Une nouvelle journée venait de se terminer. Ritah fit son inspection de la soirée et le résultat l'enchanta. Ses patients recouvraient vite la santé et cela la remplissait de joie. Pourtant cet enthousiasme se vit très vite atténué par le fait que Tognawo se souciait peu d’elle. Elle souffrait de n’avoir d’importance à ses yeux que pour la causerie amicale. Que demandait-elle ? Rien qu’un peu d’attention, d’affection et de tendresse. De l’amitié ? Non. Elle n’en voulait pas. A quoi servait-il d’accepter hypocritement une amitié alors qu'on désirait plus que ça?
Ritah enleva sa blouse blanche, la plia soigneusement et l’enfouit au fond de son sac. Elle redonna rapidement une touche de maquillage à son visage puis s'assura du escompté avant de s’aventurer dans une salle où elle savait ses collègues rassemblés à cette heure-là. Elle avançait sans avoir à se concentrer sur la voie à prendre, indifférente aux différents obstacles qui auraient ou la faire trébucher. Ritah se sentait sans âme ; sans vie. Sinon obsédée par une image géante de Faye Tognawo qui occupait tout son esprit. Une image qui flottait dans l’air avec lenteur et qu’elle cherchait à atteindre à tout prix. Elle ne sortit de sa torpeur que quand elle passa le cadre de la pièce qui était sa destination et comme par magie, elle constata qu'elle était vide d’homme. Ritah se surprit à lancer des jurons. Elle qui s’était faite belle pensant éblouir l’homme de son cœur. Elle qui avait attendu avec impatience cette heure de pause pour vivre intensément cette mini-rencontre. Elle qui de toute la journée n’a cessé de penser à lui. Voilà qu’il était encore absent. Absent comme il l’a toujours été ; sans laisser de consigne ou un petit mot pour elle.
Un moment, Ritah se reprit. Qu’était-elle pour Tognawo pour qu’il se donne la peine de laisser à son attention un petit mot ou quelque chose du genre. Il fallait être fou pour espérer attirer l’attention de ce jeune homme si dévoué à sa femme. Tognawo n'avait rien d'un playboy et elle en était consciente. Ritah sortit de la pièce en trainant le pas. Tout autour d’elle semblait s’écrouler comme un château de carte. Tognawo ne l’aimait pas.
Elle fit quelque pas en dehors de l'enceinte, désireuse de noyer seule son chagrin lorsqu'elle sentit soudain quelqu’un venir dans sa direction. Elle leva la tête et vit Tognawo qui marchait vers elle tête baissée mais elle arriva à lire l’angoisse et l’épuisement dans ses yeux. Une joie soudaine l'anima elle pressa le pas et fut près de lui en quelques secondes. Tognawo ne daigna pas lui adresser la parole mais Ritah ne se laissa pas intimider.
- Tout va bien ? questionna-t-elle.
Silence.
- Que..., reprit-elle impertubable mais il lui coupa brusquement la parole.
- Que ... quoi ? Dois-je te rendre des comptes sur ma vie ?
- Laisses-moi au moins terminer ma phrase !
- Je te demande de cesser de me tracasser.
- Comme tu le voudras, vociféra-t-elle.
Rita s’enfuit pour cacher les grosses gouttes de larmes qui avaient surgit du fond de son cœur pour courir sur sa joue. Elle se haïssait d’aimer autant un homme qui ne faisait aucunement attention à elle. Pourtant plus il la rejetait, plus elle l’aimait.
Ritah se disait que Tognawo se souciait peu de son propre bonheur. La mine toujours déconfite et le mépris qui se dégageait de sa voix ne pouvaient que réflèter à quel point il était malheureux dans ce maraige où selon ses confidences, sa femme passait ses nuits à avoir des transes bizarres. Cette femme pouvait-elle le rendre heureux avec tous les problèmes qu’elle trainait avec elle ?se questionna la jeune femme.
***
Tognawo se dit qu’il n'était qu'un monstre et que sa collègue n’avait rien à voir dans ses présents problèmes pour mériter un tel traitement. Oubliant cependant très vite cette petite dispute, il pénétra dans la salle d’attente du personnel hospitalier, s’assit à une table pour penser à la journée qui venait de s’écouler. Journée qui fut rude. Un rapide coup d’œil jeté à sa montre lui apprit que le temps continuait une course folle et acharnée et qu'il était temps pour lui de rentrer retrouver sa femme.
Pensant à Ewokpe, il sortit son porte-monnaie de sa poche et en tira une photo qu’il se mit à contempler avec admiration. Les lèvres de sa femme étaient sensuelles. Son sourire captivant. La tresse qui ornait la tête lui donnait des airs de Cléopâtre. Elle était tout simplement belle malgré les marques qu'elle avait au visage. Tognawo ne se rassasiait pas de la comtemplation de cette image. Tant de grâce et de force n’avait encore été données à aucune femme qu’il connaissait. Peut-être avait-elle hérité de la beauté de sa mère, pensa-t-il, mais malheureusement Ewokpe n’avait jamais connu sa mère.
Il n’entendit pas Ritah revenir.
- C’est ta femme ?
Tognawo leva la tête et grogna un « oui » à peine perceptible.
- Je te gêne c’est ça ? Je voulais simplement me faire excuser pour tout à l'heure.Je n'ai pas à me mêler de tes histoires personnelles. Je sais que tu traverses une période difficile et tout ce que je voulais, c'était t'apporter mon soutien. Quoiqu'à présent je me rend compte que tu n'en a visiblement pas besoin. Je tenais également à te dire que ton père depuis le matin n’arrivait pas à te joindre sur ton mobile. Je crois que tu devrais le contacter si cela n'a pas encore été fait.
Tognawo grogna quelques mots inaudibles puis replongea dans la contemplation de la photo qu'il tenait toujours entre ses mains.
- Donc c’est elle ta femme ? questionna à nouveau Ritah, un pincement de jalousie au coeur.
- Oui.
- Puis-je voir ?
Il lui remit comme à regret la photo qu'elle prit sans y accorder grande attention, se contentant de se laisser distraire par sa pensée.
« C’est donc cette femme qui tient prisonnier ton cœur » dit-elle pensivement.
Elle voulut lui rendre la photo mais un détail attira son attention puis elle se mit à se parler intérieurement. « Cette femme sur la photo...mais je la connais ! Mais où donc ? »
Ritah se concentra mais la mémoire ne lui venait pas. Tognawo n'ayant pas remarquer son changement brusque lui retira la photo des mains puis la replaça à l'endroit où il l'avait retiré. Elle lui dit alors un faible bonsoir avant de s’en aller en tentant en vain de se rappeler où elle a connu Ewokpe. Un laps de temps s’écoula avant que Tognawo ne se départisse de sa distraction pour se mettre à repenser à sa journée.
Le matin même il avait demandé une permission pour la journée. Le chirurgien en chef ne se fit pas prier. Il lui accorda sa permission. Tognawo monta au volant de sa petite Renauld et mit le cap sur le village où résidait son beau-père. Il parcourut les quelques kilomètres puis dû garer son véhicule à l'entrée du village, se forçant ainsi à faire le reste de son trajet à pied. Craignant cependant de rencontrer une tête familière, il emprunta des sentiers tortueux qui serpentaient entre les broussailles. Tognawo avait pris le soin de troquer son pantalon tergale contre une culotte acquise en friperie, une sorte de haillon qui lui donnait l'air d'un paysan malfamé. Voulant rendre son rôle beaucoup plus crédible, il mit à l'aide de ses mains du désordre dans sa chevelure avant de les passer dans la terre mi-boueuse. Sa chaussure en cuir originale toujours bien polie avait été remplacée par des sandales trouées. Plus de montre hors de prix, pas de parfum envoûtant, Tognawo avait le déguisement parfait. D'une démarche nonchalante traversa le village en biais puis fit le tour complet saluant distraitement toutes les personnes qu’il rencontrait. Il s'assura que sa supercherie ne pouvait être démasquée puis alla faire un tour du côté de la case de son beau-père.
Quand il le vit, son cœur se mit à battre à tout rompre. Une froide sueur coula dans son dos. Sa peur était grandissante et l’envie le prit de prendre ses jambes à son cou. Le vieil homme le dépassa sans lui accorder la moindre importance. A cet instant, Tognawo sourit. Il ne s’attendait pas avoir aussi vite une belle opportunité pour enfoncer son poignard dans le dos de ce vieux sadique animiste. Il se retourna pour suivre sa victime. Ils marchèrent ainsi environs deux à trois minutes à découvert puis le viel homme entra dans un Logo. Tognawo hésita avant de le suivre au risque d’être découvert. Il était presqu’à la hauteur du vieux et s’apprêtait à sortir son poignard quand ce dernier entra sans prévenir dans une maison. Tognawo trouva imprudent de faire la sentinelle là. Cela ne ferait que le faire remarquer. Tout son déploiement aurait été alors vain et il mettra le vieux sur ses gardes. Il fit alors demi-tour et alla chercher une cachette sûre d’où il pourrait l"épier sans pépins.
Une heure entière s’écoula.
Tognawo commençait à perdre patience. Ses jambes étaient ankylosées faute de mouvement. Il se préparait à quitter sa cachette quand il vit son beau-père éléver la voix en faisant de grands gestes de la main, accompagné d’un homme de petite taille et chauve. Selon les éclats de voix qui lui parvenaient le jeune chirurgien comprit qu’il s’agissait d’une dispute et que le chauve ne jouait que le rôle de pacificateur mais son beau-père ne décolérait pas et continuait de vociférer des insultes et des malédictions.
La dispute se calma quelques minutes après puis les deux hommes entrèrent dans une case pour n’en sortir qu’une demie heure plus tard. Tognawo les suivi à pas feutrés en gardant une bonne distance entre eux. Le jeune chirurgien fila ainsi son beau-père toute la journée mais sa filature ne donna aucun fruit. Le père d’Ewokpe vivait encore lorsqu'il se décida à quitter le village pour son lieu de travail.
Tognawo sourit en repensant au déguisement qu’il avait dû jeter à la poubelle. Il se leva donc puis monta au volant de son véhicule. Il se dit qu'il aurait dû y aller directement au lieu de revenir à l'hôpital où aucun travail ne l'attendait.
***
Ewokpe regardait son mari d’un air ahuri. Elle n’arrivait plus à se mettre dans la peau d’une comédienne. Le long poignard cependant posé devant elle et le fait que de toute la journée Tognawo ait été introuvable puisque son père le recherchait corroborait tout le récit qu’il racontait. La peur et l’étonnement déformait son visage. Son regard d’habitude si tendre avait une expression craintive et ce fut avec une docilité mécanique qu’elle alla remplir un verre d’eau sur la demande de son mari qui un sourire impertinent sur les lèvres racontait fièrement le récit de sa journée.
Quand il avait franchit le seuil de la porte et s'était installé, il fit sortir le poignard de son sac et il dit :
- Regarde ce que j’ai acheté !
- Un couteau ?
- Non pas un couteau mais un poignard. Je crois que tu comprends un peu à quelle fin j’ai fait l’achat de cet...outil... Je reviens du village de ton père.
Le sang d’Ewokpe ne fit qu'un tour.
- De mon ... mon père ?
- Oui.
- Je ... tu ... hein ? tu l’as tué ?
C’est alors que son visage se déforma. Elle était toute terrorisée de peur mais tout excité à raconter son histoire, Tognawo ne se rendait pas compte de l’état d’âme de sa femme. Il ne se donna pas la peine de répondre à la question, demandant plutôt à se déshaltérer.
Lorsqu'il daigna enfin lui répondre, ce fut avec soulagement qu’Ewokpe apprit que son mari n'avait pas commis l'irréparable.
***
Ritah voulait à tout prix éblouir le jeune chirurgien accablé de problèmes. Elle traversa sans se presser la galerie de peinture où plusieurs tableaux représentaient l’art et le style de différents peintres puis alla tout droit à la bijouterie où elle pensait trouver des boucles d’oreilles et collier très chics. Elle ne se décidait pourtant pas à faire un choix. Toutes les merveilles qui s’étalaient devant elle la captivait. Elle venait d’essayer le cinquième collier et s’apprêtait à en prendre un autre. Les deux filles toutes habillées de rose et blanc avec des escarpins hauts comme des perches entrain de surveiller ses choix se retenait sûrement de lui dire : « Madame faite un choix et partez ou n’achetez rien.Vous perdez notre temps. », pensa-t-elle.
Au lieu de cela, elles lui souriaient hypocritement et se forçaient à faire des compliments. . .
Ritah déposait le sixième collier quand par la baie vitrée qui donnait immédiatement sur la route principale, elle aperçut une silhouette à la démarche gracieuse qui se déplaçait à grand pas en regardant dans tous les sens, l’air traqué : Ewokpe. La femme de son amour interdit. Son regard inquiet finit par convaincre Ritah à la suivre. Cette idée lui vint comme transportée par du vent et elle s'y laissa aller. Elle dut donc sans rien acheter fausser compagnie à ses hôtesses qui semblaient plutôt mécontentes. Ritah n'y fit cependant pas attention et quitta la galerie. Tout en la suivant, Ritah se demanda si elle devait considérer cette rivale à la démarche souple comme une amie ou une dangereuse adversaire à écarter de son chemin. N’était-elle pas la principale cause du désintérêt de Tognawo à son égard ?
Occupée à se poser des questions, Ritah se rendit à peine compte qu'elle perdait la trace de sa supposée rivale. Quand elle déboucha à l’entrée de la foire, Ewokpe avait disparu. Ce fut avec agacement que Ritah dut rebrousser chemin.
Son esprit était néanmoins obsédé par le visage de cette femme découvert par plus tard que la veille. Elle ne pouvait pas s’être trompée. Cette femme était bel et bien EWOKPE. Lorsqu'elle repensa à la scène d'il y avait à peine quelques minutes, Ritah trouva un truc chelou. La femme du chirurgien jetait par moment un furtif coup d’œil par-dessus son épaule et ne cessait de regarder de gauche à droite tout en se confondant prudemment dans la foule. Attendait-elle ou fuyait-elle quelqu’un ?
Un instant Ritah se dit qu’elle se savait suivie mais elle écarta très vite cette idée de la tête en se rappelant que c'était son attitude qui l'avait poussé à la suivre. On aurait dit qu'elle essayait de fuir quelque chose mais quoi?
Elle se posait encore des questions sans réponses mais Ritah pensait toujours tout aussi dur comme fer que ce visage lui était familier. Très familier.