la tête, soit à balancer mon
tronc de gauche à droite au rythme de la musique que je
fredonnais avec ma gorge. Presque automatiquement, mes yeux
tombaient sur une jeune fille que j’avais plusieurs fois aperçue à
la faculté. Alors que toutes celles qui étaient là, ce soir, avaient
des perruques, les unes géantes, les autres en boule, elle avait,
afro-cubain, Marinero ! Dès les premières notes, je reconnus un
air de mon enfance que nos parents aimaient danser. Ce qu’on
appelait les G.V. La salle applaudit. La belle fille vint devant moi.
– Camarade, vous ne dansez jamais. Je vous invite.
Je ne réfléchis pas pour savoir si je pourrais danser ce
morceau. Je boutiquerais bien… cela valait mieux que de la
vexer. Et j’ai dansé. Nous avons dansé. Avez-vous déjà dansé la
rumba avec une Congolaise ? Si oui, je n’ai pas besoin de vous
expliquer. Si non, ce sont les hanches de la mer qui vous portent
dans un roulis au rythme du morceau.
Mais vous savez qu’on ne peut bien danser la rumba que l’un
contre l’autre. Et nous dansions bien. Le morceau se fit en
silence. Mais je crois qu’on se parle en dansant.
Le disque terminé, Jonas se précipita pour le remettre. Je le
bénis mentalement et repris ma cavalière.
– Vous êtes à la Fac, me dit-elle ?
– Oui.
– Mais on ne vous voit jamais.
– C’est que j’ai beaucoup de travail.
La conversation s’arrêta là. Mais nous sentions que nous
avions beaucoup d’autres choses à nous dire. Et moi je ne savais
pas, à l’époque, parler aux filles. La main que j’avais à plat sur
son dos monta un peu et toucha sa peau là où commençait son
décolleté. Ce contact ne la raidit pas. J’eus même l’impression
qu’elle se blottit de façon imperceptible un peu plus contre moi.
De l’autre main je lui serrais le pouce. Elle répondit par une
pression de la main. Nous avons terminé la danse, nos deux joues
l’une contre l’autre.
Le reste de la soirée, dès qu’on jouait les premières notes d’un
morceau, avant même que je sache si c’était une danse dont je
connaissais le pas, je l’invitais. Évidemment, il y eut quelques
danses où des camarades furent plus rapides que moi. Je voyais
bien qu’avec les autres elle dansait à une plus grande distance.
Mais tout le temps qu’elle était en piste, je crevais de jalousie et
m’efforçais de donner à mon visage une contenance telle que rien
ne parut. Car après tout, peut-être ne m’avait-elle pressé la main
que par simple nervosité. Et s’il en était ainsi, elle serait déçue de