son mariage. Il était bien aux anges. Il gardait toujours confiance en sa virilité masculine.
Ces amis de confidences n’en cessaient pas moins de l’encourager à être à la hauteur et ne pas tarder de faire mouche. Sans leur confier son avidité pressante pour consommer son mariage, Antar se contentait de sourire pour essayer de détourner la conversation et reléguer ainsi leur conseil au second plan.
Il savait qu’il n’était pas de ceux qui échouaient dans leur coup. Ses pensées étaient focalisées sur Radia qu’il considérait depuis leurs fiançailles comme étant sa dulcinée. Il lui accordait le bénéfice de doute en dépit des mauvaises idées qu’il se faisait à son sujet par simple élucubration. Il préférait rester dans la cohérence et ne pas se faire des idées. Il était plus ou moins convaincu que Radia allait probablement devenir la femme idéale qui lui échoit. Sans doute allait-elle lui donner beaucoup d’enfants et sa vie avec elle serait sans conteste des plus heureuses.
La nuit de noces, Radia était confiée à son mari. On l’avait installée dans la chambre qui deviendrait la sienne si jamais elle pouvait honorer son mariage.
C’était un taudis étriqué construit en pisé, badigeonné pour l’occasion avec de la chaux, situé dans un coin de la maison, contigu exprès à l’écurie où l’on faisait abriter des vaches et des mulets pour qu’Antar pourrait être facilement en mesure de les surveiller la nuit.
Cette chambre était pourvue d’une sorte d’auvent aménagé au dessus d’une porte de fortune défraichie, confectionnée avec des morceaux de planches de cageots mal agencés qu’Antar avait apparemment volés de la ferme, d’une lucarne pratiquée dans le pan mural, exposé au soleil pour aérer et éclairer l’intérieur et encore moins permettre de zieuter pour balayer discrètement du regard l’enceinte de la maison.
Elle était pauvrement équipée d’une literie qui consistait en un sommier métallique rigide et peu confortable sur lequel était posé un matelas garni, à défaut, de morceaux d’éponge, de touffes d’alfa et d’une petite quantité de laine , enveloppé d’une house de lin, couvert en pareille circonstance d’un drap de tissu blanc, deux coussins sans taies, garnis d’un ramassis de plumes et de morceaux disparates de
vieux habits hors usage.
En guise de tout décor, on pouvait voir une lampe à pétrole toute neuve, posée sur une vieille table bancale, utilisée comme chevet de lit, un petit cendrier en céramique, un briquet, un poste radio obsolescent de marque Philips, un bocal de parfum de pacotille et un porte-bougie en métal.
Une petite armoire deux portes, fermant à clef pour les mariés, était placée contre le mur et en face du lit. En plus des couvertures, elle contenait tous les vêtements du trousseau de Radia, à savoir deux serviettes, deux mouchoirs brodés en point passé plat que la mariée avaient reçus en cadeau d’une invitée du village et des habits d’Antar.
Radia, l’air radicalement bizarre, n’avait pas cessé de sangloter depuis sa sortie de la maison de ses parents. Aucune femme la suppliant d’arrêter ses pleurs, n’avait pu la calmer. Elle était tellement accablée par une étrange appréhension qu’elle transpirait abondamment.
Tamou, sa mère, qui l’avait accompagnée, s’inquiétait beaucoup de son sort. Elle ignorait totalement les motifs exacts de ses pleurs. Elle s’opposait mille et une questions sans jamais pouvoir se fixer sur une seule réponse juste et convaincante. Elle prit la résolution d’en poser à sa fille pour avoir le cœur net.
— Peux-tu au moins me dire pourquoi tu pleures ? demanda-t-elle. Si tu as un problème, dis le de tout de suite. Nous ne sommes pas en pleines funérailles pour admettre ton attitude et porter le deuil.
— Non, je n’ai rien qui puisse te mettre dans des états pareils, laisse moi respirer un peu d’air et va-t-en, répliqua Radia. Tu n’as pas besoin de savoir tout de suite ce qui ne tourne pas rond, susurra-t-elle.
— De deux choses l’une, cria sa mère, ou bien tu ne veux plus de ce mariage, ou bien tu as peur de ton mari pour quelque raison dont je n’ai pas la moindre idée.
— Je t’ai dit va t’en, mon problème est beaucoup plus compliqué que tu le penses. Donc, tu n’as rien à foutre dans cette chambre, répliqua Radia qui ne cessa pas de verser des larmes.
— On va voir ce que tu nous caches ! Petite peste, vociféra Tamou.
Quand on demanda à Tamou de sortir pour livrer passage au marié, elle piqua une crise de colère et commença à dégager des flammes brûlantes tout comme un volcan en début d’éruption.
Les parents du marié la supplièrent de s’éloigner pour lui laisser la liberté de rejoindre la mariée. La cour de la maison se vida et personne ne put obstruer le passage d’Antar dans sa chambre.
Au bout de dix minutes, on commença à entendre des pleurs de tristesse et de chagrin de la mariée noyés dans les cris d’agacement et d’exaspération d’Antar. Tous les assistants au mariage en comprirent vite la signification.
Tamou accourut vers la chambre de la mariée pour s’enquérir de visu de la situation de sa fille et s’assurer du succès ou de l’échec de cette nuit nuptiale où se mélangeaient à sens unique le dénigrement et la médisance lancés à tort et à travers à l’endroit de la mariée et encore moins à sa famille.
Antar, complètement déçu et hors de lui, entama sans l’aide de personne son interrogatoire de policier pour obtenir des aveux justes et réels.
— Alors, dis-moi, c’est qui le responsable du vol de ton innocence ? demanda-t-il. Je veux savoir son identité tout de suite, sinon je te casserai la figure sans la moindre pitié.
— N’insiste pas, s’il te plaît, je ne peux rien dire, je n’en sais rien. J’ignore dans quelles circonstances, j’ai perdu ma virginité. Lâche-moi, je t’en prie, le supplia-t-elle.
— Dis-moi, quel est le responsable de cet acte odieux, rugit Antar à la manière d’un homme victime d’une ignominie, qui se sentit blessé dans sa dignité et son amour propre en lui assenant quatre claques d’affilée.
Les cris et les sanglots de Radia s’élevaient de plus en plus au moment où Antar lui assena des coups en la malmenant. Tamou, qui se mit à regarder par le trou de la lucarne aménagée sur le côté latéral droit de la chambre, intervint quand Antar, devenu v*****t, frappa de toutes ses forces Radia qui refusa d’avouer.
— Ne frappe pas ma fille, animal ! lança Tamou à l’adresse d’Antar. Ma fille n’est pas ce que tu penses. Tu te trompes. On va l’emmener chez le médecin.
— Ta fille n’est pas vierge, contrairement à ce que tu dis, répliqua-t-il. Elle avait déjà perdu sa virginité sans que tu le saches, toi, espèce de borgne sauvage ! Ce n’est pas l’affaire du médecin maintenant. Je ne suis pas né de la dernière pluie pour croire tes balivernes. Je sais ce que je fais. Tu fais erreur, détrompe-toi pour l’amour de Dieu. Ta fille est une impure qui mérite la vindicte publique.
— Non, pas vrai, ce n’est que du mensonge pour la déshonorer et nos discréditer aux yeux des habitants, dit-elle.
— N’insiste plus, espèce de crève-la faim et déguenillée, va-t-en. Je ne veux plus te voir, vociféra Antar. Mets-toi dans la tête que tu vas me rembourser tout mon argent de la dot.
— Tiens-toi prêt pour le compter, je te le rembourserai jusqu’au dernier centime, dit-elle en se moquant de lui. Mais, voyons, ne sois pas dupe. Moi, je ne te rembourserai aucun sou qui vaille, c’est toi le responsable ! Ma fille ne fréquentait personne avant toi. Tu l’accuses à tort !
Radia pleurait toujours et suppliait son mari de cesser de la frapper sauvagement. Antar, enragé plus que jamais, continua de la tabasser sans avoir obtenu d’elle aucune information susceptible de l’éclairer et de lever l’ambiguïté sur son mystère.
Tamou protesta contre la barbarie d’Antar qui sortit de la chambre. Elle tenta de se jeter sur lui, mais on l’en empêcha. Elle se mit à l’abreuver d’injures accablantes et obscènes. Antar la menaça de répudier sa fille dès le matin et s’en alla fumer une cigarette à l’extérieur de la maison pour se ressaisir et apaiser sa colère.
Tamou entra dans la chambre de sa fille, l’engueula et exigea d’elle de lui dire la vérité sans détours. Radia était dans un état lamentable. Elle n’avait pas l’audace de raconter à sa mère les circonstances dans lesquelles elle avait perdu sa virginité. Malgré toutes les remontrances qu’elle lui avait adressées, Radia, toute obstinée, garda le silence et ne voulut pas annoncer le nom du mis en cause qui lui a volé son innocence sans le moindre respect de son intégrité physique et morale.
Le lendemain, les nouveaux mariés se rendirent chez le médecin. Antar obtint un certificat médical attestant que la mariée avait perdu sa virginité depuis longtemps. La procédure de divorce fut engagée. Radia fut répudiée chez ses parents. Elle s’est remariée plus tard avec le fils de son oncle Moukhtar sans jamais oser lui parler de son passé noir et ses aventures capricieuses avec Hachmi .
CHAPITRE X
Antar et son frère Kabab étaient perçus comme des voleurs. Une fois, à l’approche de l’aid el kébir, ils volèrent pendant la nuit un troupeau de moutons qu’ils camouflèrent au milieu de leurs brebis. Ils avaient l’intention de le vendre dans un autre souk, loin de la région, quelques jours après l’avoir bien gavé.
Le propriétaire, habitant d’un autre Douar du voisinage, se rendit compte le matin que son troupeau n’était plus au bercail. Il commença la recherche Douar par Douar, coin par coin, furetant de fond en comble toute la zone périphérique.
On l’informa que non loin de son patelin, il était deux frères, qui pratiquaient chaque année, en période des préparatifs de l’Aid el kébir, le vol de moutons pour les vendre et en encaisser le prix.
Sans perdre de temps, le propriétaire se dépêcha sur les lieux, là où ses moutons pourraient être camouflés. Arrivé au Douar, il était orienté vers la maison des deux frères Antar et kabab. A son arrivée chez eux, il fit mine de vouloir s’acheter un mouton pour l’occasion. Les deux frères le guidèrent à leur bercail pour en choisir un. Dés qu’il arriva sur place, il commença à regarder tout le troupeau avec attention puis il dit à l’emporte pièce :
— Et ces moutons, sont-ils les vôtres ?
— Oui, oui, bien sûr, bafouilla Antar, l’air surpris. Pourquoi tu me poses cette question ? Tu as des doutes ou quoi ?
— Pour rien ! répliqua-t-il, je voudrais seulement savoir parce que je les trouve bien gavés. Vous leur donnez seulement du foin ?
— Ah, non ! dit Antar. Nous leur donnons à manger de la fève et de l’orge et même de la mélasse. Regarde-les ! Palpe-les ! Ils sont bien engraissés. Si tu veux manger de la viande tendre et fraîche prends en un, tu ne vas pas le regretter. Nous sommes de vrais connaisseurs en la matière. A ce jour, nous en avons vendus plusieurs !
— Je vois qu’ils sont beaucoup mieux que ces autres ! lança le propriétaire à l’adresse d’Antar pour tester sa réaction et obtenir son aveu si jamais il entame sa façon malicieuse de plaider le faux pour savoir le vrai.
— Ces autres comme tu dis, on vient juste de les acheter du souk, marmonna Antar qui commença à tergiverser. D’ici vingt jours, ils seront bien engraissés. Et c’est ce qu’on fait d’habitude.
— Acheter et revendre, c’est votre métier ? demanda le propriétaire. On peut dire que vous êtes des courtiers apparemment invétérés !
— Nous sommes si tu veux dire des spéculateurs, rétorqua Antar. Même si ce travail n’est pas notre vrai métier, nous le ferons par plaisir. Nous jouons toujours sur le prix pour en tirer profit.
— Je vois bien la différence ! Vous êtes réellement de vrais connaisseurs en matière d’élevage, constata le propriétaire en les flattant.
— C’est notre seul métier occasionnel. Il nous rapporte, Dieu merci, un bon chiffre d’affaire et nous permet d’investir dans d’autre domaine, de vivre et de gagner notre vie, lança Antar à l’adresse du propriétaire.
— Votre métier permanent, n’est-il pas le vol d’autrui par hasard ? s’écria le propriétaire, l’air agacé et hors de lui.
— Tu es venu jusqu’à chez nous pour nous insulter et nous traiter de voleurs ! Est-ce que quelqu’un t’a soufflé un truc tordu ? grogna Antar. Comment oses-tu dire des choses pareilles en notre présence ? Tu as perdu la tête ou quoi ?
— Je dis la vérité ! Rien que la vérité ! dit le propriétaire. Vous allez répondre du tic au tac de cet acte criminel de vol devant la justice qui va vous faire payer vos scélératesses au centuple.
— Comment, bon sang tu te permets de dire des choses pareilles. Tu n’as pas honte ? cria Antar.
— Oui, je dis bien le vol ; le vol de moutons, comme ceux-là que vous rendez bien gavés, dit encore le propriétaire.
— Je ne savais pas que tu es venu jusque là pour nous injurier et nous reprocher toutes ces choses dont tu n’as aucune preuve ! Est que ton nom est écrit sur la gueule de ces bêtes ? demanda Antar.
— Si voler est injure et affront, acceptez-le ! Vous êtes tous les deux, toi et ton frère, des voleurs. Ces moutons que vous avez entre les mains sans droit sont une preuve irréfutable parce qu’ils m’appartiennent. Vous les avez volés en vous infiltrant chez moi avant-hier en pleine nuit ; ils étaient dans le bercail et je ne sais comment vous avez pu les emmener sans que les chiens ne vous aient pas attaqués.
— Va au diable ! hurla Antar, pris au piège.
— Je ne vais nulle part, répliqua le propriétaire. Rendez-moi mes moutons ou je vais appeler tous les habitants de votre Douar pour les mettre au courant de ce vol et leur confirmer, s’ils avaient encore des doutes, quel genre de personnes vous êtes.
— Et tu crois qu’on va céder à tes menaces de crève-la faim, déguenillé comme toi ? dit Antar pour camoufler son acte injuste et condamnable. Tu penses vraiment que tu vas nous faire peur si tu les appelles? Les gens timorés comme toi ne nous font pas peur !
Les cris du propriétaire s’élevèrent pour attirer l’attention sur ce cas de vol flagrant et ceux des frères kharoubi également. Le bruit de leur dispute fit écho et arriva jusqu’aux oreilles du dernier habitant. Certains voisins, curieux de savoir ce qui se passait, rejoignirent les adversaires. S’apercevant de la présence proche de badauds, les kharoubi commencèrent à baisser le ton.
— Que se passe-t-il ? demanda un habitant qui voulut s’interposer entre les antagonistes.
— Il se passe que ce crève-la faim disait que nous lui avions volé, on ne sait quels moutons, dit Kabab, le frère d’Antar.
— Oui, vous n’êtes que des voleurs ! Si les gens par ici ne le savaient pas, qu’ils le sachent maintenant! lança le propriétaire à leur adresse. Ces moutons sont les miens, je les ai reconnus facilement ; rendez-les moi, sinon je vous dénoncerai tous les deux.
— Va où il te semble bon ! dit Kabab ; tu n’as aucun mouton ici ; ces bêtes sont les miennes ; nous les avons achetées, il y a un mois. Regarde leur état de santé avant de prétendre que ce sont les tiens !
— Je ne regarde absolument rien ! dit le propriétaire. Mes voisins du Douar savent tous que je suis en train de gaver des moutons pour les vendre à l’approche de l’aid el kébir. Ils seront tous prêts à témoigner contre vous.
— Jure par Dieu que ces moutons sont les tiens et on te les remettra sans hésitation, demanda les kharoubi. Nous ne les avons pas volés ; ils sont venus d’eux-mêmes et nous les avions trouvés avec les nôtres, c’est tout.
— Je n’en crois pas mes oreilles ! s’exclama le propriétaire. Comment se fait-il qu’ils ont pu rejoindre les vôtre en parcourant toute cette longue distance qui nous sépare.
— Je n’en sais rien ! dit Kabab. Puisque tu as juré, tu peux rentrer chez toi avec tous ces moutons que tu as perdus.
Fier d’avoir récupéré tous ses moutons, le propriétaire, qui n’avait pas l’once d’un doute que les frères Kharoubi sont bel et bien des voleurs, ne les a pas attaqués en justice pour autant et préféra seulement raconter aux habitants de son Douar son histoire. En guise de punition, il décida de les discréditer aux yeux de toutes les gens qui croyaient en eux.
En ayant commis cet acte de vol, les frères kharoubi étaient devenus la risée de tout le monde et l’on commençait à les minimiser, à les dénigrer et les insulter comme elle l’avait fait, Tamou, lors du mariage d’Antar avec sa fille Radia.
CHAPITRE XI
Tamou avait un troisième fils appelé Slimane. Il était le cadet de Hamane, moins jeune que lui de deux ans, de petite taille, un peu mince, mais athlétique et leste. Il se permettait toutes les dérives. Sa vie de jeune garçon était mouvementée et pleine de péripéties et d’aventures malheureuses. Il ne comptait pas uniquement sur le travail à la ferme pour aider sa famille, mais il vendait clandestinement du kif et du tabac noir hachés, pratiquait le maraudage des oranges des jardins de la ferme qu’il troquait contre du blé.
Il fréquentait beaucoup de délinquants et voyageait dans d’autres régions isolées pour se perfectionner dans la vente des produits prohibées, en tant que détaillant. Il avait une moralité douteuse et personne ne lui avait jamais fait confiance.
Ces fausses facettes de jeune garçon qui se prenait pour quelqu’un d’avenant et d’affable empêchaient les gens de chercher ses fréquentations. Il était toujours derrière les vols qui se commettaient dans la région. On le dénonçait souvent aux autorités compétentes pour un acte de vandalisme ou de vol quelconque, mais fautes de preuves suffisantes, on le lâchait. On racontait qu’il travaillait pour le compte de petits groupes de trafiquants de stupéfiants de la part de qui il avait réussi à gagner estime et confiance.
Usant de ruses et de malices, il se hasardait à leur jouer des tours. Il se faisait passer pour quelqu’un d’important. Au fil du temps, on commençait à le suspecter. Une fois, en révisant les recettes de leur vente, ses patrons se rendirent compte qu’il leur avait piqué une somme importante de la marchandise à vendre qu’on lui avait confiée. Pour le faire tomber dans un piège, ils l’avaient invité à se rendre chez eux en faignant de le récompenser pour le soit disant bon travail qu’il faisait.
Quand ils l’avaient attiré vers eux, ils l’avaient tué dans un terrain isolé, après l’avoir torturé. Son corps était retrouvé dans un état de décomposition avancée. Avisée de son assassinat, Tamou était abasourdie et complètement traumatisée et elle avait mal digéré le meurtre infâme de son fils qu’il chérissait un peu plus que ses autres enfants. Complètement sidérée et indignée, elle avait difficilement pris son mal en patience et surpassé ce drame qui avait frappait de plein fouet toute la famille.
Depuis lors, sa vie prenait une autre étape et ses conditions de vie se mirent à s’empirer de jour en jour. Personne n’entendait plus les différentes chansons de chaabi qu’elle dédiait aux gens du Douar.
Pour combler le manque de cette musique stridente, la majorité des familles s’équipèrent, elles aussi, de leur propre tourne-disque qu’elles s’achetèrent chez le marchand du souk.
La mort de Slimane à coups de hache restait gravée dans la mémoire collective du Douar. Tout le monde en avait parlait sans discontinuer jusqu’au jour où survenaient d’autres nouveaux événements marquants.
Slimane était marié et avait des enfants. Sa femme, une montagnarde, avait rencontré beaucoup de difficultés pour mener une vie décente dans le Douar. Plusieurs jeunes hommes se lançaient à sa poursuite soit pour la taquiner soit pour la séduire.
Cette femme, qui n’avait jamais pensé à salir la mémoire de son défunt mari, préférait pratiquer la mendicité plutôt que céder aux pressions des hommes qui essayaient chacun selon ses manières à la mettre dans son lit.
En évitant de commettre un tel acte d’adultère, elle se rendait presque quotidiennement au village et se mettait à faire la manche pour subvenir aux besoins de ses enfants. Les gens bienveillants du Douar, qui connaissaient de près ou de loin son mari, étaient généreux avec elle et la respectaient comme si son mari était encore vivant.
CHAPITRE XII
Afin de mener à bien sa mission de gérant, Jodard mettait à son service plusieurs salariés. Parmi ceux-là, il figurait en tête de liste un homme que tout le monde à la ferme avait pris l’habitude d’appeler Boubi. Il était âgé de la quarantaine, taille moyenne, ni mince ni gros, cheveux noirs et touffus, toujours couverts d’un bonnet noir, yeux farouches et sévères, regard perçant et voix aigüe.
Les vêtements qu’il portait ne montraient aucune élégance particulière. Il se servait de deux choses : un mouchoir chiffonné et une tabatière qu’il gardait dans la poche de sa redingote après chaque usage.
Il avait sous ses ordres directs deux hommes : Maati et Hamri. Le premier avait l’âge de quarante cinq ans, de taille haute, épaules large, ventripotent, moustaches longs, regard perçant, turban blanc sur la tête. Cet homme se distinguait particulièrement par une voix amplifiée qu’on entendait à plusieurs lieues. Le second avait presque le même âge que Maati, taille moyenne, yeux perçants, regard vif. Il était d’une méfiance inouïe et toujours à cheval sur les principes.
Ces deux employés formaient un binôme et ils se déplaçaient toujours sur les lieux de travail avec une canne de bois chacun, confectionnée par les élagueurs à partir de branches d’arbres d’orangers.
Leur travail consistait à encadrer les ouvriers dans différentes tâches. Ils intervenaient pour faire rectifier tout travail mal fait. Ils avaient des consignes strictes de la part de Jodard pour renvoyer du champ de travail tout ouvrier qui manifestait de la mauvaise volonté ou qui faisait fi de leurs directives.
Ils savaient faire toutes les quatre opérations de calcul élémentaires. Ils étaient tous les deux toujours munis de calepins et de stylos à billes, bleus et rouges. Ils avaient, eux aussi, sous leurs ordres plusieurs responsables, affectés en tête d’un sous-ensemble de travailleurs.
Le salaire journalier que gagnait à l’époque un ouvrier était modique et miséreux. En fin de journée du travail effectué, Boubi distribuait aux ouvriers des cartes de petits formats, de quatre couleurs, noire, blanche, rouge et bleue, confectionnées de formica par Jodard. Chacune d’elles représentait la valeur d’un salaire journalier déterminé.
Au début de la matinée, les ouvriers saisonniers du Douar et ceux du voisinage, se présentaient tôt, en grand nombre, à l’enceinte de la ferme. Ils se rassemblaient en demi-cercle en présence de Maati et Hamri qui attendaient l’arrivée de Boubi.
Quand celui-ci arrivait, tout le monde se tenait d’aplomb. Boubi, l’air arrogant, se mettait à les dévisager un par un, puis il choisissait les plus actifs, dynamiques, musclés, disciplinés et bien bâtis. Ceux qui n’avaient pas ce profil ne pouvaient faire autrement que de mendier par le regard mesquin la pitié et l’empathie de cet homme qui faisait à leurs yeux le beau et mauvais temps pour les sélectionner.
Boubi appelait chacun qu’il choisissait par un sobriquet même s’il connaissait son nom. Il avait l’esprit du népotisme et avantageait en premier lieu les éléments de sa région. Les ouvriers retenus, on les transportait dans des camions conduits par Mekki et Warti ou, à défaut, ils rejoignaient le champ de travail à pieds.
Après la fameuse opération de sélection, ceux qui n’étaient pas retenus pour travailler rejoignaient leur maison. Ils rouspétaient entre eux contre l’attitude discriminatoire prise par Boubi. Selon leur opinion, cet homme n’avait jamais été impartial dans la sélection des ouvriers. Ils ne cessaient guère de se lamenter de leur mauvaise chance depuis la ferme jusqu’à chez eux. Ils s’en voulaient beaucoup à Boubi, mais ils ne pouvaient changer le cours des choses tant que la situation continuait à tourner à leur désavantage. Il avait tous les pouvoirs de prendre celles ou ceux qu’il préférait tant que Jodard lui donnait le feu vert d’en faire à sa tête et de prendre les initiatives qu’il voulait.
C’était un vrai exploiteur qui profitait de sa situation de responsable pour piller la ferme. Sans que personne ne l’empêchât, il profitait de sa position pour détacher chez lui et pour son propre compte un groupe de huit ouvriers. Ceux-ci travaillaient d’arrache-pied dans ses terres : Ils labouraient, criblaient, semaient, moissonnaient à la faucille, ramassaient la paille, battre le blé à l’aide des bêtes de somme et construisaient en pisé d’autres écuries servant à abriter son bétail.
CHAPITRE XIII
Le jour de la paye, tous les ouvriers avisés, munis de leurs cartes, se présentaient le matin à l’enceinte de la ferme. Jodard entra dans son bureau avec une mallette d’argent. Boubi le suivit pour recevoir ses instructions. Peu après, il en sortit et fit signe à Maati et Hamri pour conduire l’ensemble près du bureau. Jodard leur exigea de s’approcher et préparer leurs cartes, calculer le montant global de leur paye et l’annoncer à Boubi qui le transmit à Jodard après avoir fait le décompte des cartes.
Tout le monde s’exécuta et l’opération de la paye démarra. Les salariés entrèrent un par un. La majorité d’eux avaient l’air crispé et la mine renfrognée. Ils craignaient la réaction de Jodard qui insulta certains parmi eux quand ils tremblaient, en prenant leur argent dont-ils faisaient tomber par mégarde des pièces de monnaie qui sonnèrent sur le sol.
On les voyait, tout en rouge, sortir en titubant jusqu’à faillir trébucher sur les marches du bureau, la main dans la poche de crainte que leur paye ne s’envolât ou ne se perdît par les trous des poches de leurs vêtements usés.
Quand les ouvriers avaient tous perçu leur argent, Jodard, l’air un peu relaxé, cigarette de tabac jaune fraîchement allumée à la bouche d’où sortit librement une bouffée épaisse de fumée, quitta le bureau sans mallette et se dirigea vers sa DS noire.
Après quelques bribes échangées avec Boubi qui le suivit, il démarra sa voiture et prit la direction du village pour aller prendre un verre de whiskey à la cantine.
Puisque tout le monde était payé à la quinzaine, la soirée était manifestement spéciale et on s’en félicitait les uns les autres. Certains pères ou mères se rendraient chez l’épicier d’à côté pour rembourser le crédit de leurs achats.
On se bousculait devant sa fenêtre grande ouverte, renforcée de barreaux de fer, pour activer de lui régler sa dette et retourner chez soi pour se reposer et savourer les délices du moment. D’autres, inconscients des bêtises graves qu’ils ne cessaient de commettre itérativement, ne connaissant
.
.