Chapitre 4

1477 Mots
4 La mi-septembre est la meilleure période pour les voyages. Le cocher lui a montré les bosquets qui s’étirent dans les dépressions, le long des rues : multicolores et luxuriants. On dirait le plumage d’un coq, s’est dit Anna. Quelle chance que le vieil Hilari, comme autrefois déjà, l’ait emmenée depuis Wattwil ; à côté du cocher, environnée de la douceur de l’air, le voyage devenait une fête. Le bétail paissait. Les battants des cloches fixées aux cous par des b****s de cuir balançaient. Des sons métalliques brefs planaient sur les prés. De loin en loin, parmi les regains, un colchique étrange, comme vitrifié. Anna, avec déplaisir, voyait en eux des messagers de l’hiver. L’année est sur son déclin, ne te laisse pas abuser par ce soleil d’arrière-été, les ombres s’allongent. La mûre, dont la dernière chaleur de l’année cuit le jus, tremble. Il va geler. Trouve un toit. Les chevaux trottent allègrement vers le hameau de Schobingen, la route de Ricken descend, la plaine approche, traversée par les bras de la Linth. Quel scintillement, dit-elle. Belle ? Hilari fit suivre ce mot d’un rire qui fronça son nez rouge enflé par les nombreux demis de Velteline absorbés au Susten et dans les pintes qui bordent la route. Cette plaine marécageuse est tout sauf belle, elle produit les mouches, cette plaie qui rend malades les habitants des villages environnants. Il faudrait corriger le cours du fleuve mais les Glaronais préféreraient attendre que les Schwyzois ouvrent leur escarcelle ; et réciproquement. A la bifurcation, en face de Weesen, il fit descendre Anna, il devait poursuivre le long du lac en direction de Walenstadt. Il avait arrêté ses chevaux près de la rive. Anna lui fit un signe, puis, retenant ses jupes, descendit. Il y avait longtemps qu’elle usait de la méthode consistant à enfiler, pour les voyages, trois robes les unes par-dessus les autres : il était aisé ensuite de caser le nécessaire dans un sac. Elle a l’habitude des voyages, Göldin, il n’y a guère de femme de son état qui pourrait lui en remontrer dans ce domaine. Sur des routes poussiéreuses, à pied, emmenée à bord des charrois, en route pour Werdenberg, Saint-Gall, Glaris, Strasbourg, et maintenant, après un détour par le Rhin, sa vallée natale, de nouveau pour Glaris. Des chemins, en tous sens, toujours fuyant cette ombre qui pourtant lui colle aux talons. Elle rembobine les chemins comme des fils trop tendus. Des roseaux et des saules bordent la route, derrière eux, l’eau scintille. Un radeau s’est échoué sur un banc de sable, des hommes plantent des perches dans les hauts-fonds. Hé ! Vous nous accompagnez ? crie l’un d’eux. Et où allez-vous ? rétorque-t-elle, enjouée. A Amsterdam, en Hollande. Pas possible ! Si loin sur cette étroite rivière ? Les deux autres hommes à leur tour abandonnent leurs perches maintenant, et l’observent. Le premier, un grand blond, lui crie : Du Walensee nous passerons à la Linth par la Laag, de là nous joignons le lac de Zurich, puis nous empruntons la Limmat jusqu’à l’Aare et au Rhin. Et vous, où allez-vous ? Elle désigne les montagnes. Dans le pays de Glaris ? Ils rient, c’est de là que nous venons, des Plattenberge. Sous cette bâche, nous transportons des plaques d’ardoise qui deviendront plateaux de table dans les maisons élégantes d’Amsterdam ! Ce dialecte chantant du Glaronais. Sagement mêlé ici au clapotis des vagues. Voilà bien longtemps qu’elle ne l’avait pas entendu. Réfléchissez bien, beauté, dit le plus petit qui a des yeux rusés de marmotte. Nous vous réservons volontiers une place. Leurs visages bronzés. Leurs yeux qui brillent à travers l’ombre mauve des roseaux. L’été qu’elle avait déjà donné pour perdu l’éblouit et la trouble ; un vent léger court sur le lac et les herbes, des oiseaux aquatiques s’envolent. Les yeux d’Anna d’abord tournés vers les montagnes s’égayent et s’allument. La tête inclinée, comme si elle réfléchissait sérieusement à la proposition d’aller en Hollande, elle est plantée là, bien bâtie, de belle prestance même si elle n’est plus de première jeunesse. Tout est en suspens, en cette journée de fœhn nacré, elle peut encore rebrousser chemin, se laisser glisser vers de vastes plaines sur les flots étincelants. Mais cette vallée de montagne, ce goulet entre les massifs exerce sur elle un pouvoir d’attraction inexplicable. Entrer, entraînée par le tourbillon, comme un poisson dans la nasse, se débattre, comme la dernière fois, avant de parvenir in extremis à se sauver par la seule issue, l’étroit passage de Mollis. Elle peut encore faire demi-tour. Il n’en sera rien. De la maisonnette des douanes s’élève un bruit de sabots ; inexorablement, elle lève le bras, fait signe au charroi qui s’approche. Un nuage de poussière, les chevaux, agacés par le brusque arrêt, renâclent. C’est un lourd char à échelles couvert d’une toile enduite de résine, le visage du cocher se penche vers elle, à l’ombre de son chapeau de feutre. Elle le connaît. C’est le messager de Sargans. De la fenêtre des Zwicki, elle voyait le cocher à la pipe serrée entre ses dents abîmées, parfois aussi son char était stationné devant l’auberge « Zum wilden Mann » de Glaris. Il la saisit par le bras, l’aide à se hisser sur le siège. N’a-t-elle vraiment que ce petit sac pour bagage ? On dirait la mallette d’une sage-femme. C’en est une, rétorque Anna en riant, elle la tient de sa cousine sage-femme à Werdenberg. C’est donc qu’elle est de Werdenberg et soumise au bailli de Glaris ? Elle est du Rhin, mais du comté de Sax, elle dépend de Zurich. Une chance pour vous, dit le cocher. Il n’y a pas plus sangsue que les baillis de Glaris. Les Glaronais leur donnent un bien maigre salaire et il faut bien qu’ils récupèrent les pots-de-vin et autres débours que la charge leur a coûtés. La route les conduit vers le massif montagneux, au sud. Un étranger ne soupçonnerait pas qu’une vallée s’ouvre derrière cette muraille de rochers, que les pans de la montagne s’écartent à mesure qu’on s’approche, Sésame ouvre-toi, laissant juste la place à une route, à la Linth et à un peu de berge de part et d’autre de la rivière. Le messager a déplacé sa pipe vers le coin de sa bouche, libérant de la place pour un flot de paroles fortement assaisonnées d’une odeur de fromage. Elle le laisse parler, jouer les guides, dire : Voici Mollis et voilà Naefels, le palais, au bord de la route, qui attire le regard de tous les étrangers, a été construit par un certain Freuler qui a été capitaine à Fontainebleau ; il en a rapporté une masse d’argent et l’idée fixe que le roi de France viendrait le voir. Ce roi le lui avait promis, et nous autres croyons ces choses, mais les seigneurs ont d’autres habitudes et Freuler a attendu jusqu’à ce qu’il fût vieux et pauvre et le palais semble toujours attendre le roi, non ? Si, si, elle détourne la tête pour échapper à l’odeur de fromage. Ses yeux remontent les pentes abruptes du Wiggis. La Linth murmure derrière les aulnes. Une lune blême est accrochée au-dessus de Glaris, le chef-lieu avant lequel la vallée se resserre une nouvelle fois. Une localité qui prend de l’importance, constate le cocher quand ils passent devant les premières maisons, la filature de coton a pris de l’extension ; du haut de la colline, il avait récemment compté quatorze usines, elles poussaient comme des champignons, ces coûteuses constructions, près du ruisseau, sur l’île. Ils acquièrent le coton à Venise et revendent le fil aux Zurichois, aux Saint-Gallois, aux Appenzellois. Tout récemment, le major Streiff est décédé ; à ce qu’on dit, il laisse une tonne et demie d’or : un vrai filon, son entreprise d’impression des tissus. On dit que c’est avec une couleur bleue qu’il a fait fortune, elle s’appelle Indigo. Il n’avait pas un seul fils, Streiff, tout est revenu à son beaufils, le Juge et Conseiller Johann Tschudi… Des commérages. Qui entrent par une oreille et ressortent par l’autre. Du haut de son siège, elle salue Glaris. Elle est contente de revoir les maisons cossues aux toits de bardeaux chargés de pierres, les commerces, les arcades, les boutiques – voici le perruquier, et là-bas, c’est l’orfèvrerie Freuler, et plus loin encore, un nouveau négoce de boissons de luxe. L’argent coule à flots ici, s’était-elle dit la première fois, en arrivant des milieux pauvres de Sax et Sennwald. La voix du père, un souvenir de la petite enfance : les villes des chercheurs d’or, Anni. Il faudrait tenter sa chance. Quelques-uns ont quitté le Toggenbourg pour la Pennsylvanie. Cette recherche de ce qui brille, son goût du confort, ses fantasmes dorés : le fait d’un être gelé qui rêve d’un poêle bien chaud. Après la mort du père, pour couvrir les dettes, le bailli avait fait saisir ce qui pouvait l’être. C’est toujours elle que la mère envoyait chez le voisin pour emprunter ceci ou cela. Vas-y Anni. Toi, oui. Il fallait alors, sous l’œil sévère du paysan, en bégayant, en rougissant, demander : Pourriez-vous nous prêter le seau ? Le baquet pour la lessive ? La bêche ? Du sel ? L’arrosoir, le plantoir, le râteau, l’échelle ? Subir les faux-fuyants : on en a besoin nous-mêmes, va voir chez l’autre. Ou bien : on fait justement lessive, reviens la semaine prochaine. Et la semaine suivante, ils avaient tout oublié, tout recommençait : C’que tu veux ? Peux pas causer comme il faut ? Le baquet ? Ça va, prends-le, mais il sera revenu avant la nuit, c’est compris ? Seigneur ! des vrais mendiants, ceux-là ! Ils passent près du clocher au cadran solaire doré, approchent de l’Adlerplatz. Est-ce qu’elle prendra un verre de Velteline ? Anna refuse. Il faut qu’elle arrive chez ses amis d’Abläsch avant la nuit.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER