Chapitre 2

2518 Mots
Chapitre 2La sonnette de l’appartement du rez-de-chaussée du 3 avenue Pasteur tinta. Julie quitta son bureau et alla ouvrir à son frère. Celui-ci l’avait appelée quelques heures plus tôt pour la rencontrer d’urgence avec Jérémy. — Alors frérot ? dit Julie en tendant les bras à son frère. Jérémy, se pencha et serra fortement sa sœur ; depuis qu’elle était en fauteuil roulant, il se sentait particulièrement coupable de ne pas avoir été présent lors de son agression. Au fil du temps le sentiment de culpabilité s’était un peu estompé, mais aujourd’hui, le retour du violeur de sa sœur l’avait plongé dans un profond désarroi. — Arrête tu vas m’étouffer ! s’écria Julie. — Excuse-moi, mais je t’aime tellement ! — Moi aussi, lui répondit sa sœur en lui caressant la joue, allez viens dans la salle. — Jérémy n’est pas là ? — Il est en train de faire sa gym, je vais l’appeler : mon cœur, Lolo est là ! — J’arrive ! répondit une voix au fond de l’appartement. — Installe-toi dans le canapé, tu veux quelque chose ? — Non ça va aller. — Salut Laurent comment vas-tu ? dit Jérémy en pénétrant dans la salle avant que Laurent ne s’asseye, une serviette autour du cou. Les deux hommes s’embrassèrent et s’enfoncèrent dans le canapé rouge. — Tu racontes ce qu’il y a de tellement urgent ? demanda Julie. — Ce n’est pas facile à dire, répondit Laurent. — Tu as rencontré une fille ? ironisa Julie en faisant un clin d’œil à Jérémy. — Pas vraiment… il prit une large inspiration, j’ai retrouvé ton violeur… dit Laurent en baissant les yeux. Julie, regarda fixement son frère, sa respiration s’accéléra. Elle ouvrit la bouche mais aucun son ne put sortir de sa gorge. Jérémy s’approcha de sa femme et l’enlaça, comprenant que le choc était profond pour celle qu’il aimait depuis le premier jour de leur rencontre. Pendant de longs mois ils ne furent que des amis, mais leurs sentiments se dévoilèrent lentement, à travers de petites attentions, des sourires, des fous rires sur leur handicap. Certes Jérémy pouvait marcher, mais il avait dû être appareillé. Heureusement, de nombreuses années de judo, l’aidèrent à ne pas chuter lourdement sur le sol. Mais ce jour-là les dieux n’étaient pas de son côté et il glissa longuement sur la chaussée humide alors qu’une voiture arrivait dans l’autre sens. Dans un mouvement désespéré il essaya de l’éviter, mais il ne fut pas suffisamment ra-pide et la petite Clio lui roula sur la cheville, lui broyant les petits os du pied. L’articulation, irréparable, avait contraint les médecins à l’amputer. Aujourd’hui, il marchait ainsi presque normalement et pouvait déplacer le fauteuil de Julie sans aucun problème lors de leurs ballades sur les bords de Seine. C’est seulement après plusieurs années que Julie réussit à mettre des mots sur ce qu’elle avait vécu, Jérémy l’avait écoutée, consolée, choyée dans ces moments douloureux où l’affection devait être à la hauteur du sordide de l’histoire. Ils avaient appris à se connaître et à la question insidieuse, voire perfide de ses copains sur la b***e, il avait coutume de dire que Julie était une maîtresse que beaucoup d’hommes aimeraient avoir dans leur lit. Au fil du temps, les amis et les proches s’étaient habitués à ce couple fait de « bric et de broc » comme ils aimaient à se qualifier. Mais aujourd’hui, Jérémy sentit chez sa femme la blessure de son calvaire, lentement refermée à force de patience, se rouvrir et la replonger dans l’abîme du cauchemar. Il l’embrassa et sentit les larmes couler sur ses joues. Ils restèrent ainsi blottis jusqu’à ce que Julie repousse doucement son mari. — Raconte… réussit-elle à articuler entre deux sanglots. — Ce matin on m’a amené un patient qui souffrait d’une péritonite et en le préparant j’ai aperçu… ça, dit Laurent tendant son téléphone mobile à sa sœur. Julie regarda attentivement le petit lapin de Playboy qui avait hanté ses nuits. — Comment t’a fait la photo et comment tu sais que c’est lui ? — Quand il est revenu dans sa chambre, j’ai vite fait une photo pendant qu’il était endormi, pour le reste je me suis dit qu’ils ne devaient pas être des dizaines à avoir ce tatouage à cet endroit précis. — Tu as raison et on fait quoi maintenant ? interrogea Julie. — Je ne sais pas, c’est pour cela que je voulais vous voir. Lentement le visage de Julie se durcit et, dans son regard, ce n’était plus de la douleur que vit son frère, mais une froide détermination teintée de haine et de rage. Il la revit se lancer des défis pour passer au-delà de son handicap. Après avoir testé les descentes en rappel dans les Gorges du Verdon, le parachutisme en tandem, c’est la natation handisport qui retint son attention. Dans cette discipline elle devint une référence en matière de performance et de comportement humain, où sa bonne humeur et son entrain à motiver les autres étaient reconnus de tous. Elle avait toujours été une sportive, mais son infirmité avait décuplé son envie de montrer aux autres qu’elle pouvait faire aussi bien, voire mieux qu’eux. — Je pense, reprit Julie, que nous devons récolter un max d’informations sur mon violeur. — C’est-à-dire ? interrogea Jérémy qui était retourné s’asseoir à côté de Laurent. — Il faut tout connaître de lui, où il habite, avec qui il vit, qu’est-ce qu’il a fait depuis 15 ans, tout quoi ! — Et on fait comment ? demanda Laurent. — Tant qu’il est à l’hôpital, tu peux faire une copie de ses papiers, des photos de lui et de tout ce qui touche à son passé médical. Une fois que l’on aura tout cela, on verra s’il a des failles et si par miracle il a un ordinateur et une connexion internet on le piratera, voilà ! — Tu veux nous transformer en flics ? dit Jérémy. — Oui, répondit froidement Julie. — Et pourquoi ne pas prévenir la police ? — Parce qu’il y a prescription. — Comment cela ? demanda Laurent, je croyais que c’était 20 ans la prescription. — Pour les faits commis après 2004… moi c’était avant et c’est 10 ans. — m***e ! ce qui veut dire qu’il n’ira pas en taule pour ce qu’il t’a fait ! continua son frère. — C’est cela, c’est pourquoi nous devons savoir s’il a continué et pour le coup, le faire inculper pour autre chose. — Tu veux qu’on fouille sa vie, si j’ai bien compris… — Oui, car je pense que ce type n’en était pas à son coup d’essai avec moi et qu’après il a dû continuer. — Je vais commencer par discuter avec lui, enchaîna Laurent, souvent les patients sont enclins à discuter avec les infirmiers. — Ce sera une bonne base de départ, après on avisera et puis si on trouve quelque chose on le balancera aux flics. Ne vous inquiétez pas je ne vais pas vous demander de le tuer… sourit Julie. — Tu me rassures, sourit Laurent, parce que quand j’ai vu ta détermination, je me suis inquiété. — Ne t’inquiète pas, je suis lucide et ma vengeance sera peut-être celle d’une autre, alors… — Subtile la frangine ! je vous invite au resto, ça vous dit ? — Le temps que l’on se change et on est parti, répondit Jérémy en se levant. La soirée fut cordiale, Julie avait encaissé le coup, comme à son habitude elle avait fait front. Le lendemain Laurent reprit son service de bonne heure. Vers 8 heures il entra dans la chambre de Christian Jaillant. — Comment allez-vous ? demanda Laurent en poussant son chariot chargé du matériel de soin nécessaire au changement des pansements des patients. — La nuit a été un peu pénible et ça tire un peu. — Ça va aller, maintenant que vous avez déjeuné je vais m’occuper de vous, dit Laurent en soulevant le drap. Il se concentra sur la plaie et évita de regarder ce tatouage qui l’obsédait. — Voilà c’est fini, mon collègue regardera ce soir. — Super, ironisa Christian. — Je peux vous poser une question ? — Si je peux y répondre… — C’est original votre tatouage, il y a longtemps que vous l’avez ? — Une bonne vingtaine d’années, à l’époque les tatouages étaient moins courants qu’aujourd’hui. — Pourquoi à cet endroit ? L’homme sourit avant de répondre. — C’est pour que les « dames » qui me font une gâterie se souviennent de moi à chaque fois qu’elles en feront une autre. — Vous voulez dire, qu’elles pensent à vous quand… — Oui, c’est cela ! sourit Christian. — Avez-vous déjà eu des retours ? Christian partit dans un rire tonitruant, mais la douleur de l’opération lui rappela qu’il fallait encore un peu de temps avant de retrouver une vie normale. — Et vous avez eu une vie aventureuse ? demanda Laurent en rangeant son matériel de soin. — Un peu… vous savez je suis parti de France il y a une quinzaine d’années pour aller faire le tour du monde. — Vous avez réussi ? — J’ai pas mal voyagé et j’ai fait aussi pas mal de métiers. — Du genre ? — Cuisinier, chauffeur, mais ce qui m’a le plus passionné c’est quand j’ai travaillé pour les ONG. — Vous m’intéressez. — Pourquoi ? — Parce que je l’ai envisagé, et cela me trotte toujours dans la tête de m’engager pour une cause dans un pays lointain. — Si vous avez envie allez-y, moi je n’avais pas votre spécialité mais j’assumais la logistique, à l’époque on n’avait pas de diplôme de logisticien, on faisait les choses comme on les sentait. — Vous avez vu beaucoup de pays ? interrogea Laurent en notant la température de Christian sur la feuille de température au pied du lit. — J’ai essentiellement exercé en Asie du Sud-est et en Afrique subsaharienne. — Pendant longtemps ? — Presque dix ans. — Et maintenant vous faites quoi si ce n’est pas indiscret ? — Pas du tout, en revenant de mon dernier séjour j’ai monté une petite boîte de transport international. — Toujours attiré par l’international ? — Oui, mais uniquement l’Europe de l’Est, Roumanie, Pologne un peu de Russie… — Très bien, je vois que vous avez de l’occupation, moi je vais continuer, bonne matinée, si vous avez besoin de quelque chose, sonnez, dit Laurent en quittant la chambre. Laurent était content de cet échange, il en savait maintenant un peu plus sur son patient. Alors qu’il quittait son service, après avoir fait les transmissions nécessaires à son collègue, il passa devant la chambre de Christian et aperçut par la porte entrebâillée une femme brune d’une quarantaine d’années accompagnée de deux jeunes adolescentes. Poussé par la curiosité il pénétra dans la chambre. — Excusez-moi je ne savais pas que vous aviez de la visite… — Ce n’est rien, entrez, je vous présente ma femme Maïlyne et nos filles, Emma et Camille. — Bonjour madame, mesdemoiselles, je ne savais pas que vous aviez des enfants ? interrogea Laurent. — En fait ce sont les filles de ma femme, mais je les aime comme les miennes, n’est-ce pas les filles ? Les deux adolescentes sourirent tristement, comme si la situation ne leur convenait pas vraiment. — Je suis content de vous avoir rencontrées, mais j’ai fini ma journée, à demain. — À demain, répondit Christian en voyant Laurent refermer la porte derrière lui. L’infirmier récupéra ses affaires et sortit à pied de l’hôpital, il passa sur le pont enjambant le canal de l’Ourcq, se dirigea vers son appartement situé à quelques centaines de mètres de là. Depuis le viol de sa sœur, sa vie avait pris une autre tournure. Après le stress et la culpabilité, c’est l’accablement qui l’avait fait basculer dans la d****e et l’alcool pour fuir cette « faute » présente en permanence dans son esprit. Cette descente aux enfers débuta par l’arrêt net de ses études, il commença alors à traîner dans Paris aux alentours de la gare du Nord. Il y côtoya une vie inconnue de lui où les drogués s’échangeaient des stupéfiants sans vraiment se cacher de la police. Il vécut dans des squats minables de la rue d’Aubervilliers où se mélangeaient toxicos, alcoolos et prostituées qui souvent avaient les trois états. Pour subvenir à sa dépendance, il avait réussi à racketter sa famille avec des promesses jamais tenues, comme celle d’arrêter un jour… Pendant de longs mois ses parents essayèrent de le raisonner, mais ce fut un échec total, jusqu’à ce que Julie sorte de l’hôpital. Pendant son hospitalisation ses parents avaient trouvé des subterfuges pour cacher l’état de délabrement physique et moral de son frère. La réalité les rattrapa brutalement le jour où Laurent revint une fois de plus chercher de l’argent chez ses parents et qu’il rencontra sa sœur sortie récemment de rééducation. Au lieu d’accabler son frère elle le réconforta, l’incita à se faire soigner, ce qu’il fit pendant une année. À l’issue de cette période il passa de l’héroïne au Subutex, jusqu’à sa désintoxication totale. Même s’il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il était en partie responsable de l’agression de sa sœur, il acceptait psychologiquement le fait, cette posture, en plus de la compréhension de sa sœur, lui permit de commencer une formation d’infirmier. Cela faisait maintenant un peu moins de six ans qu’il exerçait à l’hôpital sans aucun problème professionnel. Par contre, sa vie sentimentale avait jusqu’à présent été très chaotique et il vivait seul depuis un peu plus d’un an, avec quelques aventures sans lendemain. Laurent tourna la clé et pénétra dans son appartement. Comme à son habitude lorsqu’il était de l’équipe du matin il prit une douche et changea de vêtements. Il se fit couler un expresso puis ouvrit la porte du réfrigérateur. Les étagères étaient vides, il avait besoin d’aller faire quelques courses pour pouvoir s’adonner à sa passion de toujours, la cuisine. Déjà enfant, il aimait traîner dans la cuisine de sa grand-mère originaire du centre de la France et dont la seule évocation de la potée auvergnate, spécialité de grand-maman, le faisait saliver de plaisir. Jusqu’à sa période toxicomane il réalisait régulièrement les repas familiaux et il avait même envisagé de quitter l’école pour devenir cuisinier. Sa mère institutrice l’avait incité à poursuivre sa scolarité et à assumer son choix professionnel une fois son diplôme en poche. Après sa désintoxication, la cuisine lui avait également permis de se reconstruire en invitant régulièrement sa sœur et Jérémy, ainsi que de nombreux amis afin de goûter ses créations culinaires. Habitant à côté de l’hôpital, il passa devant en allant faire ses achats ; à l’arrêt de bus il aperçut la femme de Christian Jaillant, qui attendait avec ses deux filles. Il baissa sa vitre : — Vous allez où ? demanda Laurent. — À Bobigny, répondit l’épouse de Christian Jaillant. — Montez, je vais vous déposer. Les deux sœurs montèrent à l’arrière tandis que Maïlyne Jaillant s’asseyait à côté de Laurent. — Merci, c’est gentil dit-elle en fermant la porte de la Citroën C3. — C’est normal, vous êtes où à Bobigny ? — À côté du terminus du tramway. — Pas de souci, c’est parti ! répondit Laurent en souriant. Il sortit de l’arrêt d’autobus et passa devant la piscine municipale et prit la direction de la préfecture. — Votre mari à l’air de bien se remettre de l’opération on dirait ? — Oui, c’est un costaud, il en a vu d’autres, répondit Maïlyne. — Il m’a un peu raconté, mais maintenant c’est plus calme. — Vous savez il part la semaine et je ne le vois que le week-end. — Il fait quelles destinations ? — Que les pays de l’Est. — Vous ne l’accompagnez jamais ? — J’y suis allée une fois ou deux, mais il faut que je travaille. — Vous faites quoi, si ce n’est pas indiscret ? demanda Laurent. — Je suis responsable du service juridique à la mairie. — Vous voyez du monde, sourit Laurent. — Pas toujours agréable, mais on fait avec. — Heureusement vous avez le samedi et le dimanche pour vous. — Vous savez mon mari accompagne les filles au sport, il aide l’entraîneur pour les déplacements, alors il ne reste plus que le dimanche. — Vous faites quel sport les filles ? interrogea Laurent. — Handball, répondit la plus grande des deux. — Il y a longtemps ? — Depuis que Christian est avec maman, c’est lui qui nous a inscrites et qui nous amène. — Il est très attentionné. — Oui, répondit Maïlyne, il fait tout pour que nous ayons le confort, il est en plus très affectueux. — Son entreprise est basée où ? — À Livry-Gargan sur la nationale 3 près de Cora, vous voyez où c’est ? — Très bien, il y a une zone industrielle, c’est ça ? — Oui, il y a son bureau et le garage pour le camion, plus de quoi entreposer un peu de marchandises, car les clients ont parfois besoin d’un peu de stockage. — Je vois, eh bien nous voici arrivés ! dit Laurent en se garant près de la poste de Bobigny. — Merci monsieur ! lui répondirent en chœur les 2 jeunes filles et leur mère. — Il n’y a pas quoi, répondit Laurent en regardant s’éloigner le trio. « Et dire que cette ordure a v***é ma sœur au même âge que ces gamines… » songeait-il, avant de redémarrer.
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