Chapitre 7

1456 Mots
Fayçal sortit, attrapa sa valise, et la mena vers la réception où un homme les attendait déjà avec une clé et un badge d'accès. - C'est ici que tu vivras désormais, annonça Fayçal. Le patron a voulu que tout soit prêt avant même ta réponse. Il t'attend demain soir, comme convenu. À la villa. Mila acquiesça sans un mot. Elle prit l'ascenseur seule jusqu'à l'étage indiqué. L'appartement était lumineux, vaste, décoré avec goût dans des tons sable et ivoire. Une terrasse offrait une vue imprenable sur la mer. Dans la chambre, un dressing vide, un lit king-size, et une simple note posée sur l'oreiller : "À demain. - K." Mila resta debout un instant, son sac toujours à la main. Elle avait franchi une étape. Elle n'appartenait plus à l'agence. Elle appartenait à Khaled. Mais jusqu'à quand ? Et si ce luxe n'était qu'un nouveau genre de cage, dorée certes... mais tout aussi étouffante ? Elle déposa la valise. Puis sortit sur la terrasse, laissant le vent chaud du soir lui caresser le visage. Dans quelques heures, elle commencerait vraiment ce jeu dangereux. Le soir venu, Mila s’installa dans le grand canapé de l’appartement, face à l’écran de son ordinateur portable. Le silence de la pièce amplifiait chaque clic de souris, chaque frappe sur le clavier. Elle tapa le nom de l’Émir dans le moteur de recherche, parcourant les articles officiels, les communiqués lissés par les services de communication du palais. Marié. Un fils. Une femme effacée qu'on ne montrait presque jamais. Des contrats juteux, une image d’homme moderne, "protecteur des traditions". Et pourtant, derrière ce vernis… elle sentait l’ombre. Celle qui avait englouti Sofia. Elle tenta une autre piste. Elle tapa le nom de sa sœur, Sofia Barbier, suivi du mot Dubaï, accident, escort, mort suspecte. Quelques forums glauques ressortirent, de vieux posts anonymes évoquant des “filles occidentales disparues” après des contrats dans l’hôtellerie. Pas de photos, pas de noms clairs. Rien de concret. Rien d'utile. Mais elle sentait qu’en grattant encore, les choses viendraient. Le lendemain matin, elle fut réveillée par un appel de l’interphone. Fayçal. Lorsqu’elle ouvrit, il était là, aussi carré que la veille, mais un peu plus détendu. Il lui tendit une enveloppe. — Le patron a dit que tu devais t’équiper comme il faut. Carte illimitée. Tu prends ce dont tu as besoin. Vêtements, maquillage, tout. On y va maintenant. Elle fronça légèrement les sourcils. — Avant même de m’avoir revue, il me donne ça ? — Le patron est prévoyant, répondit Fayçal simplement. Il aime quand les choses sont… soignées. Ils partirent en silence. Le centre commercial était l’un de ces temples de verre et de marbre où tout brillait trop fort. Mila prit son temps. Elle choisit des vêtements simples mais élégants, quelques pièces plus audacieuses, des talons fins, des parfums délicats, du maquillage de qualité. Elle ajouta aussi des petits objets anodins mais utiles : un spray au poivre dissimulé dans un rouge à lèvres, une bague qui se déclipsait pour révéler une lame minuscule, et un porte-clés discret avec enregistreur vocal intégré. Elle se fit coiffer dans un salon haut de gamme du dernier étage. La coiffeuse lui proposa des boucles douces et naturelles, un effet “casual-chic” qu’elle accepta. Lorsqu’elle se regarda dans le miroir, elle eut un bref vertige. Elle ressemblait à une autre. Et pourtant, c’était bien elle Mila, ou plutôt Elina marchant volontairement vers l'antre du pouvoir. Elle proposa à Fayçal de manger avec elle. Il refusa avec un sourire poli : — Je t’attends dans la voiture. Prends ton temps. Le restaurant était élégant, sans être ostentatoire. Elle s’installa à une table en terrasse, savoura la fraîcheur d’un jus à la menthe glacée, commanda un plat libanais. Alors qu’elle entamait son entrée, une jeune femme apparut, plateau à la main. Elle hésita un instant, puis s’assit en face d’elle sans vraiment attendre de réponse. — Y avait plus de place ailleurs. Ça te dérange pas ? dit-elle, en relevant des lunettes de soleil sur sa tête. Mila haussa les épaules avec un sourire cordial. La fille était jolie, 27 ans à peine, cheveux châtains attachés en tresse souple, jean large, chemisier pastel. Une énergie vive, désordonnée. Lila assise en face d’elle tapotait nerveusement son téléphone. Un message. Puis un deuxième. Elle soupira, lança un regard agacé à l’écran, et finit par décrocher. — Ouais ?... Mais qu’est-ce que tu veux que je te dise, Yanis ? Je suis en train de manger, là… Non, je t’ai déjà dit que c’était rien, cette photo ! C’est un collègue, pas un plan !... Sérieux, tu me fatigues… Je peux plus souffler sans que tu fasses une scène ? Silence tendu. Puis une nouvelle salve, plus sèche encore. — Tu sais quoi ? Fais ce que tu veux. Tu veux fouiller mes trucs ? Vas-y. Mais arrête de jouer au flic jaloux, c’est usant. Elle raccrocha d’un geste brusque, puis soupira longuement, les yeux dans le vide. Mila, polie, faisait mine de s'intéresser à la rue animée derrière la vitre, mais elle percevait le trouble. La fille poussa son assiette du bout des doigts, puis reprit sans même un regard. — C’est fou… On peut être avec quelqu’un depuis deux ans, dormir dans son lit tous les soirs, et quand même avoir l’impression de vivre sous surveillance. Il me parle comme si j’étais une gamine. Chaque mec qui me regarde, c’est le drame. L’autre jour, il a fouillé mes messages pendant que je prenais ma douche. Et le pire ? C’est que j’ai encore culpabilisé. Elle s’interrompit, comme prise de court par ses propres paroles. Elle tourna la tête vers Mila, un pli d’étonnement dans le front. — Pardon… je sais même pas pourquoi je te raconte tout ça. On se connaît pas. C’est pas ton problème. Mila eut un léger sourire. — Ça arrive. Parfois, on a juste besoin de sortir ce qu’on a sur le cœur. Et c’est plus facile avec une inconnue, non ? Lila la fixa un instant, puis haussa les épaules, mi-gênée, mi-soulagée. — Peut-être bien. C’est rare de tomber sur quelqu’un qui écoute sans juger. Elle planta sa fourchette dans une tomate cerise, plus calme. Puis tendit la main avec un petit sourire. — Moi c’est Lila, 27 ans. Serveuse dans un bar rooftop trop cher pour mes moyens. Et toi ? — Mila, répondit Elina sans hésiter. En visite. — Cool. Ravie de te connaître, Mila-en-visite. Et la conversation glissa alors vers d'autres sujets, plus légers, plus flottants. Mais dans un coin de l’esprit de Mila, quelque chose s’était enregistré. Une femme qui parlait trop, trop vite. Comme Sofia, autrefois. C’est à ce moment-là que Fayçal entra dans le restaurant. Droit, précis, ses yeux trouvèrent Mila en une fraction de seconde. Il resta près de l’entrée, ne disant rien. — Je vais y aller, dit-elle en se levant. — Attends ! Donne-moi ton numéro. On s’appelle, ok ? T’as w******p ? Mila hésita, puis dicta un numéro secondaire qu’elle utilisait pour brouiller les pistes. — Cool. Je t’envoie un message ce soir. Elle quitta la terrasse sous le soleil déclinant, salua Fayçal d’un signe de tête. Sur le chemin du retour, son téléphone vibra. Un message de Lila, avec un smiley et un simple « T’as une tête de meuf qui a des secrets. J’aime bien ça. » Mila sourit sans répondre. Ce soir, elle avait un rendez-vous avec Khaled. Et plus que jamais, chaque geste devait être calculé. Le jeu commençait. Mila ajusta son voile devant le miroir, le tissu fluide dissimulant le bas de son visage. Seuls ses yeux, maquillés d’un trait de khôl, brillaient sous la lumière tamisée de l’appartement. Par-dessus sa lingerie, elle enfila un kimono léger, couleur crème, qui flottait à chacun de ses pas. Une tenue à la fois pudique et provocante. Fayçal l’attendait dans le hall de l’hôtel. Lorsqu’elle apparut, silencieuse, le regard dissimulé, il arqua un sourcil. — Je m’attendais à… autre chose, avoua-t-il, sans oser aller plus loin. Mila ne répondit pas. Elle passa devant lui avec grâce et monta dans la voiture noire qui les attendait. Le trajet jusqu’à la villa de Khaled se fit sans un mot. Le paysage urbain défilait, les tours éclairées de Dubaï laissant bientôt place aux résidences privées plus reculées. À l’arrivée, Mila descendit. Cette fois, il n’y avait ni domestique ni gouvernante pour lui ouvrir. La porte de la villa était entrouverte, comme si on l’attendait. Elle entra. De l’autre côté des baies vitrées, la piscine miroitait dans la pénombre. Khaled nageait seul, sa silhouette découpée par la lumière bleutée du bassin. Il ne la vit qu’au dernier moment, lorsqu’elle s’approcha silencieusement de la baie vitrée. À suivre
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