Chapitre 6

2239 Mots
La nuit était profonde et éclairée par un croissant de lune. Tout dormait et un pesant calme planait sur la nature. Tognawo se réveille soudain du canapé où il s’était assoupi dans le calme de la nuit. Les plaintes qui venaient de sa chambre se firent bien distinctes à son esprit. Un moment, il avait cru être en train de rêver. Encore Ewokpe qui retombait dans ce qui était devenu pour eux un problème quotidien. Oubliant le mépris qu’il avait pour sa femme, se précipita dans la chambre où, étalée sur le lit, Ewokpe tressautait comme une poule agonisante…Tognawo appuya sur l’interrupteur. Aussitôt, une lampe électrique diffusa une lumière blanche  qui éclaira toute l’espace de la chambre. La lumière aidant, le spectacle mainte fois déjà édité s’offrit une fois encore à sa vue. Le spectacle de la fille de vodou en transe. Une transe sans mouvement précis qui conférait à la concernée, une sorte d’hypnose. Ewokpe gisait là sans conscience. Feulant avec force et de ses yeux vitreux embués de larme, se dégageait une sorte de frayeur montrant combien pouvait être  grande sa douleur son visage fermé était sans expression précise. Le mal était difficile à détecter. L’on ne pourra jamais vraiment dire si elle souriait ou si elle souffrait. Seulement, les plaintes étaient là. Elle tressautait à chaque fois un peu plus fort et par moment, elle murmurait : « Mon père...mon père...il ne m'a jamais pardonné ma désertion du couvent. Il m’a maudite. Il...il veut...il veut ma mort ...il m’a envouté. S’il mourrait je serais...je serais délivrée... Aah aidez-moi...aidez-moi s’il vous plaît ...aidez-moi. J’aime mon mari...je ne veux pas mourir. Mon enfant; pro...protégez mon enfant. J’aime mon mari. » -          Je t’aime aussi ma chérie, murmura-t-il. Ce quolibet qui pourtant sonnait si bien plongeait le jeune homme dans une  confusion totale...Il avait pris l’habitude de cette transe étrange qui ne se réalisait qu’à minuit. Comme à l'accoutumée, il s’asseyait au bord du lit  attendant avec résignation qu’elle se calme; que la transe consomme son temps et redonne conscience à cette femme qui avait tout abandonné pour vivre avec lui. C’était même devenu comme un rite qu’il attendait  et qu’il guettait même certaines nuits d’insomnie. Cela lui rappelait ses instants de bonheur où il réalisait son pèlerinage de séduction; ou il venait chaque après-midi s’asseoir sur une natte étalée à même le sol avec à ses côtés, une femme pleine de vie et de grâce. Il s’entêtait alors à l’appeler Essi et elle  répondait candidement >  Voilà pourquoi  il courait toujours à son chevet. Pour s’imprégner de ce passé perdu. Encore cette nuit, il  s’adonnait  volontairement à ce rite. Cette transe de sa femme ressemblait à une crise d’épilepsie. Mais toutes les analyses faites avaient dénié cette possibilité. Ewokpe ne souffrait pas d’épilepsie; mais d’un envoutement dont son propre père pouvait être l’auteur. La première fois que cela s’était passé, Tognawo avait eu une de ses peurs mais quand elle revint à elle,  sa femme lui expliqua tout : «  Mon père a enfermé mon âme dans une calebasse dans la forêt sacrée. Il ne veut pas me pardonner d’avoir opté devenir une chrétienne et surtout être avec toi. Seul sa mort me délivrera de cette prison mystique. Mais s’il ne meurt pas, je mourrai d’un jour à l’autre…je ne veux pas mourir mon amour; mon père doit mourir. » C’était une invite voilée à tuer son beau-père. Tognawo ne pouvait plus tenir. Ces crises devenaient de plus en plus fréquentes et ilfallait vite trouver un moyen pour y mettre fin. Une nuit alors qu’il était au lit avec sa femme il demanda:   - Penses-tu vraiment que seul sa mort pourrait faire arrêter tout ce que nous vivons? Seule la mort de ton père pourra délivrer ton âme ? - Non seulement je le pense mais je le sais, répondit-elle sans hésitation. - Je te le demande parce que j’y aie beaucoup réfléchi. Je souffre rien qu’à te voir subir ces attaques mais je me demande si vraiment tu penses . . . - Je comprends très bien ce que tu as de la peine à dire,  coupa t’elle sèchement. Devrions-nous tuer mon père? Si-t-elle est ta question alors ma réponse est oui. Il  ne dit plus rien. Ne put même plus se retourner sur le côté  pour libérer le mal de l’inertie. Il se sentait cloué au lit par le calme et la force avec laquelle sa femme ordonnait la mort de son propre père qui selon elle l’aurait livré par les forces occultes, à une mort certaine.  Néanmoins Tognawo se demandait comment pouvait-elle aussi froidement parler de l’assassinat de son père pour des raisons si peu palpables .  Le jour se leva sans qu’Ewokpe n’en prenne conscience.  Tognawo était déjà parti pour son service. Un léger vent soufflait, apportant la fraîcheur matinale. Le cours de la vie reprenait. Les hommes se saluaient à voix hautes en prenant le temps de s’informer de l’état d’âme de tous les membres de leurs familles respectives. Les animaux se poursuivaient au trot et le caquètement des poules formait  une ritournelle particulière qui ragaillardissait le monde. La banlieue reprenait vie avec ses activités qui pour la plus part étaient de petits commerces sous des hagards qui s’alignaient le long des routes cahoteuses. Devant le grand hôpital, les villageois se mêlaient aux banlieusards. La salle d’opération était propre; calme. Les murs épais filtraient les bruits extérieurs de sorte que ces bruits ne profanent la paix des patients.  Dans une salle, une infirmière aidait le Docteur Faye à ajuster le patient sur la table d’opération. Le malade les regardait d’un œil absent et fixe. Un éternel sourire involontaire flottait sur ses lèvres. Le docteur était nerveux. La peur de ne pouvoir réussir l’opération qu’il se préparait à faire, le mettait dans tous ses états. Il ne comprenait pas comment son école avait pu lui donner le diplôme de médecin alors qu’il avait à peine aborder la plupart de épreuves .Après réflexion, il se disait que son père pouvait avoir usé de son influence pour lui accorder ce titre qu’il ne méritait pas. Sa profession est une carrière qu’il profanait. Une carrière qui n’était pas faite pour lui. Il n' a pourtant pas voulu décevoir son père en abdiquant.  Cet homme qui lui disait fermement : >   Refuser d’exercer la médicine, aurait été de s’heurter à son père. Chose qu'il n'avait jamais osé faire. L’infirmière alluma la principale lampe électrique qui pendait au plafond. Soudain une idée traversa l’esprit de Tognawo. Une idée pour le roman qu’il écrivait malgré ses occupations. Il lui fallait vite noter cette idée au risque de l’oublier. C’est alors qu’il remarqua qu’il avait oublié son mini-agenda dans la salle où un quart d’heure plus tôt, il avait consulté un malade. Il voulut déposer la bonbonne qu’il tenait en main sur la petite table voisine à celle de l’opération mais se ravisa et la referma. Dans un geste machinal pour dire quelque chose à l’infirmière, sa main balaya au passage d’autres bonbonnes d’anesthésiants posées sur la table. L’infirmière surprise, poussa un affreux cri. Trois des bonbonnes se brisèrent contre le sol, libérant leur contenu. C’est alors que la porte s’ouvrit en grand sur le chirurgien en chef Atsè. Tognawo tremblait de  tous ses membres. Il était surtout intimidé par le regard accusateur de celui qu’il considérait comme son plus grand ennemi. Atsè fit quelques pas vers lui d(un air féroce. - Qui a fait ça ? tonna-t-il. -  C’est moi. - Alors je ne me trompais pas. C’est encore toi. Je me suis toujours douté que la médecine n’était pas faite pour toi parce que tu as toujours l’esprit ailleurs au lieu de te concentrer sur tes faits et gestes. Pour l’abruti que tu incarnes, je me demande bien pourquoi tu ne renonce pas. Ton indolence et ton air distrait ne sont pas faits pour la médicine. Ici nous ne faisons pas de tourisme. Il y a bien d’autres choses qui te conviendront. Mais bon Dieu ne te rends tu toi même pas compte que tu t’acharnes à faire quelque chose que ton âme n’embrasse pas?                                                           Il se tut d’un coup comme puis reprit sur un ton moins brutal : - Nous avons encore dix minutes avant l’opération. Débrouille-toi pour préparer d’autres anesthésiants. Atsè ressortit comme il était venu en s'efforçant cependandt de ne pas claquer la porte derrière lui. Tognawo resta planté là à regarder la porte comme s’il allait voir ressurgir un rival plein de mépris et qui ne manquait aucune occasion pour le lui signifier. Il était tout rouge de honte et de colère. L’infirmière s’éclipsa silencieusement après avoir ramassé  les débris  des bonbonnes brisées.  Il restait là  à ressentir une profonde souffrance de prisonnier. Il avait  vraiment échoué dans un monde qui n’était pas sien. Maintenant, il  regrettait d’avoir fait selon le désir de son père. Impuissant il s’était dit : «  Je ferai, alors la chirurgie. Quand par ma faute deux ou trois personnes n’auront pu être sauvées, alors on me retirera mon grade de médecin et même mon père ne voudra plus que je m’installe à sa place. Je serais alors libre comme le vent. Je pourrai galvauder comme une feuille qui se détache d’un arbre. Tout d’abord, il me faudrait faire assez de bêtises indignes d’un bon chirurgien. Les sept années d’étude de la médecine seront pour moi comme une sorte de récréation, une expérience qui me servirait à écrire un nouveau livre.  C’est ainsi qu’il commença par faire avorter les filles qui le voulaient, à négliger les patients et même à injecter des produits dont il n’avait grande notion. Maintenant toute la bêtise se  présente à lui sous sa vrai forme comme une monumentale erreur : celle de faire du mal à des innocents pour cacher sa lâcheté. Il regrette de s’être lancé sur cette pente.  Le docteur Faye sortit de la salle d'opération et heurta sans le vouloir le docteur Rita. - Hey, on ne dit même plus bonjour? questionna-t-elle alors qu'il s'éloignait après avoir murmuré des excuses inaudibles.  Tognawo s’arrêta et sur un ton acariâtre rétorqua : -          Qu’est-ce que tu perds si je ne dis pas bonjour? L'aigreur de sa voix, ne désarma pas pour autant Rita qui lui dédia un beau sourire.  -  Je vois bien que tu es de mauvaise humeur comme d’habitude. C’est à se demander si je n’aurai jamais la chance de te rencontrer sous un beau jour.     Se rendant compte qu’elle venait de s'adresser à lui de façon assez intime, elle s’empressa d’ajouter : -  Euh, je veux dire qu’il faut que tu essaies d'être moins stressé. Cela te fera grand bien. -  Merci, répondit-il sèchement. - Je t'en prie. Puis elle s'éloigna.  Tognawo ne resta pas planté là à la regarder s’en aller. Il avait des anesthésiants à préparer. Mais plus encore, il avait d'autres problèmes plus importants à régler. *** Le couple Faye déboucha sur la réserve d'un vaste champ de maïs. L'on pouvait apercevoir l’imposante maison des Faye se dresser derrière une petite construction. Elle était immensément superbe. Une belle demeure dont les tuiles rouges consommaient les rayons de soleil déjà au zénith. C’était une grande bâtisse qui soutenait deux ailes inclinés tel un château antique empreint dans un style plus moderne.    Tognawo arrêta sa voiture sous un large hangar servant de parking puis lui et sa femme  mirent pied à terre et se dirigèrent la piscine d’où venaient des éclats de voix. A la vue de son fils et de sa belle-fille, madame Faye se leva et tendit  les bras en avant pour leur souhaiter le bienvenu. Les salutations furent chaleureuses. Edem de son prénom, le père de Tognawo émergea de la piscine et cacha son corps dans un énorme peignoir blanc. Ewokpe prit place dans une chaise longue aux cotés de sa belle-mère et se servit  du jus de fruit. Ils restèrent tous là à bavarder puis soudain le vieux Faye se leva et invita son fils à le suivre. -           Viens. J’ai à te parler mais avant, j’aimerais m’habiller convenablement.  Les deux hommes s'éclipsèrent puis Ewokpe et sa belle mère décidèrent de se rendre dans le salon. Après quelques minutes de discussions banales, la mère de Tognawo se retira dans sa chambre afin de se changer, laissant sa belle fille seule dans la pièce. Machinalement, Ewokpe se leva après s'être assurée qu'elle était bel et bien seule puis entra dans la bibliothèque de son beau-père. Elle fouilla à un endroit précis.  Son coeur battait à tout rompre. Elle trouva en quelques minutes ce qu'elle cherchait : un grand livre poussiéreux. Juste à la page qu’elle venait d’ouvrir était une enveloppe jaune par endroits tachées de blanc juste comme l’avait décrite le chirurgien Atsè. Elle l’ouvrit mais ce n’était qu’une enveloppe vide. Elle l’empocha néanmoins prestement sans réfléchir à quelle utilité cela pouvait être puis elle quitta la pièce en faisant le moins de bruit possible. Allant s'installer comme si de rien n'était, Ewokpe ne pensait qu'à une chose : à quel point sa vengeance sera destructive. Elle voulait à tout prix venger sa mère morte déchiquetée par des crocodiles en essayant de fuir l’oppression d'un odieux personnage.
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