SALOMÉ

1572 Mots
SALOMÉ Salomé se réveillait tout doucement. Elle se sentait nauséeuse, des bribes des derniers événements lui revenaient en mémoire. On l’avait gardée enfermée dans une camionnette, attachée avec du scotch, la bouche et les yeux recouverts. Elle se souvenait être restée des heures et des heures dans cette camionnette. La préadolescente pensait se trouver dans un entrepôt. À l’extérieur du véhicule, les voix des hommes résonnaient, ainsi que les moteurs des voitures arrivant et repartant. Les portières avaient claqué et un gamin s’était retrouvé près d’elle. À ses grognements, elle pensa reconnaître un garçon. D’autres les avaient rejoints, ils s’étaient cognés les uns aux autres, en couinant à travers leur bâillon, aveugles et maladroits tels des chatons d’à peine quelques heures. Salomé avait senti une toute petite fille sur sa droite. Instinctivement, elle s’était rapprochée d’elle. Les hommes cagoulés leur avaient enlevé leur bâillon pour leur faire boire une soupe sortie d’un thermos. Salomé reconnut la marque du produit en brique que sa mère achetait à la superette du coin. Une voix d’homme, celle qui glaçait le sang et réchauffait le cœur en même temps, leur parla : — On ne va pas vous faire de mal. Bientôt, dans quelques heures, vous rentrerez chez vous. En attendant… vous devez boire cette soupe. Au même moment, une autre voix lui brisa l’âme, la petite fille qui pleurait : — Papa, papa, je veux mon papa… Salomé se baissa en tâtonnant, elle glissa sa joue contre celle de la fillette en balayant ses larmes chaudes pour lui chuchoter : — N’aie pas peur, n’aie pas peur, je suis là… Cela n’eut pas l’effet escompté, du moins sur Salomé. De sentir les larmes et les tremblements de la môme lui donna envie de pleurer à son tour. Elle renifla un bon coup et embrassa le nez et le bandeau sur les yeux de la petite avant qu’on ne les sépare pour leur remettre leur bâillon. Soudain, elle ne trembla plus, le froid la quitta et elle se sentit bien. La soupe était droguée, quelque chose comme une marée, une ombre chaude, qui montait dans son cerveau et dans son corps, l’engourdissant. Elle sombra dans le sommeil. La lumière du jour, étrangement blanche, et le silence, un silence absolu, mais aussi, un léger mal de tête accompagné du retour de la peur. Elle se redressa, repoussant la couverture, et regarda autour d’elle, cherchant un moyen de s’échapper, de rentrer chez elle. Quelqu’un l’avait déposée, endormie, sur un matelas de camping gonflable. Elle et les autres ; des enfants. Trois, quatre, certains s’éveillaient au milieu de la grande pièce moquettée. Ses yeux repérèrent la porte, de forme ovale avec une grosse poignée, comme sur les frigidaires. Les fenêtres aussi étaient étranges, des hublots, tous peints de blanc, pour ne pas que l’on voie l’extérieur, ou bien, que l’extérieur ne vous voie. La porte était fermée, ils étaient seuls dans cette sorte d’immense salon. S’y trouvait un canapé d’angle, un écran plat, une table ronde scellée dans la moquette entourée de six chaises blanches modernes, le bas en forme de verre à pied, qui devaient pivoter et être aussi fixées au sol. Des commodes et placards le long des murs gris clair, une bibliothèque remplie de livres, de jeux de société et, au fond, une cuisine à l’américaine. Juste à côté, une porte entrouverte. Salomé se leva, un jeune garçon allongé la toisa en clignant des yeux. Elle tituba sur deux pas, puis reprit son équilibre pour aller jusqu’à la porte. Il s’agissait d’une salle de bains, avec un cabinet de toilette. L’esprit encore brumeux, elle referma la porte et baissa son jean pour s’asseoir sur la cuvette. Lorsqu’elle ressortit, elle vit que le garçon s’était levé. Un trait d’angoisse similaire barrait leur front. La bouche pâteuse, aucun des deux n’avait envie de parler. Le gamin devait avoir un ou deux ans de moins qu’elle, dans les dix, onze ans. Le cheveu, comme l’œil, sombre et brillant, il portait un pantalon de survêtement noir et un gilet en polaire de même teinte. Aux pieds, des baskets usées de la couleur des caniveaux. Limite manouche, ou poulbot, parigot, du 18e. La jeune fille pour sa part, était en jeans, converse et tee-shirt à manches longues marron, un dragon rouge en motif sur le devant. Ses longs cheveux blonds noués en queue de cheval, faisant ressortir ses yeux bleus sur sa peau pâle de Parisienne. Le blond russe de ses cheveux était d’une uniformité confinant à une coulée d’or. Le garçon, Enzo, ne put s’empêcher de penser : « V’la l’genre… la plus belle fille de la classe… » Mais elle avait le regard dur, concentré. Au fond de la pièce, une gamine dans les huit ans, châtain clair, émergea de sous sa couette, à côté d’un autre garçon au visage rond comme un ballon, du même âge que le premier mais habillé comme un bourge avec son pull jacquard et son drôle de pantalon à la Tintin. Les yeux effrayés, il regardait autour de lui tout en restant scotché sous sa couvrante. Salomé se précipita vers le dernier matelas, recouvert d’une petite forme, emmitouflée. Elle s’agenouilla pour soulever doucement un coin de la couette. Un bout de chou, quatre ans au maximum, suçait son pouce en serrant son lapin en peluche, le sommeil agité. La jeune fille sentit battre son cœur plus fort en pensant : « C’est presque un bébé… » Le petit gros se mit à brailler : — Où qu’on est là ? Qui vous êtes d’abord ? Le ton de sa voix dévoilait une suffisance proche de l’insulte. Salomé lui jeta un regard assassin en se retenant de crier. — Ferme-la. Parle moins fort, tu vois pas qu’elle dort ? — Qui t’es toi ? J’te connais pas, t’as pas à me donner des ordres. Salomé avait envie de le claquer. Elle l’observa se mettre debout et tourner les yeux dans tous les sens. La petite de huit ans s’était levée, elle aussi. Repérant aussitôt la grande, elle vint se coller à ses côtés. Ses grands yeux exprimaient tout ce qui lui passait dans le corps et dans la tête, peur de l’abandon, peur des coups, peur de l’inconnu. Sa voix bégayait presque quand elle demanda : — Ils t’ont emmenée, toi… toi aussi ? Salomé la prit contre elle. — Oui, moi aussi. N’aie pas peur, ça va aller. Regarde, on est au chaud et il y a même la télé. D’accord ? Elle sentit les bras de la gamine la serrer de toutes ses forces. — Ça va aller, répéta-t-elle. Ils nous ont dit qu’on allait bientôt rentrer chez nous, tu n’as pas entendu ? — Si. Mais on est sur un bateau, là, non ? Ils vont peut-être nous emmener très loin. Très, très loin, pour nous vendre, non ? Un frisson secoua l’adolescente, la petite n’avait pas tort. — Non, je ne crois pas. Le bateau ne bouge pas, et puis… On restera ensemble quoi qu’il arrive. La police va nous retrouver, tu vas voir, ma mère est avocate, elle connaît plein de policiers. — Et le mien il est le juge du palais de justice, il va demander à tous les commissariats de nous retrouver. Ça amusa la grande. — Bon alors tu vois, ça va aller ! Hein, ça va aller ? — Oui. C’était un tout petit oui. Salomé la repoussa doucement, ses cheveux s’emmêlaient dans les larmes de son visage. — Je m’appelle Salomé. — Et moi Camille. — T’es de Paris ? — Oui. De Neuilly. — Moi je suis à Jourdain, tu connais ? — Non. — Et Belleville, tu connais ? — De nom. — C’est là. — T’es en quelle classe ? — En cinquième, et toi ? — CE2, chez madame Rotomondo. Salomé se permit un sourire en répondant: — Je la connais pas. Camille sourit à son tour. — Je sais, c’était juste pour dire. Ils sursautèrent en entendant résonner des coups, le petit gros piquait une crise. — Ouvrez, je veux sortir, je veux mon portable, je veux appeler mon père ! Cet abruti tambourinait contre la porte d’entrée du salon. Le sang de Salomé se mit à bouillir. — Arrête de taper ! Qu’est-ce que tu fous, t’es complètement barge ou quoi ? Le gros lui lança un regard furibard, puis continua à cogner comme un dingue. — J’ai faim, je veux mon portable, ouvrez ! L’adolescente sentit ses ongles s’enfoncer dans les paumes de ses mains. Elle porta ses yeux vers le deuxième garçon qui s’était rapproché des hublots pour essayer de voir à travers les b****s de peinture. Il lui répondit d’un haussement d’épaules. Puis, sous le regard insistant de la blonde, soupira et se dirigea vers la porte. Le geignard avait collé son oreille contre pour essayer d’entendre quelque chose. Enzo l’apostropha d’une voix lente : — Hé toi ! Comment tu t’appelles ? — Maxime. T’as un portable ? — Ha, d’accord… Moi, c’est Enzo. — T’as un portable ? T’as un portable ? File-moi ton portable ! — Nan, j’ai pas de portable. Hé, c’est quoi ton problème ? Tu veux pas arrêter de t’exciter ? Y’a la petite qui dort, et nous, on ferait bien d’essayer de savoir un peu ce qui se passe avant que les autres… — Les autres, quels autres ? Tu les connais ? T’es avec eux ? Mon père a plein d’argent, t’es quoi ? T’es un gitan ? — Un gitan ? Enzo regarda Salomé, il lui montra ses mains en faisant de gros yeux impuissants. Il se tourna vers Maxime. — Non, je suis pas un gitan, chuis du 11e, gare de l’Est, et j’ai été kidnappé moi aussi. Et toi t’es d’où ? — Je suis Maxime Rollin et c’est pour moi que vous êtes là. Mon père c’est le préfet de Paris – en fait ce n’était que l’adjoint et le garçon le savait très bien –, il connaît le président de la République, et il commande toutes les polices de France. Je vais le dire aux terroristes et ils vont nous libérer, c’est pour ça que je tape. — Ouais, bé nous, on préférerait que t’arrêtes. De taper. Maxime le dévisagea avec dédain. — Qui t’es toi ? T’as rien à me dire, je fais ce que je veux. Ils entendirent Salomé s’exclamer : — Mais qu’il est c*n ! Le gros s’empourpra. — Toi… je… j’t’ai déjà dit de pas m’parler, t’es qu’une fille et… À ce moment-là, le cœur des quatre enfants fit un bond dans leur poitrine, la porte émit des bruits sourds : les serrures claquaient. Ils reculèrent vers le fond de la pièce. Sauf Salomé, qui se coucha à demi sur le corps de la plus petite qui continuait de dormir, comme pour la cacher.
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