IV
KATE SKYGALL
17 décembre - Toronto.Excessivement belle et d’une effarante grâce, il la regardait s’avancer vers le groupe d’étudiants. Dans un mois, Kate fêterait ses trente et un ans. Elle vivait seule dans son studio à l’écart du campus de Saint-Georges. Près de trois jours qu’il l’observait. Elle le fascinait littéralement. Sa haute taille, la noirceur de ses cheveux retenus en chignon par une pince en forme d’étoile de mer, la finesse de ses traits, la couleur mate de son visage d’ange et surtout ses iris aigue-marine, tout en elle l’attirait. Jamais lasse et pourtant, elle dormait si peu ! Double vie. Un job de serveuse au fast-food, le soir, et la préparation de ses examens, le jour. Même pas les yeux rouges, seules ses lèvres se teintaient d’un franc vermillon. De dos, il l’aurait prise pour une lycéenne qui avait grandi trop vite, avec son anorak gris et son jean usé. Sur son sac kaki porté en bandoulière, elle avait cousu un écusson à l’effigie d’un castor, mascotte de l’université de Toronto. Inimaginable de croire qu’elle fréquentait les morgues quelques mois auparavant, elle paraissait si jeune, si innocente ! Kate lâcha la b***e pour s’engager dans Queen’s park, à grandes enjambées. Elle marchait vite, toujours, pour courir après le temps. Devant l’arrêt de bus, elle s’immobilisa, plantant les pointes de ses bottes de fourrure dans la neige. En équilibre, elle se balança d’avant en arrière, tout en tapotant sur le cadran de sa montre. Il songea que la jeune femme reprenait son service à dix-huit heures et aurait à peine le loisir de nourrir son chat, puis d’avaler une tasse de café avant de se changer. Ce soir serait différent, c’était sa soirée à lui, son entrée en scène. Pour la devancer, il roula exagérément vite, cela le grisa.
Kate ouvrit la porte de son appartement, posa son sac sur le bar tout en appelant White. Son chat n’apparut pas. Habituellement, avant même qu’elle n’ait passé le seuil, il se collait à sa cheville. Elle tendit l’oreille, inquiète. Une anxiété qui l’avait quittée depuis plus de six mois, remonta violemment de son ventre. Son cerveau analysa l’instant, le jugeant troublant. Concentrée sur les bruits, le silence la glaça, elle tressaillit en entrant dans la cuisine. White gisait sur le carrelage, raide, insolite, effrayant. Elle s’agenouilla et le coup vint de derrière. Plaquée au sol, la face étouffée dans le mou du poil de son animal, son cri se perdit dans la fourrure blanche. Elle sut, le masculin, la carrure d’un homme, les mains gantées et puissantes. Le corps du molosse comprimait le sien, rivant ses forces dans la froidure du carrelage. Il lui releva la nuque en tirant sur ses cheveux, douleur, puis étreinte d’un coton imbibé de chloroforme. Il chuchota en lui mordillant le lobe de l’oreille :
— Kate, tout ira bien, tout va bien se passer…
Son prénom, il venait de l’appeler Kate. Elle sombra, terrorisée.
Son agresseur se releva, poings serrés. Il s’en voulait atrocement, non pas de ce qu’il venait de faire subir à la jeune femme, mais d’avoir trucidé l’animal.
Foutue idée ! Un coup de rangers dans le ventre et il avait valdingué sur le mur, fracassé comme une chiffe molle, la rate explosée. Trop tard, cet accès de rage, il se devait de l’éliminer du lieu. Cet incident ferait tache et vilainement. On lui avait commandé de ne pas brutaliser Kate Skygall, d’agir en douceur et de laisser place nette. Oui, mais ses commanditaires n’avaient pas prévu le cerbère du domicile de la demoiselle. Les griffures sur sa joue l’avaient mis hors de lui. En quelques secondes, le félin avait bondi sur la table pour ensuite l’attaquer au visage. Maintenant, l’homme serrait les dents devant le fait accompli. Kate inerte, le nez dans la fourrure, et lui qui se devait de faire disparaître la boule de poil. Il envisagea la poubelle, mais se ravisa en optant pour la découpe en quartiers suivie d’une immersion dans l’acide. Il allait dépecer le cadavre tel un lapin. Il garderait uniquement la queue en trophée.
Dans sa chambre, à Scarborough, il collectionnait les appendices séchés. Piquetées sur des fils d’acier, différentes queues s’alignaient, la fine d’un rat, la panachée d’un écureuil, la tordue d’un porcelet. Il possédait déjà celle d’un chat de gouttière, l’angora lui plut. Il devrait la traiter pour en faire sortir à jamais l’odeur de pourriture. La lame entre les doigts, il mutila d’un coup sec la bête, puis enveloppa son trophée dans son mouchoir à carreaux.