13.
Le Feu de saint ElmeDans les premiers temps, sur les côtes de la Calabre vivait saint Elme, pauvre ermite, qui habitait dans une sombre caverne et faisait la tournée avec sa besace pour subsister. Personne, pas même les plus pauvres, ne refusait au saint une tranche de pain ou une assiette de soupe et tant qu’il vécut seul il vécut comme un pape. Mais saint Elme avait un frère, avec sept filles, comme les tuyaux d’orgue, et si pauvre… si pauvre qu’à sa mort on dut l’ensevelir dans sa propre chemise. Il fallut donc que le serviteur de Dieu prît à sa charge les sept fillettes du mort et cherchât à les vêtir et les nourrir de son mieux. À ce changement, les personnes, qui avaient l’habitude de donner largement, froncèrent le nez en disant :
– Sommes-nous des bêtes de somme ? Devons-nous supporter aussi ses enfants ?
Quand il vint pour demander l’aumône ils lui donnèrent des pierres au lieu de pain. Le pauvre saint Elme tomba à genoux, baisa les pieds du crucifix et en pleurant se mit à prier :
– Ô Seigneur, est-ce une chose juste que je sois puni pour une action vertueuse ? Est-il juste que ces innocentes me périssent entre les mains ?
Tandis qu’il parlait, parut un homme d’une stature de géant avec une lanterne qui répandait une lumière merveilleuse. Saint Elme tomba à terre d’épouvante, mais le géant le rassurant lui dit avec douceur :
– N’aie pas peur, s*t, je suis saint Christophe, c’est le Seigneur qui m’envoie. Prends cette lanterne, avec elle et par elle tu sauras te tirer de cette misère.
– Que voulez-vous que j’en fasse ? répondit saint Elme d’un air mécontent. Cette lanterne fera-t-elle bouillir la marmite ? Pétrira-t-elle le pain ? Me donnera-t-elle un nouveau froc ou des robes à mes fillettes ? Et quand pour me donner des forces j’aurai besoin d’un doigt de vin je le tirerai de ma lanterne ?
– Ô Elme, répondit saint Christophe, tu n’as pas de cervelle, tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez. Tu me demandes ce que tu pourras faire avec ta lanterne ? Écoute et retiens bien. Tu sais que quand la tempête fait rage entre les écueils et que la nuit est sur la mer, les pauvres contrebandiers déchargent leur cargaison : mais combien de fois ne périssent-ils pas dans les écueils ! Combien de fois ne sont-ils pas pris par les douaniers qui surveillent les côtes ? Toi avec cette lanterne tu éclaireras les golfes et les pointes de la côte pour sauver ces malheureux. Plains-toi maintenant si tu l’oses !
À partir de ce jour, par les nuits les plus horribles, quand le sifflement des vents répondait aux hurlements de la mer, saint Elme allumait sa prodigieuse lanterne, grimpait sur les rochers et retournait dans sa grotte, la besace bourrée de dons. Ainsi il eut tout loisir de marier ses filles et il devint encore plus saint qu’avant.