Chapitre VII, suite 1

5000 Mots
jour et nuit le malaise insupportable que provoquaient ses aventures ne cessaient d’ébruiter ses fantaisies incommensurables d’adolescent qu’il n’était pas. Il était père d’une famille nombreuse, mais il ne respectait pas ses engagements de mari.              Pour le protéger et sauver son mariage, sa femme répétait, à qui voulait l’entendre, que ce que l’on disait sur son compte n’étaient que des ragots. Elle disait haut et fort que son mari était au dessus de ces médisances calomnieuses et subversives. Selon elle, rien ne prouvait qu’il découchait puisqu’il passait toutes les nuits chez lui et à ses côtés.               Mina, sa femme, qui le défendait bec et ongles, n’était pas du tout moche. Au contraire, elle était  charmante et bien fière de sa féminité. Elle se comportait de façon hautaine et arrogante  quand on l’invitait aux cérémonies de mariage ou à d’autres fêtes organisées au Douar Doum.               Elle était toujours le centre d’intérêt des femmes des ouvriers de la ferme qui l’entouraient.  Parmi celles-ci, certaines profitaient de l’occasion et la suppliaient d’intercéder en faveur de leur mari qui avait besoin d’un emploi de saisonnier à la ferme. Elle leur promettait que son mari allait faire de son mieux pour les satisfaire.             Mekki était un travailleur polyvalent. Il cumulait plusieurs fonctions et accomplissait différentes  missions et commissions au village. Jodard voit en lui un ouvrier serviable et débrouillard. Il lui confiait encore plus de tâches qu’il assumait à merveille.              Pour devenir de plus en plus influent, il entretenait de bons rapports d’amitié avec Bibi. Celui-ci le soutenait et embellissait son image auprès du patron et encore moins de Jodard.             Mekki était l’aîné de ses deux frères, Hachmi et Stitou qu’il avait embauchés dans la ferme à titre d’ouvrier permanents.   Le cadet était âgé de vingt ans, de petite taille, chétif et mince, avec une petite tête pointue, au cheveux roux et visage blême.             Il était un vrai pochard. L’argent qu’il gagnait, le dépensait dans les boissons alcoolisées. Il fumait des cigarettes tabac noir ainsi que du kif qu’il achetait par quantités suffisantes auprès des vendeurs clandestins qui habitaient dans d’autres Douars de la région. Ces détaillants cachaient leur marchandise prohibée et ne la cédaient qu’aux consommateurs avisés.            Les fumeurs de cette plante censurée, utilisaient une longue pipe, munie d’un petit fourneau de terre cuite dans lequel ils déposaient avec dextérité une pincée de poudre magique. C’étaient des feuilles de cannabis mélangées d’un peu de celles  de tabac noir coupées et hachées soigneusement.             Etant appuyé par ses deux frères, Stitou faisait ses quatre volontés. Il créait du scandale là où il se trouvait. Lors d’un spectacle animé par un groupe de musiciens chantant le chaabi ou  des cérémonies de mariage ou de concision, organisées au Douar, à chaque période d’été et au moment où tout le monde était en train de savourer la musique produite par des gaythas, sortes de hautbois, et des tambours, et de regarder le spectacle de danse, impeccablement exécuté par un groupe de femmes, filles, hommes et garçons qui s’y connaissaient bien en la matière, Stitou les dérangeait et passait pour un grand perturbateur.               Un jour, lors d’une cérémonie de mariage, complètement ivre mort, accompagné de deux femmes danseuses qu’il paya à ses frais, Stitou atterrit pile à l’intérieur de la piste de danse avec une bouteille de vin rouge à la main et se mit à perturber l’ambiance et embêter les spectateurs.            Malgré l’intervention de ses camarades qui essayaient de le faire sortir de la piste de danse, il n’en faisait qu’à sa tête et s’entêtait à rester là où il était.             Devenus mécontents de ce comportement insupportable, les membres de la famille, qui organisaient la fête, piquèrent des crises de colère. Ils l’obligèrent à dégager la piste. Mais le groupe d’individus étrangers du Douar qui l’accompagnait ne laissait personne lui poser la main dessus.           La situation à laquelle on assistait aurait tourné au vinaigre si l’on n’avait pas arrêté le spectacle avant le temps prévu. Des fois, ce genre de fêtes dégénérait en altercation à coups de gourdin, entre des groupes de spectateurs agressifs, venus de la périphérie, et les habitants du Douar.            Tout le monde finissait par rentrer chez lui. La nuit est devenue calme malgré quelques aboiements de chiens, qui s’attaquaient aux spectateurs dispersés. On n’entendait plus la voix de personne, sauf  celle de  Stitou qui  chantait le chaabi. Il ne  dormait pas de la nuit.             A la manière des clochards et des sans-abris, il  passait des moments exceptionnels, couché dans une motte de paille sous la belle étoile, au milieu du coassement strident des crapauds.             Tiré tard de son sommeil par un paysan qui venait chercher du foin pour son bétail, Stitou se réveilla avec les paupières mi-closes, s’étira en bâillant et commença à faire un tour d’horizon pour se situer. Il réalisa vite  qu’il n’avait pas passé la nuit chez lui et qu’il se trouvait juste à proximité de l’épicerie de Tahar qui vendait des cigarettes en plus des denrées alimentaire et des boissons.            Il se leva en titubant, et sur un coup de tête, il  alla chercher tout ce dont il avait besoin. Il s’y acheta un paquet de cigarettes noires, des biscuits et une bouteille de limonade pour surmonter la cuite et reprendre ses esprits.             Tous les gens qui le voyaient, le regardaient avec curiosité et dédain et lui en voulaient beaucoup pour toutes ses imbécilités  et son manque de retenue sans oser le lui dire expressément et franchement. Ils préféraient s’abstenir de lui reprocher ses bêtises et son manque de respect vis-à-vis des familles qui aimaient vivre les instants de plaisir des fêtes de mariage ou de concision qu’elles organisaient pour leurs enfants.            Stitou avait passé toute sa jeunesse dans le monde des stupéfiants et des boissons alcoolisées. Même après avoir été marié à une jolie fille douce et charmante qu’il ne méritait pas à fortiori, eu égard à sa conduite aberrante et ses agissements mauvais et inadmissibles, il continuait à suivre ce rythme de vie, tout plongé dans la dépravation et le dévergondage. Son mariage, qui semblait voué à l’échec depuis le début, n’avait pas fait long feu. Sa femme, répudiée purement et simplement, avait passaé presque dix ans chez ses parents avant d’avoir été sollicitée de revenir vivre avec lui. Dépassé par l’âge, Stitou se départit peu à peu de ses mauvaises fréquentations et commença de mettre à contribution le temps qu’il lui resterait à vivre.             Le deuxième frère de Mekki, c’était Hachmi. Il était  moins jeune que lui, taille moyenne, un peu obèse et leste, il a presque les mêmes traits que son frère ainé, effronté et sensiblement arrogant, travailleur et intelligent malgré son analphabétisme, pesé et posé, le teint bronzé, les cheveux noirs et ras, la tête ronde, le corps robuste, et la démarche vive, il s’habillait en ouvrier simple et ordinaire. Il était toujours classé à l’avant-garde des personnes considérées comme les piliers et la plaque tournante de la ferme. Il avait occupé plusieurs fonctions.              Il faisait pendant pas mal de temps chef d’équipe, laquelle équipe se chargeait entre autres de la cueillette des oranges. Il faisait conducteur d’engins à roue ainsi que d’autres à chenilles. Il encadrait un nombre important d’ouvriers composé de jeunes filles et garçons. Il exerçait tellement sur eux un certain autoritarisme accompagné de pression et de provocation.              De peur de perdre sa place, personne ne s’avisait de l’affronter. Les filles étaient ses premières victimes. Il s’attaquait toujours à celles qui sont facilement accessibles, issues de familles pauvres et n’ayant pas le genre de frère ou de père susceptible de les contrôler sévèrement.            Quand il focalisait son attention sur sa victime de prédilection, il commença progressivement à s’approcher d’elle en usant de toutes les astuces possibles.               Pour pouvoir la séduire et obtenir gain de cause, il l’invitait à partager son repas avec lui. Au pied d’un arbre d’orangers ou  au milieu d’une touffe d’herbe drue, ils s’installaient tous les deux, en compagnie de l’une des entremetteuses préférée, un peu vilaine et dépassée par l’âge, dans un coin isolé et bien abrité des regards furtifs et curieux tandis que les autres continuaient à travailler sous la responsabilité de l’un de ses mouchards.                 La fille visée marquait sa présence tous les jours de la semaine en feignant de travailler et de gagner de l’argent sur la sueur de son front. Ses parents n’en savaient absolument rien. Elle ne leur racontait rien sur sa journée.               Quand il réussissait à conquérir celle qu’il se mettait à considérer comme sa dulcinée, il se rendait chez l’une des femmes veuves ou encore mariées, mais qui dépassaient la cinquantaine. Il se concertait avec elle pour lui ramener sa victime. Il fixait le jour du souk hebdomadaire où personne n’aurait été là. L’entremetteuse lui donnait la promesse qu’elle allait faire le nécessaire pour la dissuader de venir le voir chez elle.               Usant de sa compétence de femme dévergondée et de mauvaise moralité, elle entamait ses premières démarches. Elle se rendait chez elle sous prétexte d’emprunter un ustensile de cuisine quelconque. Dès qu’elle arrivait chez la victime et en guise d’introduction, elle commençait à la préparer moralement en lui posant un tas de questions qui n’avaient aucun rapport avec ce qu’elle voulait. Au fur et mesure que la discussion se prolongeait et portait sur d’autres sujets, elle  l’interrogeait sur les conditions et le climat général qui prévalait à la ferme. Elle se mettait à louer la gentillesse et la bonté de Hachmi pour connaître sa réaction. La fille visée n’hésitait pas de dire du bien sur lui. Elle allait même jusqu’au point d’avouer qu’elle avait pris le déjeuner avec lui et qu’il la traitait bien mieux que les autres filles.            —  Hachmi vient toujours chez moi. Nous prenons ensemble du thé à la menthe, lança l’entremetteuse. Je vais lui parler de toi la prochaine fois pour qu’il te traite bien.               — Ne t’en fais pas pour moi, dit Radia. Hachmi s’intéresse beaucoup à moi et me laisse reposer le temps que je veux.       — Ecoute Radia, dit l’entremetteuse, lundi prochain, il passera chez moi et je t’inviterai à prendre avec nous un repas de mauve préparée avec des oignons et d’ail râpé et sautée dans un mélange d’huile d’olive et de beurre. Ne décline pas mon invitation. Tu viendras seulement pour nous tenir compagnie. Se sera le jour du souk hebdomadaire et personne ne nous dérangera.         —  D’accord ! J’y viendrai. C’est mon plat préféré. Je raffole de la mauve ! Compte sur moi, promit Radia.        —  J’aviserai Hachmi pour qu’il nous fasse cet honneur. Mais essaye de prendre soin de toi pour te faire belle, insista  l’entremetteuse. Tu es toute jeune et tu dois t’occuper de ta beauté.       — Ne t’inquiète pas ! dit Radia, souriante, je vais te surprendre au point que tu ne me reconnaîtras pas.      —  Je t’attends alors !  dit l’entremetteuse. Mais avant que je parte, donne-moi un plat ou à défaut un peu d’huile de table dans un bocal pour tromper la vigilance de nos voisines, mégères et curieuses.              L’entremetteuse était très satisfaite d’avoir convaincu Radia. Elle guettait le passage de Hachmi pour lui annoncer la bonne nouvelle. Il était au rendez-vous comme s’il avait su instinctivement que l’entremetteuse attendait bel et bien son arrivée. Dès qu’il entra à bord de sa moto, elle lui  demanda de se réjouir parce que Radia avait mordu à l’hameçon et ce serait  à lui maintenant de gagner sa confiance pour la conquérir et exécuter  ce qu’il escomptait faire.                 Hachmi savait très bien comment s’y prendre avec les filles. Ce n’était ni la première ni la dernière fille qui allait tomber dans ses pièges. L’entremetteuse s’arrangeait à ce que les rencontres de Hachmi et Radia  soient  passées dans la discrétion totale. Elle leur prévoyait un réduit camouflé au coin de la maison et éloignait les chiens qui pourraient les déranger par des aboiements répétés.                 Le jour du souk hebdomadaire, Hachmi s’infiltra dans la maison de l’entremetteuse sans se laisser voir ou découvrir par qui que ce soit. L’entremetteuse le casa dans le réduit réservé à cet effet.            Radia arriva quand l’entremetteuse était en train de parler avec Hachmi pour lui demander de prendre ses précautions afin  de ne pas forcer le bouchon et casser le goulot. Quand elle l’avait vue entrer, elle se précipita pour l’amener vers son amant.      —  Bonjour le jour ! Tu es déjà là. Personne ne t’a vu entrer ? demanda-t-elle à Hachmi     — Non, personne, répondit Hachmi. Le passage entre les maisons est disert et personne ne donne signe de vie.              Radia se casa juste à côté de Hachmi qui se mit à la courtiser d’entrée de jeu pour la préparer au jour « j ». L’entremetteuse leur apporta du thé à la menthe suivi d’un plat de mauve si délicieux, comme elle l’avait promis à Radia.              Elle partagea avec eux quelques propos sans importance et les laissa profiter de leur premier rendez-vous, organisé à la manière des vrais amoureux qui ne cherchaient qu’à se connaître de mieux en mieux et à s’habituer l’un à l’autre.              En les laissant libres, l’entremetteuse s’éloigna d’eux pour monter la garde et les alerter au cas où des voisines curieuses se seraient aperçues des choses insolites chez elle. Elle se réjouit quand elle vit Radia, souriante et amusée,  sortir du réduit. Elle ne voulut pas lui parler du début de son aventure amoureuse. Hachmi  la laissa partir sans l’avoir retenue plus qu’il n’en a fallu.               Gai et satisfait, il rejoignit l’entremetteuse qui l’attendait dans la cour de la maison. Il la remercia de lui avoir organisé ce premier rendez-vous avec la fille qu’il voulait séduire. Il lui promit monts et merveilles en contrepartie du service rendu.               L’entremetteuse lui promit en retour qu’elle mettra toujours ce petit réduit camouflé à sa disposition. Sans tarder, Hachmi prit congé d’elle et s’en alla. En cours de route, il se mit à penser qu’il ne raterait pas son coup. Radia, se dit-il, ne l’échapperait pas belle quand le moment s’annoncerait opportun et convenable.            Hachmi multipliait ses rencontres et ses rendez-vous avec Radia et les chances de l’avoir entre les mains étaient grandes et ce n’était qu’une question de temps pour jouer le jeu et faire mouche aux prochains coups.                                       CHAPITRE VIII              Au Douar Doum, avec son mari et ses nombreux enfants vivait Tamou, la mère de Radia. Elle avait la quarantaine, de taille moyenne, le visage lisse, le teint brun, cheveux un peu grisonnants et touffus, le front bombé. C’était une femme borgne, qui portait des vêtements tout rapiécés et élimés. Elle avait le visage repoussant et triste. Elle se comportait comme une va-nu-pieds, immonde et pouilleuse.             Tous ses vêtements étaient imprégnés de déjections de puces, sous forme de petits points noirs, qui la piquaient de nuit en laissant des traces pareilles. C’était une mère unique et incomparable à toutes celles du Douar. Elle était effrontée, grossière, mais très comique quand elle était de bonne humeur.             Elle ne craignait personne. Toutes ses insultes étaient très choquantes et allaient droit au but. Aucune femme du Douar ne réussissait à la faire taire. On pouvait la qualifier de femme volcan. Lors de ses chamailles, elle tirait à boulets rouges.             Toutes les invectives qu’elle adressait à l’encontre de ses adversaires étaient acerbes, obscènes et brûlantes comme des flammes. Sa voix était tellement forte qu’elle pouvait terrifier, secouer et perturber toute la population.            Elle marchait pieds nus depuis toute petite. Elle n’avait jamais aimé porté de sandales. Les talents de ses pieds rêches et rugueux étaient tout fissurés et elle n’avait jamais pris la peine de se  les faire soigner. Les habitants du patelin étaient habitués à la voir dans cet état miséreux et personne ne s’est jamais avisé de lui reprocher quoi que ce soit.             En tant que telle, Tamou était agressive et dévergondée. Quand elle s’en prenait à quelqu’un, elle ne s’arrêtait guère. Ses insultes blessantes sortaient comme des flèches filoguidées. Elles  faisaient mouche à tous les coups. Elle était au fait de tout ce qui se rapportait à la vie des gens.              Le jour où on l’entendait tonner au loin et engueuler une voisine, tout le monde sortait de chez lui pour suivre le spectacle et assister à la scène grandiose qu’elle lui faisait. Malgré l’intervention de certains hommes et femmes, qui s’interposaient entre elle et sa rivale pour mettre fin à ces mauvais agissements habituels et son impétuosité brutale, elle n’en finissait pas de donner libre cours à ses avalanches de grossièretés écœurantes.              La foule des badauds étaient pour la plupart des filles adolescentes. Elles étaient là pour apprendre de Tamou l’art de savoir se défendre, au moins par l’insulte, si ce n’était pas par le recours à l’usage de la force musculaire,  le jour où l’on tentera de les  importuner ou encore moins de les humilier.              Tamou se rendait chaque lundi au souk hebdomadaire. Chaque fois qu’elle passait devant l’étalage de marchandises, elle  feignait de faire ses courses et s’informer sur les prix. Chez les légumiers on la surprenait souvent la main dans le sac, en train de voler.            Tous les marchants du souk savaient qu’elle était une voleuse. Ils la chassaient constamment et sans pitié et elle s’en allait sans pouvoir lancer ses longues insultes habituelles à leur adresse. A plusieurs reprises, elle se faisait arrêter pour avoir tenté de voler au su et au vu des acheteurs un tisserand ou un légumier. Mais, à cause de la misère et la disette dans laquelle elle vivait, on la relâchait  sans pinailler sur ses petits larcins.               En dépit de sa pauvreté, Tamou était la première femme à pouvoir s’acheter une tourne disque. Le jour du souk, dans l’après-midi, au moment où sa famille était réunie autour d’un verre de thé à la menthe, on entendait des morceaux bien ficelés des dernières chansons de chaabi.              Tous les jeunes garçons qui appréciaient bien ce genre de chansons sortaient de chez eux et accouraient juste devant la maison de Tamou pour se délecter de leurs chansons favorites et préférées. Tout le monde tendaient l’oreille et écoutaient ses disques de prédilection. Tamou les dédiait à qui voulait les entendre et profiter de ce moment de plaisir. Les gens du Douar se satisfaisaient du changement de comportement de Tamou qui commençait à changer d’attitude vis-à-vis des habitants et encore moins de ses voisins immédiats.              Malgré ses efforts visant à améliorer peu ou prou ses conditions de vie, Tamou vivait encore dans la précarité et le malheur. Sa situation n’en finissait guère d’empirer. Le grand nombre d’enfants qu’elle  avait représentait pour elle un fardeau qu’elle coltinait à son corps défendant. Aucun de ses enfants n’avait  la chance d’aller à l’école ou du moins à la mosquée. Toute la famille souffrait d’un analphabétisme cuisant. La communication entre elle et ses enfants était nulle et aucun d’eux n’avait la possibilité de s’améliorer en éducation.             L’ainé de ses enfants germains, appelé Hamane, avait l’âge de dix huit ans, taille moyenne, un peu débile, triste et morose, cheveux crépus et sales, yeux enfoncés, ses vêtements étaient vieux et usés, taciturne, bête et rustre. Il errait tout seul et ne se confiait à personne. On le surprenait à maintes reprises en train de voler des oranges des jardins de la ferme, du fil de fer serrant les bottes de paille, des chambres à air dans le parc auto de la ferme. Il s’emparait si souvent du contenu de poissons capturés dans les nasses immergées dans la rivière par Imad.               Ce dernier était un homme passionné de pêche. Il habitait dans l’autre rive de la rivière et passait son temps à tresser aussi bien les brindilles de ricin que les lames de roseaux et de bambou pour confectionner ses nasses. Il travaillait pour une autre ferme et s’occupait du gardiennage et de la mise en œuvre d’une motopompe à eau utilisée pour l’irrigation des orangers.                Hamane se trouvait souvent au bord de la rivière, étendu à même le sable, bouche entrouverte au milieu des mouches, qui infestaient l’endroit où se dégageait son odeur nauséabonde. Il savait bien nager et passait pas mal de temps à se baigner torse nu et sans maillot de bain.             Quand un trio de femmes venaient chercher de l’eau et que leur regard tombait sur son corps tout nu, elles criaient tout en étant effarouchées et faisaient tomber leur jarre en terre avant de prendre la fuite toutes apeurées.              Ce jeune homme zinzin ne portait que des vêtements usés et sales et ne prenait jamais la peine de les laver dans la rivière comme le faisait les jeunes de son âge. Même si l’on tentait de se disputer avec lui, pour une raison ou une autre, on n’arrivait jamais à le battre.             Il supportait sans broncher tous les coups de poings, de pied ou de gourdin. C’était un dur à cuir. Parfois on avait beau se mettre à deux pour le tabasser, on ne réussissait pas à prendre le dessus sur lui.              Il devenait dangereux le jour où il décidait d’empêcher  un match de football de se jouer. Plusieurs fois, on était obligé d’arrêter le match parce qu’il menaçait les joueurs de son âge avec une pioche carré, au moyen de laquelle il avait déjà frôlé le front d’un voisin.              Quand Tamou s’apercevait de la dispute de son fils avec un garçon de son âge, elle se portait illico presto à son secours. Sans chercher à savoir le motif de la querelle, elle se mettait bel et bien à fulminer contre ces joueurs et à gronder comme le tonnerre. Ses façons de réagir étaient toujours faites avec une agressivité intense.               Au fil des années, Tamou avait vécu des instants dramatiques de multiples couleurs et facettes. Hilal, son mari, avait presque le même âge qu’elle. Etant de taille normale, la démarche boiteuse et lente, il avait les yeux exorbitants, le regard perçant, les cheveux à moitié blancs. Il travaillait comme ouvrier permanent à la ferme et tout le monde le respectait contrairement à elle.               C’était un homme crédible et de bonne compagnie et personne ne l’avait jamais dénigré. Il était en bon terme avec ses enfants et ne permettait à personne de les discréditer aux yeux de quiconque.              Un jour, Hilal fit un malaise et entra dans un état d’inconscience. Sa femme, qui ne s’appuya préalablement sur aucun avis médical, faute de la présence d’un médecin légiste, annonça de façon erronée sa mort subite. Tous les habitants  furent surpris de cette nouvelle macabre.  N’en croyant pas leurs oreilles, ils accoururent chez Tamou pour s’enquérir de la situation. Ils la trouvèrent, elle et ses enfants en train de pleurer leur père. On se mettait à préparer les funérailles. La ferme  mit en place un véhicule pour transporter sa dépouille mortelle au cimetière. La levée du corps était faite après la prière de l’asr. Juste au moment de l’enterrement, Hilal ressuscita. Toutes les personnes qui l’avait accompagné à sa dernière demeure restaient bouche bée et ne savaient quoi dire. On l’avait ramené chez lui. Quand Tamou l’avait vu encore vivant, elle était stupéfaite et n’en croyait pas ses yeux. Tous les habitants se réjouirent pour elle et remercièrent Dieu de lui avoir redonné la vie.           Quand Hilal reprenait son travail à la ferme, tout le monde  le félicitait  pour avoir survécu à cette crise subite et mortelle.                                              CHAPITRE IX              Malgré son mauvais caractère et son impulsivité démesurée de s’en prendre si vite à son adversaire pour la moindre futilité, Tamou avait accordé son consentement à Radia, sa fille, pour se marier avec Antar. C’était l’épicier du coin chez qui les jeunes gens se donnaient rendez-vous pour jouer aux cartes, manger des œufs durs, enduits de cumin et de piment fort bien pilés, avec de la limonade. Tout le monde se contentait de prendre plaisir à ces moments de loisirs divertissants qu’on passait à son épicerie.                Antar était un homme très bavard. Il aimait l’humour même s’il était de mauvais goût. Les vêtements qu’il portait à l’époque étaient tout débraillés et témoignaient d’un manque de soins apparent de sa personne. Il avait l’air  viscéralement enfoiré et malhonnête, l’aspect d’un brigand et  la mine renfrognée. Son visage lui offrait un côté rustre et négligé.                En rigolant avec ses amis du voisinage, il s’estimait heureux de devenir le beau fils de la femme volcan. Il se jura à maintes reprises qu’il pourrait lui arracher l’autre œil pour la rendre complètement aveugle si jamais elle continuait à manifester plus d’extravagances et de folies.              Antar organisa une petite cérémonie de mariage superficielle et insignifiante qui convenait au radin qu’il était. Tamou avait, elle aussi, célébré, pour sa fille Radia une fête symbolique, en fonction de ses moyens financiers.             Toutes les filles du Douar étaient présentes et entouraient la mariée. Radia, qui craignait le pire depuis ses fiançailles, avait l’air pensif et crispé. En ces moments de danse et de musique, elle  restait pour autant confinée dans son coin, toute indifférente de l’ambiance festive qui régnait parmi les invités.              Elle se faisait trop de soucis à propos d’un secret tenaillant qu’il n’avait jamais osé révéler à ses parents et à tout le moins à sa mère. Elle vivait son cauchemar de manière anticipée en envisageant la possibilité du mauvais traitement qui l’attendait. Elle se posa la question de savoir quelle serait sa première réaction en pareille situation de déception. Elle le croyait intransigeant et incapable du moindre pardon. Antar en tant que tel n’était pas du genre à camoufler la bêtise flagrante des autres. Elle s’attendait à subir ce qu’elle avait considéré comme étant un  interrogatoire de police. Elle s’en voulait trop de devenir l’opprobre et l’objet d’outrage et d’humiliation pour sa famille.               Elle regrettait amèrement ces actes irréfléchis, commis sans le moindre souci de conséquence, et son imprudence d’avoir été fascinée par les paroles flatteuses qui l’avaient tellement aveuglées qu’elle n’avait jamais pris ses dispositions pour déjouer les pièges avant de tomber dans les nasses et n’en sortir qu’ébréchée et altérée par les mains sales de son bourreau qui l’avait trahie sans pitié ni conscience.                A l’occasion de son jour de fête, Antar  était vêtu d’une tenue blanche composée d’une chemise, d’une djellaba de laine froissée par endroits, et d’un pantalon, connu sous le nom de sarouel kandrissi. C’est un vêtement pratiquement unisexe, large à l’entrejambe bas, descendant jusqu’aux genoux.               Chaussé d’une babouche jaunâtre, tête coiffée d’un turban de quelques coudées de tissu tout aussi blanc, le marié était entouré de jeunes célibataires, qui prenaient part à la cérémonie et partageaient avec lui dans la joie et le bonheur les moments festifs  de              .
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER