II – Pavel kozki

884 Mots
II PAVEL KOZKI Trois mois plus tard… 29 août - Rue des Orfèvres à Vannes.« L’été tirait à sa fin, comme on tire sur une bobine de laine en espérant ne jamais trouver le bout. » Dans les vitrines des magasins du vieux Vannes, les cartables s’exposaient. La rentrée des classes s’annonçait. Une mère s’arrêta, s’agenouilla et refit les lacets des tennis de sa petite fille, en bas de la rue des Orfèvres. Juste au-dessus d’elles, dans un appartement d’une maison à colombages, un homme d’une trentaine d’années, à la barbe de trois jours et aux traits tirés, ouvrit la fenêtre en grand. Une brise chaude pénétra dans la salle à manger, réveillant la poussière déposée sur le mobilier. Les odeurs de cuir et cirage se firent moins prenantes. Pavel respira fort, cela sentait aussi la sueur de son père, sensation improbable puisque ce dernier était décédé depuis treize ans. Près de la cheminée, il trouva des vieux journaux et alluma un feu. Une fumée noirâtre refoula par le foyer. Il toussa, tout en se laissant choir sur le fauteuil à bascule. À bout, exténué, il ferma les yeux et l’emplit une réflexion de Friedrich Nietzsche : « C’est généralement longtemps seulement après sa mort que nous trouvons incompréhensible l’absence d’un homme…» Pavel se balança d’avant en arrière, chaque mouvement lui tordit le corps et l’âme. D’un geste brusque, il stoppa le balancement, puis se releva. Hésitant, il pénétra dans la chambre de son père, le sanctuaire. En se dirigeant vers la garde-robe, il eut l’étrange sentiment de s’apprêter à v****r un lieu sacré. Il entrebâilla néanmoins le battant du meuble et découvrit ce qu’il cherchait, l’habit de lumière. « Le temps se retint au fil de coton. » Pavel Kozki lissa le gilet de queue-de-pie de son père. Suspendu sur un cintre, il attendait le retour impossible de son propriétaire. Les souvenirs enfermés au cœur de cette caresse, lui firent monter une vilaine boule dans la gorge. Il se souvint de l’unique fois où il avait vu son père revêtir ce vêtement de cérémonie, de cette mémorable soirée du 12 novembre 1989 où il l’avait emmené au théâtre Saint-Georges. Sur le trottoir de la rue La Bruyère, son géniteur s’était tourné vers lui et lui avait dit fièrement, une lueur espiègle dans le regard : « Fils, allons fêter dignement la chute du Mur de Berlin. Vois, n’ai-je pas l’air d’un authentique capitaliste ? » Pavel avait acquiescé, souhaitant plus que tout partager le moment magique, sans toutefois réellement comprendre la signification profonde de la chute de ce Mur. Il avait seulement deviné que c’était suffisamment énorme pour qu’ils soient venus ensemble jusqu’à Paris, que son père, simple cordonnier, se soit habillé comme un roi et lui tel un prince avec une veste grise achetée pour l’occasion. Puis la féerie s’était poursuivie. Rouge de la moquette de l’escalier et lumières tamisées, les adultes en tenue de soirée chuchotaient puis, soudainement, s’étaient tus, le rideau s’était levé. Ému, Pavel étouffait de bonheur. Quand le spectacle avait pris fin, il avait applaudi à en rompre ses doigts d’enfant, à chauffer ses paumes prêtes à s’embraser. Si ce jour lui avait paru le plus beau de sa vie, il avait souffert de savoir ne jamais pouvoir en parler à sa mère. Ainsi Paris, c’était cela… les femmes en robe longue et les hommes en jaquette de velours noir. Sa mère les voyait-elle de là-haut ? Impossible, elle était restée à Prague, dans le caveau de famille. Ne plus se rappeler son visage, l’avait fait sangloter. Il s’en était voulu instantanément, s’imaginant trop grand pour pleurnicher. Il avait reniflé et toussoté pour simuler un subit rhume. Son père lui avait pris la main et l’avait serrée très fort. Pavel était demeuré silencieux, parler lui paraissait inutile, son papa comprenait tout. Pavel referma la porte de son passé, abandonnant le costume de fête. Il entra dans la salle à manger et pleura, longtemps. Enfin à l’âge adulte, il comprenait que sa force résidait en l’acceptation des pleurs sans crainte de déshonneur. Seulement, lorsque son corps fut vidé du trop-plein de larmes, il se décida à agir. Trop de murs, physiques ou virtuels, restaient encore à abattre. Après celui de la honte, érigé par le régime communiste d’Allemagne de l’Est, demeurait cette épouvantable censure qui séparait certains peuples du reste de la planète. Pavel, journaliste, sentit une rage monter en lui. S’il balançait au monde ce qu’il savait, qui le croirait ? Frénétiquement, il saisit à deux mains la pile de dossiers et la jeta dans le feu. Des étincelles jaillirent du foyer, des gouttes perlèrent sur son front. Tout, il devait tout brûler et vite. Il se planta devant son écran d’ordinateur. Ses doigts coururent sur le clavier. Il lui fallait effacer l’intégralité des fichiers. De sa théorie du T ne resterait plus qu’une seule trace, sur une clé USB. La concierge la posterait à l’adresse indiquée. Quinze minutes plus tard, Pavel attrapa son sac de voyage, l’ouvrit et y glissa son passeport à côté de son billet d’avion pour Chennai, en Inde du Sud. Il hésita, repoussa du pied son bagage sous la table. Dans sa main droite, il tenait son téléphone portable. Il lui fallait absolument convaincre Garance de se mettre à l’abri avec leur fils. « Au fil du présent, “l’araignée” guettait sa proie. » De l’autre côté de la rue piétonne, le sniper posté à la fenêtre d’une mansarde frôla de ses doigts gantés son porte-bonheur, une queue de scorpion emprisonnée à jamais dans la résine. Rassuré de le sentir sur son torse, il retint sa respiration. Dans son viseur, il captura le regard bleu de sa cible. Le tueur pensa pareillement à Nietzsche : « Le remords est, comme la morsure d’un chien contre la pierre, une bêtise. »
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