du repos que le nom, se préparaient avec engouement pour jouer cette nuit aux cartes et récupérer, en désespoir de cause, si le gain était en leur faveur, la somme d’argent qu’ils avaient bêtement perdu la dernière fois.
Tahar, l’épicier, avait toujours des problèmes avec Tamou qui venait payer sa dette mensuelle. On entendait leurs cris si forts et l’on savait a priori de quoi s’agissait-il sans même prendre la peine d’y aller voir l’origine de ce vacarme fréquent.
Tamou contestait la somme d’argent qu’elle devait à Tahar qui refaisait ses calculs pour lui faire plaisir. N’étant pas convaincue du montant faramineux de son crédit, elle se mettait à gesticuler dans tous les sens. De sa bouche d’enragée sortait de la bave qu’elle essuya par reflexe habituel avec le bout de ses manches assez longues. Elle n’en démordait pas et continuait à rouspéter et protester que cette somme dépassait de trop le montant des prix correspondant aux denrées qu’elle s’était approvisionnées à crédit. C’était très difficile pour Tahar de convaincre Tamou. La femme volcan ne voulait pas entendre raison et continuait à lui faire une scène sous les yeux des voisins. Tahar, qui n’arrivait pas à se maîtriser face à cette femme grossière et malapprise, perdait le contrôle et se mettait lui aussi à crier de toutes ses forces pour la faire taire. Mais Tamou, rebelle qu’elle était, se montrait très rétive et ne faisait nullement attention aux paroles de l’épicier. Tahar lui demanda souvent de s’en aller pour lui laisser le temps de s’occuper des gens qui attendaient leur tour.
Un des voisins s’interposa et demanda avec délicatesse à Tahar de ne pas se fâcher contre Tamou. La pauvre, lui disait-il, vivait de sérieux problèmes financiers parce qu’elle avait une famille nombreuse et ses enfants indolents et paresseux n’étaient pas acceptés pour travailler à la ferme. Le salaire que touchait Hilal, son mari au bout de chaque quinzaine était modique et ne pouvait pas couvrir tous ses besoins impérieux.
Le groupe des joueurs de carte se rassemblait et formait un petit cercle autour du point de jeu. Tous les éléments habituels étaient là. Chacun d’eux tablait sur sa chance pour l’emporter sur les autres adversaires.
Ils allumèrent leur lampe à pétrole, étendirent un morceau de tapis cartonné sur le sol, s’agenouillèrent et commencèrent le jeu l’un accolé à l’autre. La mise variait au fur et à mesure que le jeu se prolongeait. Certains gagnaient, d’autres perdaient tout l’argent qu’ils venaient de percevoir moyennant le travail dur et emmerdant qu’ils fournissaient. Des fois, ce genre de jeu en finissait mal. Il dégénérait constamment en dispute, à main armée, entre le vainqueur et le vaincu. Les perdants ne rentraient pas dans leur maison. Ils craignaient le pire. Leur famille s’indignait beaucoup et digérait mal leur folie incommensurable.
Une femme du Douar chassa toujours son mari de la maison quand elle apprenait qu’il avait perdu tout l’argent de la paie. Elle le couvrira de honte et menaça de partir chez ses parents ou d’aller voir Boubi pour le mettre au courant de sa situation et le supplier de garder pour elle l’argent de la prochaine quinzaine.
Le matin, les femmes se levaient tôt pour conduire leurs vaches au berger du Douar. Elles s’apercevaient de l’endroit où l’on jouait la nuit passée. Beaucoup d’indices le montraient en évidence. On pouvait voir des cartes de jeu déchirées en petits morceaux, des mégots jonchant la terre, des tiges d’allumettes éteints et même des tessons de bouteilles de boissons alcoolisées et de limonades ainsi que des bouts de bougies, des traces denses de piétons, de roues de bicyclettes qui pouvaient appartenir à des personnes des Douars voisins.
Ces femmes n’étaient pas surprises à la vue des traces. Elles savaient par expérience que les ouvriers saisonniers de la ferme se livraient automatiquement à des parties de cartes lorsqu’ils étaient payés. Elles parlaient avec déplaisir et mécontentement des perdants et des gagnants. Selon les bruits circulant, la situation de la nuit passée était inquiétante. Elle avait failli tourner au vinaigre entre les joueurs et certains spectateurs qui dérangeaient le jeu en soufflant des mots aux uns et aux autres.
Elles avaient évoqué en l’occurrence et à titre de mauvais exemple le cas de Choukri et Hadri, les seuls vaincus de la partie qui restaient comme toujours sur la paille. Elles disaient même que ces deux là sont tellement frappés de malédiction divine qu’ils n’avaient jamais la chance de gagner le moindre centime au jeu de cartes.
Devant l’épicerie de Tahar, des marmots attendaient leur tour pour jouer au billard. Ils insultaient et critiquaient sans discontinuer le fils de Choukri. Sans être capables de mesurer la portée de leurs reproches choquants, ils lui disaient que son père avait perdu tout son argent et que tous ses frères pourraient, à coup sûr, mourir de fin.
Ne supportant pas l’agacement et la taquinerie, puériles, cet enfant se mit à pleurer à chaudes larmes, puis il les menaça avec une barre de fer plat. Un homme, quinquagénaire, qui se trouvait là pour faire ses courses, les avait séparés. D’une façon paternelle, il les avait aussi conseillés de ne pas se disputer ni de se montrer rancuniers les uns vers les autres. Il leur disait que l’esprit d’animosité seyait mal aux enfants de leur âge. Ensuite, il prit le fils de choukri par l’épaule pour lui poser la question de savoir ce qui le rendait malheureux :
— Que se passe-t-il, mon petit ? Raconte-moi !
— Ces gars s’en prennent à moi en ironisant sur le comportement de mon père, expliqua le fils de Choukri tout en pleurs.
— Qu’a-t-il advenu de ton père ? demanda le quinquagénaire.
— Je n’en sais rien, oncle ! Mais ces gamins disent qu’il a perdu tout l’argent de la paie avec lequel ma mère nous achète de quoi manger, répondit le fils de Choukri.
— Son argent ! Mais où ? Et comment ? demanda le quinquagénaire.
— En jouant aux cartes la nuit passée, lança le fils de Choukri à l’adresse du quinquagénaire.
— Ton père est un homme affable et affectueux, mais, hélas ! Il est obsédé par ce jeu de hasard dépravant. Il viendra un jour où il pourra prendre conscience de sa conduite aberrante. Ne sois pas, mon fils, trop sensible à son sujet. Dieu seul est capable de l’éclairer et de lui montrer le droit chemin. Est-ce que ta mère est au courant ?
— Je ne sais pas, oncle, répondit-il. Mais elle va finir par le savoir, et si ça se trouve, elle va se fâcher contre lui et nous laisser seuls à la maison. Et à ce moment, personne ne pourra s’occuper de nous pour nous préparer à manger et veiller sur nous.
— Elle va où ? demanda le quinquagénaire.
— Où veux-tu qu’elle aille oncle si ce n’est pas chez ses parents ? rétorqua le fils de Choukri. Ma pauvre mère ne supporte pas les agissements de mon père qui gaspille son temps et son argent sans raison.
— Quel malheur ! se dit le quinquagénaire en parlant tout bas avec lui-même.
— Qu’est-ce que tu dis, oncle ? demanda le fils de Choukri.
— Non, rien ! Rien ! Mon petit, dit-il. Ne fais pas attention à moi.
— Veux-tu que je t’aide à porter tes denrées ? demanda le fils de Choukri.
— Non ! Je m’en occupe, mon petit, fit le quinquagénaire. Rentre chez toi pour éviter les accrochages avec tes camarades !
— Où est ton grand fils ? Pourquoi il ne t’aide pas ? demanda le fils de Choukri.
— Mon fils est à la ferme ; il travaille dans la récolte des agrumes, répondit le quinquagénaire. En s’en allant, il se rappela et repassa de mémoire toutes les difficultés rencontrées à la ferme et les grands efforts exigés des travailleurs dans le domaine de la culture de la betterave sucrière, des céréales et des agrumes en particulier.
CHAPITRE XIV
Pendant la saison de récolte des agrumes, se dit le quinquagénaire, on constituait des équipes qui se chargeaient de ce travail. Afin de bien conserver les oranges, on les cueillait toujours avec précaution. Pour ce faire, chaque travailleur était muni d’un sécateur approprié pour couper la tige au plus près de l’écorce. Il était formellement interdit aux ouvriers de collecter violemment une orange comme si l’on le faisait le vol à l’arraché.
Chaque équipe était composée de cinq personnes dont une femme, dotée d’une échelle double, cinq sacs de transport portés en bandoulière et cinq sécateurs appropriés. On remplissait et vidait à répétition les sacs d’oranges cueillies dans des cageots en planche ou en plastique. Maati et Hamri contrôlaient l’état du travail effectué et comptaient le nombre de cageots remplis. On infligeait sévèrement des pénalités aux équipes qui transgressaient les consignes. Une orange mal coupée découverte dans un cageot plein coûtait à l’équipe fautive, cinq cageots de moins. Si l’équipe sanctionnée persistait à commettre ce genre de maladresses, on la renvoyait sur le champ et elle perdait définitivement toutes les chances de travailler dans la cueillette.
Quand le terrain du jardin était boueux à cause des eaux de pluie et que les tracteurs à roue ou chenillés ne pouvaient pas y entrer pour éviter de s'embourber, les éléments de chaque équipe se chargeaient de porter, sur leurs épaules, les cageots pleins et les remettre aux éléments qui s’occupaient du chargement et de l’arrimage dans les remorques.
Jodard, habituellement accompagné de Bibi et Boubi se rendait sur le champ de travail. Le premier qui les voyait arriver prévenait tout le monde pour faire attention à la propreté du travail. C’était en présence de Jodard que Boubi s’en prenait aux retardataires même si le travail s’effectuait à la tâche et que chaque équipe serait payée sur le nombre de cageots remplis. Maati et Hamri demandaient aux ouvriers d’activer le travail et de ne pas commettre d’erreurs.
A sa manière habituelle, Jodard vérifiait les cageots pleins et engueulait un ou deux ouvriers afin d’obliger le reste des ouvriers à rectifier leur façon de s’y prendre avec la cueillette. Bibi et Mekki parlaient avec Jodard et leur montraient la qualité des oranges. Boubi les rejoignait et ils retournaient à la ferme. Mekki se mettait au volant du camion chargé pour se diriger sur le lieu d’emballage situé au village. Maati engagea une discussion avec Hamri et lança à son adresse :
— Est-ce que tu as remarqué comment ce lèche-botte de Mekki se comporte en présence de Jodard et ses deux bras droits.
— C’est son habitude, répondit Hamri. Il ne changera jamais son attitude de servile et obséquieux. Il cherche tout le temps à trouver le moyen et l’opportunité pour s’approcher de Jodard et gagner son estime par l’intermédiaire de Boubi et Bibi.
— Il faut le voir quand il se pavane devant la résidence de Rémi comme si c’était lui le patron, renchérit Maati. La justice s’avère quelques fois injuste et fait montre de son incapacité à trouver les preuves irréfutables à l’appui pour condamner cet acte criminel et odieux commis perpétré contre la vie d’un innocent.
— Est-ce que tu n’as pas pensé au moins une fois que le patron avait pris la défense de Bibi pour faire plaisir à madame la patronne ? demanda Hamri.
— Je pense que Bibi est en train de se la couler douce maintenant, dit Maati. Il est devenu apparemment le confident incontestable de la patronne. Tout le monde, ici à la ferme, en est du même avis, dit Maati.
— Nous devons nous méfier et faire attention aux mouchards de ce criminel. Ils sont casés partout, dit Hamri.
— Je les connais tous, dit Maati. Ils sont parmi nous, faisons gaffe à ce qui pourrait se tramer dans notre dos.
— Attention ! Parle tout bas ! dit Hamri. Il y a quelqu’un qui tend l’oreille pour capter nos dires, près de l’arbre d’à côté. Ne tourne pas la tête pour ne pas attirer son attention.
— changeons de sujet, dit Maati. Parlons de préférence de cette tournée de Jodard et des résultats de ses constatations. Je crois qu’il a relevé pas mal de trucs concernant le déroulement de la cueillette. Boubi va en savoir tout. Ne t’inquiète pas ! Il va nous mettre au courant de ses appréciations.
— Tu connais Jodard ! dit Hamri. C’est un étranger qui n’a pas l’esprit borné comme l’ont la majorité des ouvriers de cette ferme. Ses appréciations ne seront que justes et judicieuses et il a toutes les raisons de les formuler selon la valeur et la qualité du travail fourni.
— Ne mélangeons pas les torchons et les serviettes ! ajouta Maati. Jodard est quelqu’un de cultivé ; il n’est pas comme nous autres, qui savons à peine griffonner des chiffres et faire de petites opérations de calcul. Il est cartésien et capable d’évaluer le résultat du travail fourni.
— Nous n’avons pas eu la chance d’aller, nous aussi, à l’école et nos parents non plus, s’excusa Hamri pour justifier, à tout le moins, son analphabétisme. C’est le gérant et il peut toujours nous adresser des remarques qu’aucun de nous ne sera en droit de les contester, sous peine d’être vilipendé.
— A propos de Jodard, dit Maati, je veux te raconter une anecdote. Lors de la dernière paie, il était un peu saoul et il laissa le coffre fort grand ouvert. Quand Slim votre neveu, qui était de garde cette nuit, entra au bureau pour répondre au téléphone, il découvrit la mallette toute ouverte et encore moins à moitié pleine d’argent. Le matin, dès que Jodard entra, il accourut vers lui pour le mettre au courant de cet événement en lui disant : « Monsieur ! Hier vous avez laissé le coffre fort tout ouvert avec tout l’argent. » Et Jodard, qui s’en fout pas mal du monde miséreux dans lequel vit slim, gronda : « ça n’appartient pas à ton père, cet argent ! Eclipse-toi de ma vue, tête de mule ! »
Slim était le frère germain de Thami. Il était encore traumatisé par la mort fatale de son fils de douze ans. Cet accident est survenu quand ce pauvre garçon errait dans le jardin sans avoir la moindre idée du risque du danger qu’il allait courir. Il fut électrocuté lors de son passage pieds nus sur un fil électrique de haute tension, détaché de son pylône, caché des vues dans les touffes d’herbe.
En plus, Slim en tant que tel, n’était qu’un homme naïf et poltron. Il ne savait pas quoi faire ou dire face à de pareille situation. Il avait à fortiori cru bon qu’informer le gérant de choses insolites, faisait partie du reflexe d’un bon gardien.
Hamri qui ne s’étonna pas d’entendre cette anecdote, répliqua en regardant son interlocuteur droit dans les yeux :
— Toi, tu ne connais pas encore l’arrogance de Jodard, qui n’admet pas les remarques d’un ouvrier si minable à ses yeux ! lança-t-il, l’air mécontent.
Hamri se rappela la réaction de Jodard le jour où il avait surpris son fils en train de griffonner, avec de l’herbe fraîche qui tache, des graffitis sur les murs extérieurs des bâtiments de la ferme, à peine chaulés. Il le fit enfermer à double tour dans le magasin d’outillage et ne l’avait libéré que quelques heures après quand Boubi intercéda en sa faveur.
— Regarde, Qui arrive, dit Maati. C’est la jeep que prend d’habitude Boubi. Je crois qu’il vient vers nous avec de nouvelles instructions.
— Que veut-il nous dire encore ce s****d ? s’indigna Hamri. Va-il nous parler de la tournée de tout à l’heure avec Jodard ?
— C’est ce qu’on va savoir. Dans cette ferme, dit Maati qui n’en finit guère de nous s***r notre sang à la manière d’un vampire impitoyable, il faut s’attendre toujours au pire tout en étant sur ses gardes pour ne pas être pris au dépourvu.au préalable.
A peine Maati termina-t-il sa phrase, la jeep s’arrêta juste devant eux en soulevant du sol une colonne de poussière très épaisse. Boubi en descendit. Il avait à la main sa petite pièce de tissu froissé qu’il utilisait en guise de mouchoir. A regarder le contour et l’orifice de ses narines un peu sales, qui s’apparentaient à celles d’un petit morveux frustré de soins parentaux, on dirait qu’il venait juste d’insuffler sa dose de tabac à priser.
— Où en êtes-vous ? lança-t-il de but en blanc. Jodard n’est pas content du travail bâclé de certaines équipes. Il m’a reproché beaucoup de choses que les ouvriers ont peut-être perdues de vue. La prochaine fois, m’a-t-il dit, il frappera fort et les fautifs seront sévèrement sanctionnés.
— La prochaine fois, pour que le travail fourni soit propre et acceptable, il va falloir sélectionner de bons travailleurs. Les fainéants, on devra les exclure sans pitié, répliqua Hamri.
— C’est une bonne idée, ajouta Maati. Nous devons envoyer paître les fainéants avant qu’ils nous causent du tort en finissant par altérer notre image de marque avec le gérant. Ce monsieur a tous les droits de nous faire des remarques. Nous agir en conséquence pour enjoliver notre image.
— Vous me rendrez un grand service si vous me donnez dans l’immédiat les noms des éléments susceptibles d’être remplacés. Moi, je m’en chargerai, dit Boubi en se servant du pouce et de l’index pour prendre une petite pincée de sa tabatière et l’aspirer de la manière d’un priseur invétéré.
— Heureusement qu’ils ne sont pas nombreux, dit Hamri. Ce choix minutieux des équipes nous sera d’une grande utilité pour que le travail soit propre. En agissant en qualité de responsables, nous finirons par gagner la confiance totale de Jodard. A ce moment, il ne viendra plus nous emmerder pour ce problème d’arrachage des oranges et des cageots insuffisamment remplis.
— N’admettez pas les cageots à moitié vides ! dit Boubi. Vous n’êtes pas sans savoir que leur remplissage convenable relève de la responsabilité des femmes qui font le triage. Il faudra les secouer pour qu’elles appliquent au pied de la lettre toutes les consignes qu’on leur avait d’ores et déjà données. Si par hasard, je surprendrai quelques unes parmi elles en train de bâcler le travail, je me ferai le plaisir de les envoyer chez elles sans salaire journalier.
— Le nombre de cageots à remplir est-il toujours fixé par quota ? demanda Maati.
— Oui, naturellement, c’est toujours le même quota, confirma Boubi. Quiconque récoltera la quantité de quarante cageots bien remplis, pourrait partir chez lui à n’importe quelle heure de la journée. Les choses sont claires et nettes et tout le monde doit être averti maintenant à titre de rappel.
Connu particulièrement par sa voix forte et amplifiée, Maati annonça le message à tous les travailleurs et tout le monde l’entendit. Le pire dans ce travail, c’est que, quand il pleuvait et le terrain devenait boueux, la majorité des ouvriers, faute de moyens financiers, ne portaient pas de bottes en caoutchouc pour se protéger les pieds du froid.
Dans ces conditions si lamentables, ces pauvres gens faisaient un travail de n***e. Ils n’avaient pas le choix de faire autrement que de s’embourber dans la fange. Ils peinaient en fléchissant sous le poids d’un paquet de cageots vides qu’ils devaient remplir ou d’un à deux autres pleins d’oranges qu’il fallait amener à des remorques dans lesquels s’effectuaient le chargement et l’arrimage. Tout ce travail de transport se faisait uniquement par ce mauvais temps sur les épaules de ces salariés mal rémunérés que l’on traitait comme des bêtes de somme
Certains travailleurs trop mal bâtis pour pouvoir exécuter ce travail répétitif du matin au soir et supportaient le poids de leur charge, perdaient l’équilibre pour la plupart en finissant par tomber parfois à la renverse ou en faisant une culbute dans la fange d’où ils sortaient tout barbouillés.
A les regarder travailler dans ces conditions difficiles, on ne pourrait pas s’empêcher de les plaindre du fin fond du cœur et d’en vouloir au propriétaire cupide qui ne pensait à récolter les fruits de ses jardins que par l’utilisation choyée d’un réservoir considérable de main-d’œuvre disponible et à coût si bas.
Hamri demanda à Boubi s’il voulait boire un verre de thé. Celui-ci ne déclina pas l’offre d’en boire un avant de retourner à la ferme pour superviser le travail d’entretien des véhicules de service et s’enquérir de la marche de service dans d’autres ateliers et champs de travail.
CHAPITRE XV
Avant de se marier avec Yamna, Thami avait Sfia comme première épouse. Elle était toute jeune, vingt ans, de belle taille, gracieuse, aimable et polie, débordante de charme et de beauté captivante, visage doux et serein, teint blanc, souriante et affable, cheveux lisse et ondulés, yeux gros et flamboyants et bouche charnue, de belle stature, toujours en tenue somptueuse.
Elle avait vécu avec lui de bels moments, mais à cause de son infécondité, leur mariage a été voué à l’échec qui. Totalement déçu, le couple commençait à chanceler de jour en jour et la vie conjugale des conjoints n’allaient que de mal en pis. Comme ils l’avaient confirmé les médecins, Sfia était bel et bien stérile et partant, elle ne tomberait jamais enceinte quelques soient les remèdes prescrits.
Thami qui voulait avoir des enfants coûte que coûte se trouvait dans la situation presque similaire à celle de l’âne de Buridan : divorcer d’une jolie femme qu’il ne pouvait jamais remplacer ou rester avec elle sans jamais avoir d’enfants.
Pour sortir de ce dilemme et se libérer de cette situation inconfortable, il prit la résolution de divorcer bien que ce fût un coup dur pour les deux.
Sfia, le cœur brisée, toute attristée et déprimée, pleine jusqu’au cou de chagrins et de regrets amers, avait rejoint à contre cœur la maison de ses parents. Son père, assez cultivé dans un domaine qui lui tenait à cœur, était considérablement l’un des personnes les plus sages et éclairés. Au milieu d’une population analphabète et arriérée, il fréquentait les livres et les hommes de sa catégorie. A aucun moment, il ne lésinait sur les moyens de prodiguer ses conseils et ses orientations aux personnes qui lui rendaient quelque visite de courtoisie.
Quand il est décédé, Sfia l’avait beaucoup pleuré parce qu’étant sa fille unique, il l’aimait mieux que personne. Elle avait passé pas mal de temps à vivre auprès de sa mère, son frère et ses enfants avant de prendre résolument sa vie en main et de décider de son avenir.
Après le divorce, Thami ne supportait pas le fait de vivre ni dans les souvenirs des bels moments vécus en compagnie de Sfia ni dans l’amertume d’avoir perdu une femme qu’il adorait tant. Ainsi, il commença à envisager la possibilité d’un second mariage. Il fixa son choix sur une fille de son voisinage, de parents pauvres. Elle s’appelait Yamna et faisait partie d’une fratrie nombreuse. C’était une fille moins belle que Sfia. Elle était moins âgée que Thami et ne manquait pas de trop de charme pour être, au premier regard, appréciée à sa juste valeur. Son mariage était célébré dans une ambiance festive et pleine de convivialité.
Elle avait cinq frères. L’ainé, c’était Badid, trente ans, taille moyenne, visage lisse et serein, qui ne manquait pas d’élégance. Il était devenu le compagnon inséparable et fidèle de son nouveau beau frère. A bord de la moto de Thami, ils se rendaient tous les soirs au village pour jouer aux cartes et briser la monotonie. Ils ne rentraient chez eux qu’à une heure tardive de la nuit. Tous les habitants du Douar étaient habitués à entendre le vrombissement du moteur quand ils étaient de retour et savaient a priori et sans se poser la question que c’était Thami et son beau frère qui rentraient du village.
Badid n’était pas le genre de personne qui exerçait un travail forcé à la ferme ou ailleurs. Mais, c’était un type spécialisé dans le vol par effraction des bicyclettes. Avec la complicité d’un type de son âge, appelé Jebli, qui faisait semblant d’exercer le métier de courtier au village, il démontait ces véhicules et les vendait en pièces détachés. Il fréquentait constamment un jeune homme appelé Brahim. Ils passaient tous les deux leur temps à flirter avec l’une des filles de Hawas, qui était borgne, mais ne manquait pas de charme.
Badid avait fugué avec elle et ils s’étaient établis dans une ville de la région. Pour gagner sa vie, il se mettait à exercer quelque métier manuel qu’il avait fini par abandonner, faute de persévérance et de dynamisme. Il passait le restant de sa vie à servir dans des épiceries qui vendaient des boissons alcoolisées.
Le deuxième frère de Yamna, c’était Hamdane, vingt huit ans presque, taille normale, visage lisse et injecté de sang, yeux vifs. Il avait toutes les qualités requises d’un proxénète. Il était le chouchou de prédilection de Mekki et encore moins la pupille de ses yeux. Personne à la ferme n’avait jamais osé le chahuter.
Il était devenu le centre d’attention de certains ouvriers qui manifestaient beaucoup d’intérêt pour le fréquenter et faire de lui leur soutien valable et indispensable servant à les aider en cas de problème rencontré à la ferme.
Le troisième frère de Yamna s’appelait Hmidi, vingt deux ans, taille petite, madré et malicieux, indigne de confiance, Il jouait bien le football, meilleur nageur de la rivière, il faisait des plongeons d’un sautoir de presque dix mètres, tirait bien à la fronde qu’il utilisait dans la chasse des oiseaux, en particulier la tourterelle quand elle couvait ses œufs. C’était un vrai dragueur de filles.
Quand il faisait berger du Douar, il traitait mal les vaches qu’il gardait. Il les frappait toujours aux cornes par son bâton. On dirait qu’elles étaient ses meilleures cibles. Aucun des jeunes de son âge n’arrivait à le vaincre un jour.
A maintes reprises, il essayait de séduire Zineb, la jolie fille du Douar, en lui offrant des bonbons et des épingles de cheveux pour lui montrer d’une façon ou d’une autre qu’il l’aimait.
Zineb n’avait jamais refusé ses avances mais elle ne se laissait pas conquérir pour autant. Il était le mouchard préféré de Bibi. Celui-ci le désignait comme suppléant du jardinier Omar pour s’occuper de l’entretien des rosiers de Mme Rémi, de la tonte et l’irrigation quotidienne de la pelouse gazonnée de la résidence des patrons. C’était un passe partout. Il était capable de remplir n’importe quelle tâche supposant de l’effort musculaire.
La vie conjugale de Yamna avec Thami était des plus exemplaires. Elle lui avait donné quatre enfants dont une fille. Elle était une femme stricte et honnête. Elle n’avait jamais pensé à commettre de péché quelconque. Elle aimait tellement son mari et ses enfants que l’on disait que c’était le mariage le plus réussi et le couple le plus uni.
Au Douar, il vivait Lalla Zahra, entremetteuse de sang. C’était l’épouse
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