SKYE
Je me tortille pour sortir de la banquette bordeaux en laissant échapper un soupir. Une main posée sur mon ventre gonflé, je grimace. J’ai tellement mangé que respirer devient presque un effort. Je sors quelques billets de ma poche et les pose sur la table avec l’addition. Mes muscles raidis protestent dès que je m’étire. Et dire que je dois encore rentrer…
— Earl, sérieusement, tu comptes tuer tes clients ou quoi ?
Je lui lance un large sourire au moment où il sort de la cuisine pour s’installer derrière le comptoir. Il pose ses grandes mains sur la surface et contemple fièrement son travail. Ce vieux malin adore voir ses clients repartir prêts à exploser. Je revenais d’une intervention pour une jument en train de mettre bas quand les lumières du resto m’ont appelée. Résultat : un repas complet et deux parts de tarte plus tard, je regrette presque mon sandwich sans goût prévu à la base. Là, marcher relève de l’exploit.
— Skye, ne me dis pas que t’as rien mangé depuis ce matin…
Ses doigts tapotent le comptoir pendant qu’il attend. Je réfléchis… et ça le fait lever les yeux au ciel. Honnêtement, je ne me souviens même pas d’avoir pris un petit-déjeuner. Café et adrénaline, voilà mon carburant.
— Mon cousin est vétérinaire. Pareil que toi, il oublie de manger. Alors quand je peux, je m’en occupe, continue-t-il avec satisfaction.
Il me désigne sa joue avec un petit sourire. Je prends appui sur le repose-pied et me hisse pour lui déposer un b****r. Sacré vieux. Marié depuis quarante ans, mais je suis sûre qu’il faisait des ravages plus jeune.
— T’es un ange, Earl.
Je glisse quelques pièces dans le pot à pourboires pour appuyer mes mots, fais un signe à Mandy, puis je sors.
L’air frais me frappe immédiatement.
La nuit est déjà bien installée et les rues sont presque vides. Je me retourne vers le restaurant blanc. À l’intérieur, Earl s’active encore… et je comprends qu’il a sûrement gardé ouvert pour moi. L’ambiance est étrangement calme. Sans moi, il aurait déjà renvoyé Mandy chez elle.
Je baisse les yeux sur mon jean couvert de taches et mes bottines fatiguées.
J’espère sincèrement que c’est de la boue.
Dans mon boulot… mieux vaut ne pas vérifier.
— Lait, pain, céréales…
Je pousse la porte de l’épicerie à côté du resto en me rappelant pourquoi je suis passée par ici. Mon frigo est vide. Si je veux tenir la semaine sans refaire les courses, je dois me dépêcher.
Quelques minutes plus tard, les bras chargés, je me dirige vers la caisse. Le gamin derrière le comptoir scanne mes articles sans lever les yeux de son téléphone. Impressionnant… mais surtout agaçant.
— Merci ! lancé-je avec un enthousiasme exagéré.
Aucune réaction. Il ne m’a même pas calculée.
Je sors en poussant la porte avec la hanche, les bras pleins.
Après quelques acrobaties, j’arrive à ouvrir ma voiture sans tout faire tomber. Je balance les courses à l’arrière, le siège passager étant déjà envahi de bricoles. Le lait bascule et écrase le pain.
Je fixe la scène une seconde.
Tant pis.
Je monte et démarre.
Dans le rétroviseur, j’aperçois une mèche de paille coincée dans mon chignon en bataille. Super. Je fais l’impasse sur mes cernes. Franchement, j’ai une tête à faire fuir.
Un éclat attire mon regard.
Plus loin, une voiture est garée sous les arbres. Isolée. Une petite lueur orange apparaît dans l’obscurité… quelqu’un allume une cigarette. La braise rouge s’intensifie quand il tire dessus.
Et il me regarde.
Je détourne les yeux, replace mes courses comme je peux et démarre en marche arrière. Le vieux Land Rover de mon frère grince pendant que je quitte le parking.
Si je me couche dans trente minutes… je dormirai combien ?
Pas assez.
Je bâille à m’en décrocher la mâchoire. Je suis épuisée. L’idée de prendre une douche me paraît insurmontable. Mais bon… je dois sentir franchement mauvais. Un bain serait parfait, sauf que… m’endormir dedans seule ? Mauvaise idée.
Vivre seule a ses limites.
Je secoue la tête, monte le son de la radio et baisse la vitre. L’air frais me fouette le visage pendant que je chante à tue-tête une chanson bien trop jeune pour moi. Je cligne des yeux pour rester éveillée.
Allez… encore un effort.
Quand j’arrive enfin dans mon allée, un soulagement m’envahit.
Les champs autour de moi ondulent sous le vent. La lune éclaire tout d’une lueur presque irréelle. L’air semble chargé, comme avant un orage. Je respire profondément.
C’est pour ça que j’ai choisi cet endroit.
Pas question de rester enfermée dans une clinique en ville à soigner des lapins toute la journée. Je voulais ça. L’espace. La liberté. Et rester proche de mes parents.
La voiture cahote sur le chemin défoncé. Il faudra vraiment que je le refasse… un jour.
Engager quelqu’un, ce serait déjà bien. Avant que je me casse une jambe. Le cabinet tourne bien depuis un an, mais je suis débordée. J’ai voulu trop en faire.
Il n’y a que vingt-quatre heures dans une journée.
Et ça m’agace de l’admettre… mais j’ai besoin d’aide.
Je pense déjà à publier une annonce quand un mouvement attire mon attention dans le rétroviseur.
Une voiture.
À l’entrée de mon allée.
Phares éteints.
Mon cœur accélère. Sans la lune, je ne l’aurais même pas vue. Je ralentis, les yeux rivés dessus, espérant qu’elle fasse demi-tour.
Mais non.
Elle avance.
Vers moi.
— m***e…
Elle s’engage dans l’allée, toujours sans lumière.
Si c’était une urgence, on m’aurait appelée. Et sûrement pas de cette façon.
Mon frère Chase nous a toujours appris à rester vigilantes. À écouter notre instinct. À fuir si quelque chose semble louche.
Et là…
Tout en moi hurle danger.
Le problème ?
Impossible de faire demi-tour.
La voiture est entre moi et la sortie.
Je suis coincée.