Elles restèrent encore un moment à discuter.
Lila parlait, riait, racontait des anecdotes sur Dubaï, sur les soirées, sur les hommes riches qui dépensaient sans compter. Mila, elle, écoutait surtout. Elle posait quelques questions, juste assez pour ne pas éveiller de soupçons. Mais dans sa tête, tout allait ailleurs.
Demain.
Le palais.
Après le déjeuner, Lila proposa naturellement :
— Viens, on va faire un tour. J’ai deux-trois trucs à acheter.
Mila acquiesça.
Elles passèrent l’après-midi dans un centre commercial chic. Lila essayait des vêtements, parlait avec les vendeuses comme si elle était chez elle. Mila, elle, restait plus discrète. Elle acheta quelques affaires simples… et surtout de quoi manger.
Des choses faciles. Pratiques.
Comme si elle se préparait à rester enfermée.
⸻
En fin de journée, Mila rentra seule.
L’appartement l’accueillit dans un silence propre, presque trop parfait. Elle posa ses sacs, retira ses chaussures, puis s’installa quelques minutes sans bouger.
Puis elle alluma son ordinateur.
Elle chercha.
Encore.
Des articles. Des noms. Des rumeurs. L’émir. Le palais. Les événements privés. Les entreprises liées de près ou de loin à ce monde fermé.
Mais comme toujours… rien de concret.
Tout était filtré. Effacé. Propre.
Elle ferma l’ordinateur, agacée.
— Tout est verrouillé…
Elle alla chercher ce qu’elle avait acheté, s’installa pour manger. Seule. Dans ce calme qui devenait pesant.
⸻
La nuit tomba.
Tard.
Très tard.
Son téléphone vibra.
Khaled.
Mila fixa l’écran une seconde avant de décrocher.
— Allô ?
— Où est-ce que tu es ? demanda sa voix, calme… mais tendue.
— Chez moi.
Un silence.
— Pourquoi tu es partie ?
Mila s’adossa contre le dossier du canapé.
— Je n’aime pas rester seule dans cette grande maison.
Un autre silence. Plus lourd.
— Je te paie pour que tu fasses ce que je veux, Mila.
Sa voix était froide. Tranchante.
Mila ferma légèrement les yeux.
— Désolée… murmura-t-elle. On se verra demain.
— Non.
Elle fronça les sourcils.
— Demain, je suis occupé.
Un battement.
— Mais quand je rentre… je veux te voir chez moi.
Toujours ce ton. Calme. Autoritaire.
— D’accord.
Il ne répondit pas tout de suite.
Puis :
— Ne disparais plus comme ça.
Et il raccrocha.
⸻
Mila resta quelques secondes avec le téléphone contre son oreille.
Puis elle le posa lentement.
Elle n’avait pas la tête à ça.
Pas à lui.
Pas à ce jeu.
Elle se leva, marcha jusqu’à la fenêtre, regarda les lumières de la ville.
Demain.
Elle allait entrer au palais.
Peut-être… là où tout avait commencé pour Sofia.
Peut-être là où tout s’était terminé.
Son regard se durcit légèrement.
— Demain… murmura-t-elle.
Cette fois… elle allait chercher des réponses.
La fatigue finit par l’emporter.
Allongée sur le lit, le regard perdu dans le plafond, Mila s’endormit sans vraiment s’en rendre compte.
⸻
Le lendemain matin, elle se réveilla tôt.
Pas de rêves. Juste cette sensation lourde dans la poitrine.
Elle se leva sans traîner, s’habilla simplement et sortit. L’air du matin était encore doux lorsqu’elle entra dans une pharmacie discrète. Elle évita les regards, demanda ce qu’elle était venue chercher, paya rapidement.
Un geste froid. Pratique.
Puis elle rentra.
⸻
De retour à l’appartement, elle posa le petit sachet sur la table, sans même le regarder. Elle passa sous la douche, resta un moment sous l’eau, comme pour effacer la nuit, les pensées, tout ce qui devenait trop lourd.
Quand elle sortit, son téléphone vibra.
Lila.
Un message.
“Rejoins-moi à 11h à la boutique.”
Mila fixa l’écran une seconde.
Puis elle se prépara.
Cette fois, rien de voyant. Rien d’élégant. Juste une tenue simple. Discrète. Efficace.
Elle attacha ses cheveux, puis prit son voile.
Elle le posa sur son visage, couvrant le bas, ne laissant apparaître que ses yeux.
Aujourd’hui, elle n’était pas Mila.
Elle était une employée.
⸻
La boutique de Lila était exactement comme elle l’imaginait.
Colorée. Parfaite. Presque trop.
Des vitrines pleines de confiseries raffinées, des emballages soignés, une odeur sucrée qui contrastait avec tout ce que Mila savait déjà.
Lila l’accueillit rapidement, sans son habituel sourire.
— T’es venue.
Mila hocha la tête.
Lila lui tendit un uniforme.
— Mets ça.
Mila prit la tenue sans discuter et alla se changer.
Quand elle revint, Lila la regarda quelques secondes, les bras croisés.
— Franchement… je comprends pas.
Mila ne répondit pas.
— T’es belle. T’as pas besoin de faire tout ça pour entrer dans ce monde. Les filles comme toi, elles sont invitées… elles forcent pas les portes.
Un silence.
Mila ajusta légèrement son voile.
— Je fais ce que j’ai à faire.
Lila la fixa encore un instant… puis soupira.
— T’es bizarre.
Mais elle ne posa pas plus de questions.
⸻
Quelques minutes plus tard, elles montaient dans un véhicule avec trois autres employés.
Des cartons remplis de confiseries. Des boîtes soigneusement fermées.
Personne ne parlait vraiment.
Mila regardait par la fenêtre.
Chaque minute la rapprochait.
⸻
Et puis… le palais apparut.
Imposant. Silencieux. Intouchable.
Le véhicule ralentit.
Les contrôles commencèrent.
Longs.
Rigoureux.
Des gardes. Des vérifications. Des regards insistants. Des questions posées à Lila. Des badges inspectés.
Mila resta calme. Immobile.
Invisible.
Finalement… la barrière s’ouvrit.
Le véhicule entra.
⸻
Une femme les attendait à l’entrée.
Élégante. Froide. Professionnelle.
— Vous êtes l’équipe de confiserie ?
— Oui, répondit Lila.
— Suivez-moi. Et soyez efficaces, le timing est serré.
Pas de sourire.
Pas de chaleur.
Elles entrèrent.
Le palais était encore plus impressionnant de l’intérieur. Tout était grand. Luxueux. Maîtrisé.
Mais Mila ne regardait pas comme une invitée.
Elle observait.
Chaque détail.
Chaque visage.
Chaque mouvement.
Le jardin, lui, était méconnaissable.
D’immenses structures avaient été dressées pour l’occasion, comme un monde sorti d’un conte pour enfant. Des arches dorées, des guirlandes de lumières suspendues aux palmiers, des tables parfaitement alignées couvertes de sucreries luxueuses. Des sculptures en chocolat, des fontaines de bonbons, des jeux installés à perte de vue. Tout brillait. Tout respirait l’excès.
Des serveurs circulaient déjà, des décorateurs ajustaient les derniers détails, et des gardes veillaient, discrets mais omniprésents.
Mila resta un instant immobile, observant cette démesure.
Un anniversaire d’enfant… transformé en spectacle de richesse.
Ses yeux se durcirent légèrement.
— Tout ça… murmura-t-elle intérieurement.
Puis une pensée plus froide s’imposa.
Ils vivent dans le luxe.
Mais avec le sang des autres.
Elle détourna le regard.
Et se remit au travail.
••••
Pendant que les autres commençaient à installer les confiseries, à préparer les tables, à organiser la présentation…
Mila, elle, regardait ailleurs.
Les couloirs.
Les accès.
Les gardes.
Les caméras.
Elle cherchait.
Le moindre détail.
La moindre faille.
Quelque chose.
N’importe quoi.
Parce qu’elle le sentait…
La vérité était ici.
Et elle n’avait pas fait tout ça pour repartir sans rien.
À un moment, Mila s’éclipsa.
Sans bruit. Sans attirer l’attention.
Elle quitta le jardin, glissa entre les allées, puis franchit une porte entrouverte qui menait à l’intérieur du palais.
Le contraste fut immédiat.
Silence. Fraîcheur. Marbre.
Des couloirs immenses, des employés qui allaient et venaient, rapides, discrets, habitués. Mila baissa légèrement la tête, avançant comme si elle savait exactement où elle allait.
Mais ce n’était pas le cas.
Elle marchait. Observait. Cherchait.
Un couloir. Puis un autre.
Aucune idée d’où aller.
Soudain—
— Hé ! Vous faites quoi ici ?
Mila se figea.
Un employé, accompagné d’un garde, la regardait avec suspicion.
Elle se retourna doucement.
— Je… je me suis perdue, répondit-elle calmement.
L’homme soupira, agacé.
— Vous ne devez pas être ici. Les équipes extérieures restent côté jardin. Par là.
Il lui indiqua une direction.
Mila hocha la tête, un léger sourire aux lèvres.
— Merci.
Elle s’éloigna tranquillement.
Attendant.
Un tournant.
Puis elle jeta un rapide coup d’œil derrière elle.
Personne.
Alors elle changea brusquement de direction.
Son cœur accéléra.
Elle s’aventura plus loin. Plus profondément.
Elle essaya une première porte.
Fermée.
Une deuxième.
Fermée.
— Il y a forcément quelque chose… murmura-t-elle.
Un bureau. Un document. Une trace.
N’importe quoi.
Elle posa la main sur une troisième poignée—
— Tu es qui ?
Mila sursauta légèrement.
Elle se retourna.
Un garçon se tenait là. Petit. Élégant. Observateur.
Aucun doute.
C’était lui.
Le petit prince.
Mila adoucit immédiatement son regard.
— Toi… tu dois être le prince, dit-elle doucement.
Le garçon hocha la tête.
— Oui.
Il la regardait avec curiosité. Sans peur.
— Tu fais quoi ici ?
Mila esquissa un léger sourire.
— Je me suis perdue.
Le garçon fronça légèrement les sourcils.
— Papa a dit que personne ne devait venir ici.
Une pointe de gêne traversa le regard de Mila.
— Je suis désolée…
Un court silence.
Puis, contre toute attente, le garçon s’approcha un peu.
— Viens. Je vais te raccompagner.
Mila le regarda une seconde.
Puis sourit.
— D’accord.
Et elle le suivit.
À suivre