ROLLIN
— Oui, monsieur le ministre, bien sûr, ne vous inquiétez pas. Je vous tiens au courant, oui, c’est ça, à très bientôt.
Le préfet Rollin raccrocha et resta le regard fixe un long moment, le visage aussi froid que l’acier d’une lame de guillotine. Il venait d’obtenir ce qu’il désirait : deux jours de silence et carte blanche afin de gérer toute l’affaire. Cinq enfants kidnappés, les ravisseurs ne voulaient pas de publicité et cela tombait plutôt bien. La veille, il avait reçu le DVD avec leurs instructions et exigences et par la suite n’en avait pas dormi de la nuit. Échafaudant un plan, son plan, afin de récupérer Maxime et réduire cette affaire au néant.
Jean-Claude Rollin, adjoint du préfet de Paris, et préfet lui-même, était le cinquième parent dont on avait kidnappé l’enfant.
Rollin sortait de l’Assistance publique de Marseille, et avait appris à se battre sur les bancs des réfectoires. Son statut de pupille de la Nation lui avait permis de passer le concours de la sécurité publique alors que tous ses potes devenaient des voyous. Ses premiers galons de lieutenant de police judiciaire à l’Évêché, il les avait gagnés en balançant ses anciens compagnons de chambrée. Mais pas tous : il avait pris soin de rester ami avec ceux qui avaient su prendre de la valeur dans le milieu marseillais.
Presque quarante ans après, Jean-Claude Rollin était toujours un apparatchik. Un homme de la « base », comme il aimait à le dire, qui avait gravi les échelons de la police un à un, serrant les poings et filant des coups de pied dans les gencives de ceux qui le collaient trop près du derche. Trahison, compromission, retournement de veste : une âme de politique pour un futur politique. Ses chefs voulaient du résultat, il leur apportait du résultat. Il se foutait des moyens, quitte à ce qu’ils soient limites.
Et des saloperies, dans sa vie, il en avait fait faire… sans jamais se salir les mains, c’était là que résidait son génie.
Cela lui avait permis de passer capitaine, puis commandant, jusqu’à commissaire principal et directeur de la PJ, et, depuis deux ans, il avait été nommé au poste de numéro deux de la préfecture de police de Paris. Ce n’était qu’une étape, la dernière, avant l’accession finale : d’ici trois ou quatre ans, il serait nommé préfet et ensuite, encore une demi-douzaine d’années, peut-être même moins, cela dépendrait des présidentielles. Rollin travaillait d’arrache-pied, façonnant son réseau, montant ses dossiers, afin d’obtenir le prestigieux fauteuil de ministre de l’Intérieur. C’était écrit quelque part sur une des cartes de sa destinée, il finirait sa vie ministre d’État. Des années de travail pour atteindre les sommets, et aujourd’hui, tout risquait de s’écrouler.
À cause d’un s******d qui lui avait pris son fils.
C’était hors de question. D’autant qu’il n’y avait pas que son avenir en jeu. Non, son angoisse la plus forte venait du fait qu’il risquait de perdre son fils, son unique héritier. Son bien le plus cher. Rollin avait déjà deux filles d’un premier mariage, qu’il avait pratiquement reniées, quant à la mère du petit, une ancienne miss quelque chose, une « bimbo » dont la famille très riche avait été heureuse de se débarrasser en la lui refilant. Un « accessoire » qui se gonflait de Botox et se droguait aux antidépresseurs arrosés de vodka. Il la croisait de temps en temps dans leurs six cents mètres carrés de l’avenue de Friedland, entre deux domestiques et un chauffeur.
Rollin était orphelin de naissance, et dans son esprit, les liens du sang touchaient à l’irrationnel. Depuis qu’il avait appris le k********g de son cher et tendre enfant, il s’était juré de tout faire pour le récupérer, lui et lui seul, dans un premier temps. Ensuite, il devrait s’occuper de régler cette « connerie » qu’il avait faite, ce chantage des ravisseurs qui risquait de lui faire tout perdre politiquement, quitte à mettre en danger la vie des autres enfants.
Rollin avait un principe, il agissait par ordre de priorité, en mettant dans la balance ses propres intérêts. La vie, les gens, la société, ne lui avaient jamais fait de cadeau. Tout ce qu’il avait obtenu, il avait dû le prendre, par la force ou la ruse. Pourquoi en ferait-il, lui, des cadeaux ? Certes, cela serait dommageable que des enfants périssent, mais, aux yeux de Rollin, la vie était trop courte pour qu’on puisse se payer le luxe et le temps de se soucier de celle des autres. Une philosophie en adéquation avec les personnes de sa classe.
À présent, il allait mettre en place son plan. En tout premier, il allait avoir besoin d’une discrétion absolue, et ça tombait bien, ça faisait partie des revendications des kidnappeurs. Ensuite, il avait déjà sa petite idée afin de récupérer son fils et ne doutait pas qu’en y mettant les moyens, il y arriverait. Enfin, Rollin ne devait pas négliger les obstacles qui risquaient de se dresser entre lui et ses objectifs.
Les parents.
Il les connaissait tous et aucun n’allait être facile à gérer. Lauterbach, par exemple, il avait réussi à le manipuler quelques années auparavant, en échange d’une belle promotion, mais il le savait fragile. Le genre de c*n à avoir une conscience. Capable de déborder les lignes, normal, le pauvre homme avait déjà perdu sa femme, que ne ferait-il pour sa gosse ? Quant au juge Tranchant, il n’avait rien vu venir, le réveil allait être difficile. Mais c’était un mec droit, du style qui croit aux principes de la République, Rollin pensait qu’il saurait la fermer. Par contre, l’avocate, Nathalie Ruiz, il allait falloir la raisonner en jouant sur la fibre maternelle.
Quant au dernier, ce Vitalli que Lauterbach avait déniché, ce n’était pas un problème. Une m***e. Le préfet le ferait incarcérer s’il le fallait. Qui se soucierait d’un futur chômeur alcoolique ?
Ils allaient arriver à onze heures précises, mais avant, Rollin devait recevoir le procureur général et son conseiller aux renseignements afin de mettre en place la réunion. Ils devaient s’imaginer qu’il les avait convoqués en tant que directeur de cabinet du préfet de police, et que tous les flics de France étaient sur l’affaire.
Ils allaient l’imaginer comme leur sauveur, alors que c’était lui, Rollin, le responsable de toute cette m***e.
Et c’était pas fini.