Khaled mangeait lentement, sans la quitter des yeux. Mila restait là, assise au bord du lit, jambes croisées, le voile encore posé sur le bas de son visage.
— Pourquoi tu le gardes encore ? demanda-t-il en désignant le voile.
— Tu as dit que tu aimais quand je le porte, non ?
Il sourit, cette fois plus franchement.
— J’aime quand tu choisis de le porter, pas quand tu t’en sers comme d’un mur.
Mila baissa les yeux un instant. Puis, lentement, elle défit le tissu. Le voile tomba sur ses genoux, révélant ses traits, sa bouche légèrement maquillée, ses pommettes tendues par une tension sourde.
— Voilà, murmura-t-elle. Plus de murs.
Khaled reposa le plateau et s’approcha d’elle, debout devant le lit. Son regard descendit le long de ses bras nus, effleura la courbe de sa poitrine soulignée par la dentelle rouge, puis revint à son visage.
— Pourquoi tu n’as pas voulu, la dernière fois ? demanda-t-il, calmement. Tu t’es dérobée. Tu m’as proposé un plat au lieu de ton corps.
Mila le fixa, sans détour.
— Parce que j’avais peur, dit-elle simplement.
Il hocha lentement la tête, comme s’il respectait cette franchise inattendue.
— Et maintenant ?
— Maintenant, j’ai compris que si je veux te connaître… je dois apprendre à ne plus avoir peur.
Elle se leva, doucement, sans le toucher. Son corps presque nu se déplaçait avec élégance, avec cette retenue qui excitait plus que n’importe quelle provocation. Elle passa près de lui, effleurant son épaule nue du bout des doigts.
— Tu m’as dit que tu aimais les femmes intelligentes… silencieuses. Et moi je veux que tu me désires pour les deux.
Khaled la saisit par la taille, mais sans brutalité. Il l’observa longuement, comme s’il cherchait à lire plus loin que la surface.
— Tu sais que tu es dangereuse ? chuchota-t-il.
— Seulement pour les hommes qui ont des choses à cacher.
Il rit doucement, une main glissant dans le creux de ses reins.
— Et moi, Mila, tu crois que j’ai des choses à cacher ?
— Je le sais.
Ils restèrent ainsi, suspendus. Elle voulait qu’il s’ouvre. Deux désirs différents… et pourtant si liés.
Khaled finit par reculer légèrement, comme s’il reprenait le contrôle de lui-même.
— Tu vas rester.
Une phrase simple.
Mila ne broncha pas. Elle resta droite, impassible.
— Tu veux dire ce soir ? demanda-t-elle.
Il secoua la tête.
— Oui.
Mila soutint son regard quelques secondes.
Puis elle céda.
— D’accord… je reste.
Ce n’était pas une soumission. C’était un choix. Calculé.
Khaled hocha simplement la tête, comme si tout était déjà prévu.
•••
Le lendemain matin, Mila fut réveillée par des bruits discrets.
Des pas. Un tiroir. Le froissement d’un tissu.
Elle ouvrit les yeux.
Khaled était déjà debout, face au miroir, en train de boutonner sa chemise. Calme. Précis. Comme si la nuit précédente n’avait jamais existé.
Mila resta quelques secondes à l’observer, silencieuse.
— Tu pars déjà ? murmura-t-elle.
— J’ai du travail.
Son téléphone vibra.
Il le prit, lut le message.
Et là… quelque chose changea.
Très léger. Mais suffisant.
Il resta figé une seconde de trop.
— Une réunion, dit-il.
Il hésita.
— Au palais.
Le mot sortit… puis il se tut immédiatement.
Le silence tomba.
Mila le regardait.
Lui aussi.
Un échange bref. Intense.
Elle savait.
Elle l’avait déjà vu. Dans les journaux. À côté de l’Émir.
Elle savait exactement ce que signifiait “le palais”.
Mais elle ne dit rien.
Et lui comprit… qu’elle n’avait pas réagi comme une simple fille.
Alors il referma aussitôt.
— Tu restes ici, ajouta-t-il, plus froid.
Mila inclina légèrement la tête.
— Tu vas souvent là-bas ?
— Quand je dois.
Réponse fermée.
— Je peux venir ? tenta-t-elle.
Il leva les yeux vers elle, amusé.
— En tant que quoi ?
Mila le fixa sans détour.
— Ta copine.
Un sourire glissa sur les lèvres de Khaled. Bref. Presque moqueur.
— Non.
Simple. Sans appel.
Il attrapa sa veste, passa devant elle sans ralentir.
— Reste ici.
Et il partit.
Le silence revint immédiatement.
Mila resta quelques secondes immobile, assise sur le lit.
— Le palais… murmura-t-elle.
Puis elle se leva.
Aujourd’hui, elle était seule.
Elle descendit rapidement. Son regard changea. Plus attentif. Plus froid.
Elle fouilla.
Le salon d’abord. Les tiroirs. Les meubles.
Rien.
Elle monta à l’étage. Le bureau.
Rien.
Tout était propre. Trop propre.
Aucune photo. Aucun papier. Aucun objet personnel.
Même pas une erreur.
Elle ouvrit les placards. Vérifia les étagères. Même les salles de bain.
Toujours rien.
Mila s’arrêta au milieu de la pièce, frustrée.
— Tu vis ici… ou tu te caches ? murmura-t-elle.
Cette maison n’était pas normale.
Son téléphone vibra.
Elle regarda.
Lila.
Elle décrocha.
— Allô ?
— Mila ! Tu fais quoi ? Viens, on déjeune ensemble. J’en peux plus de rester enfermée.
Mila regarda autour d’elle une dernière fois.
Ce silence… cette maison vide…
— D’accord. J’arrive.
Le chauffeur la déposa devant son hôtel.
Mila monta dans sa chambre, se changea, retoucha son maquillage.
Puis elle redescendit et le chauffeur la déposa encore une fois.
Le lieu était discret.
Lila était déjà là.
Elle leva la main avec un grand sourire.
— Mila !
Mila s’approcha, plus mesurée.
— Salut.
Lila se leva pour l’embrasser, chaleureuse, naturelle. À l’aise.
— T’es encore plus belle que la dernière fois, lança-t-elle en riant. Assieds-toi, j’ai déjà commandé des jus.
Mila prit place en face d’elle, observant sans en avoir l’air.
Lila parlait vite. Trop vite.
— Ça fait trois ans que je suis ici, tu vois… et franchement ? C’est la meilleure décision de ma vie. Dubaï, c’est un autre monde. Si tu sais t’y prendre, tu peux tout avoir.
Elle sourit, fière.
— Je me suis rapprochée des bonnes personnes. Des gens… haut placés. Très haut placés.
Mila ne dit rien. Elle écoutait.
— Et maintenant j’ai ma boîte, continua Lila. Une entreprise de confiserie. On fait des commandes pour des événements privés, mariages, soirées, anniversaires… du haut de gamme.
Elle marqua une pause, pencha légèrement la tête.
— Mais bon… c’est pas ça qui paye vraiment.
Un sourire en coin.
Mila comprit.
Pas besoin de mots.
Lila jouait sur deux tableaux. Une vitrine propre… et une réalité beaucoup plus sombre derrière.
— Si tu veux, je peux te présenter des clients, lança Lila. Des vrais. Des riches. Pas des petits joueurs.
Mila leva doucement les yeux vers elle.
— Ça ne m’intéresse pas.
Lila arqua un sourcil.
— Ah bon ?
— Je vise plus haut.
Un silence.
Puis Mila ajouta, calmement :
— Le palais.
Lila éclata de rire, surprise… puis intriguée.
— Toi… je t’aime bien.
Elle la pointa du doigt.
— T’es ambitieuse.
Elle se pencha un peu, baissant la voix.
— J’ai déjà fréquenté un type… très riche. Le genre qui reçoit des invitations qu’on ne voit jamais. Il allait à des soirées privées… au palais.
Mila se redressa légèrement.
— Et tu y es allée ?
— Non, répondit Lila en secouant la tête. Il a jamais voulu. Là-bas, c’est un autre niveau. Faut être sélectionnée. Contrôlée. Validée.
Elle haussa les épaules.
— C’est pas un endroit où tu débarques comme ça.
Mila resta silencieuse, mais son regard avait changé.
Le serveur arrive avec leur commandes.
Lila reprit, comme si de rien n’était :
— Par contre… demain soir, j’ai une grosse commande. Un anniversaire. Et cette fois, j’y vais moi-même avec mon équipe pour la livraison.
Mila releva les yeux.
— Quel anniversaire ?
— Celui du fils de l’émir, répondit Lila. Salman. Il a dix ans. Tout est organisé en grand. Une agence événementielle m’a contactée ce matin.
Un léger sourire.
— Le futur héritier… tu vois le genre.
Mila se redressa complètement cette fois.
— Je veux venir.
Lila cligna des yeux, surprise.
— Venir ? Pourquoi ?
— Avec toi. Je peux me faire passer pour une de tes employées.
Lila la fixa, plus sérieusement cette fois.
— Mila… tu n’es pas invitée. Moi non plus, je ne fais que livrer.
— Justement.
Un silence.
Lila plissa légèrement les yeux.
— Pourquoi tu tiens autant à aller là-bas ?
Mila ne répondit pas.
Son regard restait calme… mais fermé.
Lila soupira, puis esquissa un sourire.
— Tu sais que c’est le rêve de plein de filles ici ? Même moi…
Elle secoua la tête, amusée.
— Mais toi… toi t’insistes trop.
Un battement.
Puis elle céda.
— Bon. D’accord.
Mila releva légèrement le menton.
— Tu peux venir avec moi demain.
Un sourire discret apparut sur les lèvres de Mila.
Une opportunité.
Enfin.
— Merci, dit-elle simplement.
Lila reprit son verre, détendue.
Mais Mila, elle, ne pensait déjà plus au déjeuner.
Demain… elle entrerait au palais.
A suivre