VI
L’ÉTOILE DE MER
17 décembre, en soirée - Québec.Kate grelottait. Ses narines sentaient l’odeur de son chat mort, son nez s’enivrait du chloroforme, des vapeurs de gas-oil. Il ne l’avait pas tuée, pas si vite… Non, encore quelques instants de vie… Se rendormir, oublier, ce n’était qu’un cauchemar. Étendue, ses membres pesaient des tonnes et elle ne put les remuer : elles étaient liées. À demi-inconsciente, son bras gauche heurta à plusieurs reprises une plaque de fer. Elle bougeait dans une nuit profonde, transportée contre son gré. Alors elle pensa étrangement qu’elle allait être sacrément en retard au fast-food et soudain qu’elle ne s’y rendrait plus jamais. Fini, Rosina lui hurlant : « Un royal cheese, un coca, une grande frite et que ça saute, l’intello ! » Sa tape sur l’épaule pour qu’elle se presse, s’empresse. Fin d’une nouvelle existence à peine effleurée. Kate s’en voulut de songer à cela. Elle, “l’ex-profileuse”, se devait de s’imprégner de la pénombre du lieu, du mouvement chaotique, des sonorités assourdissantes de moteur et des odeurs âcres de mazout. Elle se força à procéder à l’examen détaillé de sa situation, à se rappeler les mots exacts prononcés par son kidnappeur… Mais voilà, elle se sentait incapable de se concentrer, tout chavirait, partait en vrille, elle venait de passer une frontière et d’entrer dans le pays des victimes. Elle s’était crue intouchable… Pourtant, simplement, humainement, Kate avait peur, son chat était mort. Elle lâcha prise, s’évanouit.
Elle se réveilla en sursaut. Tétanisée, aveugle, attachée sur un fauteuil, mains liées dans le dos, chevilles entravées, elle scruta le fond de l’obscurité. Sa respiration haletante se perdit dans le tissu de la cagoule. Son ventre la tirailla, enflant douloureusement. Sa vessie était prête à imploser. Brusquement, elle se raidit, il était là, si proche qu’elle sentait son souffle court, son haleine. La voix de son agresseur lui chuchota à l’oreille :
— Kate… Kate…
Elle s’agita sur son siège scellé au sol et eut le mal de mer. Son univers tanguait tel un bateau ivre. Une main puissante pressa son épaule puis se retira.
— Kate, mon gracieux flamant rose… calmetoi… As-tu bien dormi ? As-tu rêvé ? Tu verras plus tard, tu me remercieras. Que comptais-tu faire de ce doctorat en climatologie ? Franchement, entrer dans la tête d’un serial killer ne t’excitait pas plus. Je déteste le gâchis, tu vaux beaucoup mieux que toutes les autres.
Par ces quelques phrases, il lui confirmait qu’il ne l’avait pas choisie au hasard et connaissait parfaitement son cursus. Son léger accent trahissait ses origines étrangères, probablement russes. Elle fut prise de panique, écoutant le cliquetis du fermoir en acier qui s’éjectait puis se réenclenchait, encore, par jeu, effrayant.
— J’aime beaucoup, énormément ta pince à cheveux. Une étoile de mer entre mes doigts s’anime.
Il se tenait derrière elle. Il souleva le tissu, à peine. Il écarta quelques mèches et caressa sa nuque d’un frôlement de son pouce.
— Que ta peau est douce !
Elle ne put se retenir, ce contact terrifiant libéra une pression chaude. De son bas-ventre, d’entre ses cuisses, coula la tiédeur de l’effroi. Le liquide mouilla son jean, souilla sa dignité, les gouttes perlèrent sur le parquet ciré.
— La vilaine pisse fumante que je vois là ! Tu me déçois, Kate.
Il lui pinça le bras fortement.
— Réellement décevant, voire écœurant !
Il s’éloigna. Kate frissonnait du dedans. Jamais, elle n’avait craint le froid mais celui-là la glaça parce qu’il la tétanisait de l’intérieur, gelant ses palpitations cardiaques, solidifiant ses muscles tels des stalactites. Au Groënland, elle s’emmitouflait comme les autres de l’équipe, si savamment que sa peau gardait toujours la chaleur de la vie. L’été dernier à 1265 kilomètres du Pôle Nord… Subitement, il revint à la charge.
— Mon gracieux flamant rose à l’urine chaude… Je me suis emporté…
Il lui toucha le poignet.
—…Ta peau est fraîche, je vais te libérer et tu ne tenteras rien, car tu sais ce dont je suis capable.
Elle tressaillit, repensant à White, aux cervicales brisées, gisant sur le carrelage de sa cuisine. Lentement, il défit les liens, libéra ses mains et ses pieds, retira la corde qui lui enserrait le corps, la maintenant sur le siège. Kate retint sa respiration.
— Je vais te quitter et tu vas te mettre sagement au travail, sinon…
Il tourna autour d’elle, restée assise, immobile, terrifiée. Elle ne devait pas se rebeller, uniquement obéir. Elle savait pertinemment qu’il n’était pas question de faillir, de tenter quoi que ce soit à cet instant. Plus tard, peut-être…
Avant de sortir, il lui asséna :
— Tu n’as que le temps d’une courte traversée… Cogite vite et bien !
Tremblante, Kate souleva sa cagoule. Elle découvrit une cabine de navire et en fut totalement consternée. Elle se précipita pour voir par le hublot et discerna un océan houleux. Emprisonnée par un psychopathe en pleine mer, elle eut envie de vomir parce qu’elle analysa qu’il n’y avait rien de pire. Personne ne viendrait à son secours, elle avait peu de chance d’en réchapper. Soudain, saisissant que c’était un bâtiment de fort tonnage avec des membres d’équipage, une lueur d’espoir se fit jour. Comment le déséquilibré avait réussi à l’amener jusque-là ? Il n’avait pas pu agir seul. Qui était-il ?
En proie à de terribles questionnements, Kate fit volte-face et vit son ordinateur posé à même le parquet. En apercevant ses chemises cartonnées, elle se cabra instantanément. Reléguées dans un coin, se trouvaient là toutes ses notes, compilations de ses recherches au Groënland. Elle partit dans un éclat de rire convulsif. Sa séquestration prenait enfin un sens et absolument pas celui auquel elle s’attendait ! Non, ce type n’était pas un killer comme ceux qu’elle avait pratiqués. Inutile qu’elle se remémore si elle l’avait croisé dans une prison de haute sécurité ou sur une scène de crime. Il avait été mandaté pour la kidnapper et la laisser réfléchir dans ce lieu, bien loin de la civilisation. Jamais elle n’aurait pu imaginer que ce ne soit pas son ancienne profession qui l’ait entraînée dans une situation aussi folle. Ridicule, elle devait uniquement accomplir une mission, le traitement de milliers de données chiffrées, sans véritable importance. Soudainement, le doute s’installa. Et si tout cela n’était qu’un piège, un jeu machiavélique fomenté par cet énergumène ?
Elle chercha à établir son profil psychologique. Elle n’avait pas vu son visage. Craignait-il d’être reconnu ? Il s’était voulu rassurant en lui affirmant que tout allait bien se passer, rentrant dans le champ affectif, l’appelant par son prénom à plusieurs reprises, évoquant la douceur de sa peau, se croyant poète avec l’allusion à sa pince à cheveux : « Une étoile de mer entre mes doigts s’anime. » Menaçant par instant, il retenait ses pulsions tout en étant incapable de contrôler ses montées de violence irrépressibles. Sans raison probante, il avait tué son chat, elle le jugea potentiellement dangereux.
Il l’avait pistée, choisie et la tenait en haute estime mais n’était qu’un pantin. Un ou d’autres tiraient les ficelles de cette diabolique mise en scène.