V
MON SECRET
17 décembre - Cargo Le Corlay, au large des côtes françaises.Non, ils ne m’avaient pas tiré une balle en pleine tête, pas encore… Alors, hébété, vidé, épuisé de cette vie qui ne me quittait pas, je scrutais les moindres détails de la cabine exiguë, confortable, irréelle. Si je ne comprenais pas ce que je faisais sur ce navire, je pris néanmoins ce qui m’était offert comme un singulier bonheur, une sorte de bouffée de cigarette pour le condamné à mort. Mes muscles se relâchèrent puis se crispèrent pour se mettre en action. Je me dirigeai vers le cabinet de toilette. Je tenais à me voir dans une glace pour me persuader que j’existais toujours. Trop de mois sans savoir ce que j’étais devenu, à peine une vision quotidienne et pitoyable dans le miroir du hall de mon précédent lieu de détention. Je redoutais d’affronter mon reflet, d’y lire ma décrépitude.
Accroché au lavabo, je levai les yeux. Au-delà de mes cernes, ce fut cette ride profonde au-dessus de mes sourcils qui me fit reculer. Depuis quand, cette inconnue creusait-elle son sillon ? Je la sus indélébile : mon père portait une marque similaire lui barrant le front. Cette réalité me fit grimacer, non pas que je n’acceptais pas de vieillir mais parce que cette ressemblance me dégoûtait. Je devais agir pour ne plus songer à lui. Frotter mes ongles avec le savon, retirer la crasse, reprendre visage humain, je souhaitais expulser la bête puante qui avait élu domicile en moi. Je me découvrais un autre, avec cette barbe abondante et ses fils gris qui s’immisçaient çà et là. Sans rasoir, je ne pouvais que la laisser manger mes joues creuses, les emplir. Propre, je m’allongeai sur la bannette, fixant le hublot. Un grillage forçait ma personne à éloigner toute velléité de fuite. D’un regard circulaire, je balayai le haut et le bas. Rien n’avait de sens et surtout pas ce lieu. À quel jeu jouaient-ils avec moi ? Après la torture, ils cherchaient à gagner ma confiance, Et si je me suicidais ? Ils avaient dû l’envisager. Moi-même, j’y avais songé… un peu, au début, lorsque la douleur se faisait insoutenable. Comment peut-on penser au suicide, un peu ? Pas de retour en arrière, on passe à l’acte ou on l’écarte pour se battre. Repousser cette idée en occupant son esprit avec n’importe quoi, avec quelque chose qui prend bien la tête, emplit chaque case. Alors je me mis à dénombrer. Je comptai mes jours de détention, le nombre de personnes qu’il avait fallu pour m’amener jusque-là, si énorme, un commando, probablement le bras armé des Bilderberger. Moi qui me prenais pour un obscur chercheur, il y avait à peine trois mois, un « dépoussiéreur de fossiles », comme se plaisait à dire mon père, et bien rien que pour moi, toute une armée s’était mise en branle ! Quatre-vingt-treize jours, douze hommes au moins, deux dents cassées, trois ongles en moins… Leur intrusion fit taire mes réflexions.
Surgirent deux individus, encore, comme si les gardiens ne pouvaient supporter l’unique, ils se déplaçaient par paire. Ils se ressemblaient en tout point. Si l’on m’avait demandé d’en faire des portraits-robots, je m’en serais senti incapable. Véritables ectoplasmes, sans signe distinctif, transpirant le vide, perdus dans une musculature de taureau, voilà ce que j’aurais ânonné, avant d’ajouter : mâchoires carrées, yeux inexpressifs, rasés de près, béret couvrant un crâne tondu. Leurs sourcils sombres laissaient supposer qu’ils étaient bruns et probablement issus de la même mère, la haute autorité qui m’emprisonnait là. Ils cultivaient l’impassibilité en me conduisant dans un dédale de coursives jusqu’au pont inférieur. Ils me collaient de près, l’un devant, l’autre derrière, d’un pas parfaitement régulier qui frappait le sol. Sur le seuil de la salle de projection, ils claquèrent des talons, signifiant l’arrêt, je me devais de poursuivre sans eux, leur mission prenant fin.
Alors, je pénétrai dans la pièce faiblement éclairée et restai debout, immobile, seul face à l’écran. Pétrifié, je m’attendais à devoir surmonter une nouvelle épreuve. Soudain, une image de piètre qualité apparut. Instantanément, je reconnus les médaillons de la tapisserie du petit salon de l’hôtel Paneuropa et en fus stupéfait. Je revivais ! Je me vis et m’entendis, le 23 août dernier, conversant avec Pavel. J’eus un haut-le-cœur, bien aigre qui fit remonter la bile au bord de mes lèvres. Depuis combien de temps m’espionnaient-ils de la sorte ? L’air grave de Pavel fit imploser la pellicule, il m’assénait :
— Nicolas, j’ai poursuivi au-delà… Tu es en danger. La lecture de ton rapport et l’étude des roches volcaniques m’ont amené à bâtir une théorie, celle du T, véritable poudrière… Tu dois détruire toutes les traces de tes recherches !
— Ainsi, j’ai mis le doigt sur quelque chose qui me dépasse…
— As-tu parlé de cela à quelqu’un d’autre ?
— Pas directement, j’ai transmis à…
— Non, je ne veux pas le savoir ! Sortons d’ici.
L’écran s’assombrit, une voix hurla dans un micro :
— Ramenez-le dans ses quartiers !
Ils étaient au courant, évidemment, évidemment… Et moi qui croyais Pavel parano… Lui se savait déjà épié. Sur le qui-vive, il m’avait intimé de poursuivre notre conversation à l’extérieur de l’hôtel. Supposait-il que des micros et caméras truffaient la pièce ? Je n’ai rien décrypté ce jour-là, je m’en veux de l’avoir écouté sans bien analyser la gravité de la situation. Il m’a alerté et tenu à l’écart pour me protéger en ne m’avouant pas ce que contenait réellement sa théorie du T. Ses investigations lui avaient valu la mort. Saleté de fin sans lendemain, saloperie qui me fit monter une grosseur dans le larynx, énorme, étouffante, que je ne pouvais et ne voulais réprimer. Le film visionné heurta à nouveau mon esprit. Les flashes me firent suffoquer, oppressé de ne plus jamais le revoir… Savoir qu’il ne sourirait plus, ne rirait plus me donna à nouveau la nausée. Je me sentais coupable à en crever.
Noué du dedans, affublé de mes deux cerbères, je regagnai ma cabine.
Allongé sur la couchette, je fixais le plafonnier, obsédé par les images, le visage de Pavel, mon ami, mon frère. Que n’aurais-je donné pour revenir en arrière ?
Je songeais au point de départ de toute cette histoire, une banale étiquette sur un coffre en bois. Deux ans et neuf mois déjà… À cette époque, j’étais tout simplement heureux parce que libre. La privation fait prendre conscience de choses que l’on vit sans même se rendre compte de leur ineffable préciosité.
Je venais d’arriver à Paris, pour prendre mon poste au département Préhistoire du Muséum National d’Histoire Naturelle. Mon cadre professionnel me fascinait. Le bâtiment symbolisait la fin du XIXe et le début d’une ère nouvelle avec le XXe siècle, architecture minérale mais aussi métallique, un côté Tour Eiffel indémodable. Inauguré en 1898, ce fleuron de la fameuse Exposition Universelle de Paris de 1900 ne cessait de me subjuguer. Mes deux premières semaines d’entrée en fonction, je me conformais à un étrange rituel avant de rejoindre mon bureau, un ersatz de laboratoire, situé au rez-de-chaussée. Profitant que les portes ne soient pas encore ouvertes aux visiteurs, j’enfilais une redingote invisible, me prenant pour George Pouchet, professeur d’anatomie comparée, digne initiateur du concept de cet édifice. Je mimais des saluts, me pliant aux acclamations de la foule, un curieux fantôme en haut-de-forme me chuchotait : « Ainsi, c’est vous, Monsieur, qui donnâtes vie à ce merveilleux projet, à ce fabuleux musée ? » Je lui répondais d’un murmure : « Conserver et offrir au grand public les collections provenant de missions de voyageurs naturalistes, telle fut ma volonté. » Je jouais une grotesque pièce de théâtre, à l’insu de mes collègues. Je me précipitais à l’entrée de la galerie de paléontologie, je reprenais mon souffle et arpentais les quatre-vingts mètres de long avec une lenteur jouissive, profitant que la lumière du jour perce par les grandes baies vitrées latérales, espérant que les rayons de soleil viendraient lécher l’effrayante dentition du Sarcosuchus imperator, puis sauter sur le dos du Glyptodon asper. Jamais nul rai n’atteignait la vitrine du fond, celle des moulages des ossements de Lucy, la célèbre Australopithecus afarensis. Je me complaisais à constater que la nature se contrefichait de cette notoriété en ne lui procurant aucune lumière naturelle. D’ailleurs, cette célébrité m’agaçait par sa petitesse et sa fausseté. À la pause-déjeuner, je rêvais de gloire et mangeais un sandwich tout seul, assis sur un banc du Jardin des Plantes. Je me morfondais, séjournant dans et avec l’ennui. Souvent, Pavel se moquait de moi en me traitant d’ours mal léché. Hormis lui, mon alter ego opposé, je n’ai jamais su me faire d’amis. Vraisemblablement que lui seul partageait mes faiblesses. Solitaire, je m’écarte volontiers de la compagnie des autres. À cette époque, je me cherchais une passion pour m’y raccrocher ferme, je venais de rompre avec Bérénice… Pas plus doué en amour qu’en amitié, j’avais cru qu’avec ce nouveau poste à Paris, ma vie prendrait un tournant. Je comprenais qu’une fois encore, je fonçais droit dans le mur. Ainsi, le troisième week-end, je me décidai à rentrer chez moi à Vannes et ce, dès le vendredi soir. Je voulais retomber en enfance, embrasser ma mère. Je haïssais ce cancer qui jouait à la roulette russe avec elle. Je souhaitais qu’elle me fasse des tartines grillées au petit-déjeuner et me rassure par son énorme mensonge habituel : « Je vais bien, mon crabe s’est endormi pour toujours. » À l’approche de la trentaine, les doutes s’installaient. Mon passé ne valait pas le détour, mon avenir et celui de mes proches s’assombrissaient. J’étais au plus mal. Le samedi matin, après avoir avalé un petit-déjeuner au goût de miel et serré tout contre moi ma mère, mon destin bascula. Je ne m’y attendais pas, enfin pas de cette façon-là.
C’est à deux pas de la cathédrale Saint-Pierre que me fut présenté le coffre “quarante-quatre”.
La pluie troubla ma matinée de printemps et me fit pousser la porte de la cathédrale. Je ne venais pas là pour prier mais pour me ressourcer, tant de fois je m’y étais réfugié que je m’y sentais chez moi. Le lieu dégageait une force spirituelle qui, depuis ma plus tendre enfance, calmait mes angoisses. C’est là que l’on m’avait baptisé. Je contemplais pour la centième fois une impressionnante peinture du XVIIe siècle où l’on voyait saint Vincent Ferrier s’adressant à un paralytique. À chaque visite, je découvrais un détail qui attirait mon œil, ainsi je m’attardais sur un reflet qui semblait faire chatoyer la robe de la duchesse de Bretagne. Concentré, je ne le vis pas entrer, j’entendis seulement sa canne, prolongement de son corps tordu. Le vieil homme s’approcha et me chuchota : « Croyez-vous aux miracles ? » Je sursautai. Nous nous sommes assis et avons échangé à voix basse, notamment sur le reliquaire qui renfermait le crâne du saint, placé dans la chapelle. Les ossements m’interpellant toujours, je lui confiai exercer au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. Je crois même m’être gargarisé de ma nouvelle fonction, bien sûr en omettant de lui dire que je m’y ennuyais ferme. Je ne lui ai pas demandé son nom, il n’a pas voulu connaître le mien, il m’a simplement proposé une visite guidée de sa collection personnelle de minéraux dans sa maison à deux pas de là, Rue des Chanoines. Mes compétences étaient plus pointues en matière de fossiles, il insista néanmoins pour que je l’accompagne. Cette invitation changea le cours de ma vie.
Dans son salon, aux allures de galerie de minéralogie, il faisait sombre. Le jour peinait à percer, refoulé par d’épais doubles-rideaux suspendus de part et d’autre de la haute fenêtre. Je forçai ma vue et fus surpris de la qualité des cristaux exposés en toute simplicité dans des vitrines verticales. Je crois m’être attardé plus que de raison sur l’une d’elles, me pliant, levant le nez, me scotchant face à une tourmaline rose provenant de Madagascar. La lecture des notes explicatives, manuscrites avec pleins et déliés appliqués, me fit sourire. Le vieil homme m’offrit un thé de Ceylan, puis me proposa de le suivre dans une remise. C’est là que je la vis pour la première fois, cette surprenante étiquette. La plume trempée dans l’encrier, le découvreur d’un autre siècle, père de mon guide, avait formé avec rondeur le double chiffre quatre sur le rectangle de papier au liseré bleu. Il mit la colle sur l’envers puis apposa fermement son œuvre sur le bois. Classifier avec une marque qui lui était propre, refermer le coffre, le sceller… pour un demi-siècle. Cependant, près de trois ans déjà que je soulevais le couvercle du passé pour ouvrir la boîte de Pandore et m’y perdre.
Je me souviens de la pièce en longueur, sentant le bois vermoulu, de mon excitation devant ces rangées de casiers. Les meubles de mercerie s’alignaient, chaque tiroir renfermait un trésor oublié, passant d’un quartz maclé du Japon à une malachite du Sud-ouest africain. Le propriétaire me laissa toute liberté de fouiller. J’étais bien ; depuis longtemps, je ne m’étais senti aussi bien. Je me comportais tel un enfant dans un magasin de jouets, les yeux pétillants, les joues en feu.
Le vieil homme tremblotant se faufila dans le couloir en traînant la jambe droite. Il revint essoufflé pour m’interpeller de sa voix chevrotante :
— Voici le coffre quarante-quatre.
Il le tenait à pleines mains, tant il était lourd, effort extrême. Je pris son offrande avec mille précautions, soupesant le savoir qui s’y trouvait probablement enfermé, puis détaillant l’étiquette énigmatique qui marquait de son sceau le couvercle. À cet instant, je me sentis grand et plus encore lorsque je l’ouvris. Il contenait deux roches volcaniques, un sac de velours rouge et un manuscrit. Sur la reliure de cuir marron se détachait une enluminure or, trois lettres calligraphiées STW.
Je demandais à mon hôte ce que cela signifiait, il me répondit par un « Dieu seul le sait… », puis me stupéfia par cette confidence :
— Dans la cathédrale, vous sembliez fasciné devant la représentation de la guérison. Cet ouvrage a appartenu à saint Vincent Ferrier. Infatigable prêcheur, il a parcouru l’Espagne, l’Italie, la Suisse et même l’Écosse pour porter la parole sainte. Mais c’est ici même à Vannes qu’il mourut en 1419. Giovanni Bellini le représenta sur un tableau, tenant un manuscrit ouvert entre ses mains, une réplique parfaite de celui que vous portez maintenant dans vos paumes. Je n’ai jamais compris comment ce peintre vénitien, l’ayant peint après la mort de saint Vincent, a pu représenter aussi fidèlement la reliure sans l’avoir vue, puisque Ferrier fut enterré avec l’ouvrage…
Ensuite, il chemina pour arriver jusqu’à moi.
— Je vous le remets maintenant pour qu’il livre son secret. Jeune homme, je crois, non… je l’affirme, vous êtes celui qui terminera les travaux entamés par un chercheur aujourd’hui tombé dans l’oubli, mon père. Veuillez-vous asseoir… Par quoi puis-je commencer… Oui, pourquoi “Quarante-quatre”?