III – Moi, nicolas saint guer

1750 Mots
III MOI, NICOLAS SAINT GUER Trois mois et demi après… 16 décembre - France - Siège de la fondation Land-croft.« Pavel, mon ami, si je ne t’avais rien dit, tu serais encore vivant… Ils t’ont assassiné et mon tour viendra bientôt. » Sur ma paillasse, je pleurais ta mort en silence. Soudain, je les entendis, ils venaient me chercher. Effroyablement cadencés, leurs pas résonnèrent dans le corridor, un peu, beaucoup, tant, que je me levais, plaquant littéralement mon corps contre la paroi de ma cellule, enfonçant mes mains dans les poches de ma veste crasseuse. Mes ongles meurtris grattèrent nerveusement le sang séché qui entachait la doublure. La torture avait usé ma chair et recouvert mon passé. Hier encore, j’avais trente ans et étais chargé de recherches au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. Hier encore… Près de trois mois qu’ils me retenaient prisonnier. Ils arrivaient et j’étais terrifié. Leurs talons frappèrent le sol, la clé cliqueta dans la serrure, mes épaules et mes reins firent bloc avec les pierres. Massive, une ombre apparut. D’un geste sec, l’homme en treillis m’ordonna de le suivre. Impassible, un second militaire attendait à l’entrée. En sortant, une boule enserra ma trachée. Asphyxié, j’obtempérais néanmoins. L’un devant, l’autre derrière, mes gardiens rythmèrent ma progression. Emprunter l’étroit vestibule, monter par l’escalier en colimaçon, atteindre le hall… Ainsi, chaque jour, ils me menaient du sous-sol au premier étage, sans un mot. Imperceptiblement, je jetais un œil sur le miroir mural, pour capter la vision furtive de ma déchéance. Mes traits reflétaient un peu plus qu’hier les sévices infligés le matin précédent. Ma mine cadavérique, je la combattais, en redressant le torse avec une étrange fierté. La brutalité, je devrais à nouveau la subir et je m’y préparais en serrant les dents avec force. Je gravissais les marches de marbre à pas lents, obsédé par les cotons-tiges, le pire des supplices, le vice poussé dans ses derniers retranchements, issu du fond de l’âme de mon tortionnaire. Ils m’escortèrent jusqu’à la pièce à la tenture parme et le rituel se mit en place, implacable. Debout au centre du lieu, je me tenais bras retenus dans le dos. Six, dix, combien de secondes, de minutes, d’heures devrais-je rester là immobile, avant qu’il n’apparaisse ? Si la fatigue me faisait plisser les paupières, alors, pour que je maintienne mes yeux grands ouverts, un garde me collait sous le sourcil un coton-tige. Nullement un bâtonnet quelconque, mais de celui qui allie l’ignominie à la douceur de la boule de coton car il ne blesse pas vraiment les chairs. L’objet s’enrobe de subtilité à chaque extrémité. Si l’une des tiges tombait, immédiatement je recevais une décharge électrique entre les omoplates. J’écarquillais les yeux, tentant d’accrocher mon regard aux moulures du plafond et mes cils aux courbures du plâtre. Telle une arbalète, ma nuque se tendait. Au moment critique, je déroulais mes cervicales pour fixer la haute fenêtre. Mes pupilles dilatées absorbaient la lumière puis fuyaient les rayons de crainte de faillir. Ne pas cligner, inspirer, expirer, oublier et chercher sur le sol une forme familière. Au détour d’une dalle de marbre, je retrouvais le profil du loup, je détaillais son museau effilé, mon imagination donnait vie au carnassier. Je résistai pour la première fois et n’eus pas à subir le châtiment. Cette victoire, j’eus à peine le loisir de la savourer. La porte claqua, coordonné parfait avec le claquement de ses bottes. Le colonel entra et me fit face. Impeccable droiture, ligne parfaite de l’uniforme qui donnait à la verticalité une dignité sans faille. C’était la neuvième fois que je le voyais et il m’impressionnait toujours autant. Lèvres pincées, il marchait par à-coups, tournant autour du supplicié que j’étais. D’un mouvement de sa paume sur mon épaule, il me fit pivoter d’un quart de tour, modifiant mon champ de vision. Sur le mur, un imposant drapé de velours carmin encadrait une reproduction de la façade du domaine et de la haute tour, mon lieu de détention. Je fixais mon interlocuteur et il m’interrogeait. Toujours les mêmes questions, nom, adresse, date de naissance, nationalité. Mes réponses sans faille coulaient. Nicolas Saint Guer, domicilié Rue de La Rochefoucaut Paris 9e, né le 10 août 1979 à Vannes. Puis revenait immuablement la question sur mon grade. Trois mois que celle-ci me piégeait la parole. Le colonel me rappelait invariablement mon appartenance à une organisation clandestine qu’il nommait STW. Ces trois lettres revêtaient une signification tout autre pour moi. — Quand ont-ils pris contact avec vous ? — Jamais. Alors il objectait : — Pourtant, vous connaissiez fort bien Pavel Kozki. Vous l’avez vu pour la dernière fois à Bruxelles, le 23 août dernier. — Pavel, oui, mais ce STW pas du tout. — Pas plus que la théorie du T… Je niais pour la neuvième fois. Il s’emportait. — Où… est… le… coffre ? Je mordais la pointe de ma langue, m’obligeant à me taire. — Où… se trouve le manuscrit ? Il dressait son index et son majeur joints, les pointant sur ma tempe. Dans un rire strident, il lançait un « Bang ». Ce 16 décembre fut celui de notre dernière rencontre en ces lieux. Je ne le revis que bien plus tard. Dans la nuit du 16 au 17 décembre, ils me réveillèrent en écrasant mon visage sous une lourde pelisse sentant la moisissure. Je me levai et la revêtis. J’avais appris à ne rien demander. À l’aube, la cour pavée m’apparut grandie et le perron bien plus large que ce que j’en avais pu entrevoir le jour de mon arrivée. C’est par le plus grand des hasards que je sus où je me trouvais. Sur un paillasson repoussé près d’une énorme jarre, je lus « Fondation Landcroft ». Je montai à l’arrière d’une berline noire aux vitres teintées. Deux individus m’entourèrent. Dès lors, la nuit m’envahit sous la cagoule imposée. Le trajet fut long, du véhicule jusqu’au tarmac, puis d’un hélicoptère à un camion bâché. Claques répétées de la bâche qui battait au vent. Ces sons et l’obscurité meublaient mon espace. Bringuebalé, assis sur un banc, mes coudes heurtèrent le fer. Une poigne me retint avec fermeté. Ainsi, ils m’évacuaient vers un ailleurs. Dans les ténèbres, je respirais à m’en étouffer. L’odeur de cigarette, de mégot mal éteint et de cendrier plein emplit mes narines. Allaient-ils m’exécuter ? Un peloton dans un bois et moi devant un mur décrépit, yeux bandés, était-ce cela qui m’attendait au bout de la route ? Sous mon bâillon, je hurlai : « La condamnation vient après le jugement ! » Nul juge, aucun tribunal, leurs décisions ne s’encombraient pas de ce genre de détail, elles se voulaient sans faille, j’étais coupable. De ma gorge sèche, une plainte rauque remonta : « Dites-moi de quel crime on m’accuse ? » Je serrai les poings, mon incompréhension se mua soudainement en folie meurtrière. Oui, dans ce camion, si j’avais possédé un poignard, je m’en serais servi. J’aurais planté la lame dans le ventre de l’inconnu qui se tenait à mes côtés. Je me serais délecté de son agonie, essuyant son sang sur mon pantalon poisseux. Ils avaient réussi à faire sortir de mes tripes une haine insoupçonnée, une violence rentrée qui ne demandait qu’à s’expulser. Si mon innocence leur importait peu, ils avaient fait de moi une bête avide de vengeance. Je ravalai ma hargne en me posant l’unique question qui méritait réflexion : comment n’avais-je pas craqué et livré la localisation du coffre ? La réponse me cingla en pleine face : on ne pouvait conduire un interrogatoire avec un mort. Encaisser et surtout ne rien leur révéler, cette attitude, adoptée dès le début de ma détention, était la seule possible. Très vite, j’avais analysé que mon refus d’obtempérer me vaudrait la vie sauve ou tout du moins un sursis. Cette conclusion se voulait évidente. Ils avaient mis un tel acharnement pour tenter de me faire avouer, déployé un tel arsenal de supplices, aussi bien physiques que psychologiques, que je ne pouvais que croire détenir un secret d’État. Le divulguer entraînerait ma perte. Tout cela avait si peu de sens, était carrément kafkaïen et pourtant… ils s’avéraient capables de tout et surtout d’assassiner sans aucune pitié, preuve en était, le meurtre de Pavel… Lorsque les pneus crissèrent sur le gravier, je suffoquais. Brutalement poussé à l’extérieur, je chutai sur le sol. La rosée, fugace sensation de fraîcheur sur mon cou, me fit frémir. Subitement, je sus réellement qui j’étais, l’extrême opposé de celui qui venait de me jeter à terre. Alors je compris mon incapacité à faire du mal à autrui, même si l’occasion m’en était donnée. Du dedans, une voix m’asséna : « Tu es le bien, eux portent le mal. » Je me relevai, chancelant, échine courbée. Trois mois avaient suffi à me casser du dedans, à me briser du dehors. Mes jambes me semblèrent abominablement lourdes, mes bras, ankylosés, mon âme, prête à recevoir la mort. Une pointe d’acier perça mon dos puis récidiva par saccades. J’avançais avec le canon d’un revolver qui me blessait sciemment, enfoncé profondément pour entrer dans ma chair, ressortant crûment dans l’attente du nouvel assaut. Je trébuchai sur un seuil, une porte grinça. Bois lourd, charnières mal huilées et un surprenant parfum iodé. Le ressac, les vagues frappèrent les rochers avec violence. Cette force mugissante martela mes tempes. L’océan… Cet univers me plongea dans l’horreur, ils allaient me jeter à la mer. Souffrant d’une phobie de l’eau, je priai. Perdu dans mes prières, je me noyais déjà, puis reprenais ma respiration en songeant qu’elle serait l’ultime. À cet instant, j’eus horriblement mal, du fond de mon abdomen remonta avec intensité, une pensée atroce : celle du ne plus jamais revoir Kate. J’allais mourir et elle ne saurait pas que je l’aimais, à en crever. Je n’avais pas su la retenir. Je me sentais minable et lâche. Je souhaitais qu’ils me châtient parce que je n’avais pas su lui dire : « On oublie tout ! », qu’ils m’achèvent pour mon unique crime, ne pas lui avoir hurlé : « Je t’aime ! » J’étais mon seul ennemi, je m’en voulais au point de penser que tout cela, je l’avais bien cherché. N’importe quel homme la voyant pleurer dans cet aéroport aurait craqué et largué tout pour prendre ce vol pour Toronto avec elle. Ils allaient me punir parce que j’avais foutu en l’air sa vie tout autant que la mienne. Pauvre con ! Voilà, j’expiais mes fautes. Soudain, un coup de crosse s’abattit sur ma nuque. Je m’effondrai genoux à terre. J’espérais qu’ils en finissent avec moi au plus vite, je ne me relevai donc pas, les écoutant, analysant leurs voix, comprenant que je me retrouvais au centre de tractations. Passage d’une équipe à une autre, murmures, menottes à mes poignets, ce n’était qu’une halte, nullement une exécution. Je perdis toute notion du temps, implorant Kate de me pardonner tout en me concentrant sur eux, ces voix sans visage, eux qui conversaient probablement en russe. Au loin, une musique me parvint en sourdine, puis se tut. Je ne m’expliquais pas comment j’avais quitté la terre ferme. Un souterrain, une galerie débouchant sur la mer et moi dans une embarcation. Prostré. La chaleur se fit étouffante, le bruit des moteurs, assourdissant. Ballotté, je subissais la houle dans mes reins. Lorsqu’ils me retirèrent ma cagoule, ce fut pour que je puisse m’agripper à l’échelle de coupée positionnée sur la coque du cargo. Mes mains tremblaient, mes jambes flageolaient, car, au moindre faux pas, je me serais retrouvé tout en bas, écrasé, broyé. C’est ainsi qu’au petit matin du 17 décembre, j’embarquai sur “Le Corlay”.
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